‹ Comédies bourgeoisesChapitre 3 sur 77 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

HENRIETTE, MADA:\IE BIDARD, en peignoir.

MADAME BIDARD. — Vous nc m'eutendez donc pas vous appeler depuis un temps inlini?

HEVRiETTE. — Nou, madame.

MADAME BIDARD. — Jc vcux bien Ic croIrc; mais tout cela n'arriverait pas, si vous vous étiez donne la peine de passer chez le serrurier qui doit arranger les sonnettes... Il n'y a pas à dire, aucune ne

10 COMKDIES BOURGEOISES.

va dans la maison; il n'y avait que celles du salon qui allaient encore un peu : depuis deux jours, elles sont comme les autres. C'est à n'y plus rien comprendre.

HENRIETTE. — Madame sait bien que ce n'est pas ma faute.

MADAME ciDARb.— La micnnc non plus; d'abord, ce n'est jamais la faute de personne ici, les sonnettes se brisent d'elles-mêmes. C'est comme la jolie petite lasse de mon ca|)aret, elle s'est cassée toute seule, n'est-ce pas?

HENRIETTE. — La petite lasse bleue du cabaret de madame?

MADAME BiDARD. — Il u'v a pas (Ic doulc, la petite tasse bleue de mon cabaret. Que prélendezvous dire par là?

HENRIETTE. — Il v a bicu loug-tcmps qu'cllc csl cassée, la petite lasse bleue.

MADAME iJiDARD. — C'csl là votrc grand cheval de bataille; il y a toujours longtemps que les choses sont cassées quand, par hasard, on s'en aperçoit. Vous me ferez l'amitié, en attendant, d'envoyer chez le serrurier, si vous ne voulez y aller vous-même, car je n'existe pas sans sonnettes; m'avez-vous entendue?

HENRIETTE. — Ouj, madame.

MADAME BIDARD. — C'cst blcn ; parlons d'autre chose.

HENRIETTE. — Madame me demandait; c'est-il pour que je l'habille?

MADAME BiDARi). — Jc Fi'en sajs rien. Je ne sais même pas si jc dois déjeuner à présent ou plus tard... je déjeunerais bien actueiiemenl, c'est pas l'embarras; mais, si je déjeune, le sang me monte si tellement à la figure quand j'ai pris quelque chose..., que je ne sais ce que je dois faire. Que me conseillez-vous ?

HENRIETTE. — Jc consellIe à madame de faire ce que madame voudra.

MADAME BiDARD. — C'était bien aussi mon intention. Je suis enrhumée comme un loup.

HENRIETTE. — Quellc robc mettra madame aujourd'hui?

MADAME EiDARD. — Pourquoi Cette question?

HE?fRiETTE. — C'cst pour savoir quelle robe mettra madame.

MADAME DiDARD. — Je l'ignorc, je ne suis pas encore bien décidée. {Elle circule dans la salle.) ia vous avais priée de me dire si les rideaux de la salle à manger étaient encore mettables, vous ne m'en avez rien dit : ils sont noirs comme de l'encre. Faudra voir à les changer.

nt-vRiETTi;. — Oui, madame.

MADAME liiHARD. — Vous aurcz soin aussi de dire au serrurier, si toutefois vous vous en souvenez, qu'il me rapproche les tringles d'en bas, parce

qu'elles sont trop éloignées; sans cela, on sera tout étonné de voir les rideaux se déchirer comme ils se déciiirent... ils se décliirenl, c'est tout simple, ça les tire d'une manière atroce.

HENRIETTE. — Monsicur va-t-il déjeuner en même temps?

MADAME BiDARD. — Il cst sorli, il Hc m'a pas fait dire quand il rentrerait; au surplus, je ne l'ai pas vu et ne m'en inquiète pas. Où est mon fils?

HEivRTETTE. — Il Bsl sorli, madame.

MADAME BIDARD. — II cst à son mauége. Vous, descendrez dire à Elisabeth qu'elle me monte mon chocolat dans ma chambre. Voilà tout ce que j'ai à vous dire pour le moment. {Elle revient sur ses pas.) Je savais bien que j'avais encore quelque chose à demander. Je n'entends plus que vous m'ameniez ce vilain rouge de serrurier, je le déleste.

HENRIETTE. — ]\I . GuépiU?

MADAME EiDARi). — Je nc sals pas si c'est M. Guépin, mais tout ce que je sais, c'est que je ne veu\ pas le voir.

HENRIETTE. — Ça Suffit; dès que madame n'en veut pas.

MADAME BIDARD. — Allcz-vous encorc faire des commenlaires ? Il me semble que je n'ai pas besoin d'entrer avec vous dans d'autres explications : cet

homme me fait peur. Vous avez bien compris ce que je vous ai demandé? l'avez-vous compris?

HENRIETTE. — Oui, madame.

MADAME BiDARD. — Quc VOUS ai-je demandé?

HENRIETTE. — YotrC cllOCOlat.

MADAME BIDARD. — Mon cliocolat Seulement et une rôlie, pas davantage. (Elle sorl.)

Page 1