SCENE V
MANON, LAFLEUR, apportant deux bouteilles de vin. LAFLEUR.
J'ai tout ce qu'il nous faut!
MANON
Il restait dans l'office Du pâté!
LAFLEUR
Du pâté! Je suis émerveillé!
Ce flacon de Champagne était dépareillé Et dormait dans son coin comme un père d'actrice, J'ai mis la main dessus!
Et tu Pas réveillé!
Ils se mettent à table.
LAFLEUR
Çà! mettons-nous à table! Ah! la bonne aventure! Moi j'allais me coucher tout bêtement!
MANON
Et moi 1 • J'allais en faire autant tout bêtement!
LAFLEUR
Ma foi !
Je n'aurais pas rêvé ce festin^ Je te Jure! Bois donc!
11 verse à boire.
MARDI-GRAS CÎl
MANON
Assez! assez I
LAFLEUR
Bahl la vie est si dure, Qu'il faut, quand on le peut, endormir son chagrin Au fond des flots vermeils d'un \erre de bon vin! Ah! Manon! c'est vraiment une chose incroyable! Et mes yeux n'en sont pas encore revenus, De voir, un soir d'hiver, près d'une bonne table Un laquais comme moi soupant avec Vénus !
MANON
Un madrigal!
LAFLEUR
Tant pis! Je sais que tu les aimes!
Tes bouquets à Chloris me semblent en retard.
LAFLEUR
rsont des fleurs pourtant ! • MANON.
Des fleurs! des chrysanthèmes !
Fleurs d'hiver, sans parfum, au feuillage blafard! Ah! lorsque l'on est vieux et qu'on fleurit les balles. Les fleurs qu'il faut choisir ce sont des immortelles!
LAFLEUR
Allons 1 je m'aperçois qu'il faut changer de vin. Celui-là te rend triste ! Entamons le Champagne !
Il verse.
Regarde ces flots d'or! C'est un nectar divin Et qui vous fait bâtir des châteaux en Espagne!
Ils boivent.
MANON
Châteaux fragiles !
LAFLEUR
Bah! notre idéal, c'est tout!
Car la vie est un rêve avec la mort au bout! Te souviens-tu du temps passé, quand au village On disait que Manon, non, Manette était sage? Voici de ça, combien?...
MANON
Passons !
Bref, dans ce temps, Manette qui mettait des fleurs à son corsage...
MANON, l'interrompant.
N'en laissait pas cueillir à messieurs les galants!
LAFLEUR
Dans ce temps-là, Manon, si j^ai bonne mémoire. Un soir, un soir d'été, c'était en août, tous deux Après avoir dansé comme des amoureux, Au cabaret voisin nous allâmes pour boire. Mais nous ne bûmes pas! — Le temps était très lourd, Les parfums pénétrants des bois grisaient la tête. Je te reconduisis... nous fîmes un détour; Je n'osais pas parler, tu semblais inquiète, Pourtant Je n'avais pas dit un seul mot d'amour. T'en souviens-tu?
MANON
Buvons!
LAFLEUR
Je ne suis pas poëte, Mais Je me souviens bien de ce soir merveilleux! Nous allions lentement dans un sentier très sombre Et nous plongions nos yeuxqui brillaientdans nos yeux, Puis prenant un autre air, quand nous sortions de l'ombre Nous riions et pourtant nous n'étions pas joyeux I Nous avions dans le cœur une douce tristesse, Nous nous serrions les mains et puis nous avions peur! Peurdequi ? Peurdequoi ? Mon Dieu 1 Peurdu bonheur. Ce grand inattendu de l'humaine faiblesse !
MANON
Tu ne bois pas?
LAFT.EUR.
Enfin le bourg, au bout du bois.
Dans le ciel parsemé d'étoiles scintillantes Dressa ses toits de chaume et les pointes brillantes De l'église, qu'entoure un champ semé de croix ! Alors, avant d'entrer dans Timmense lumière Que la lune jetait sur le chemin désert, Ralentissant le pas, malgré nous, sur la pierre Qui bordait le sentier, au pied d'un chêne vert. Nous nous assîmes.
MANON
Bon! J'étais lasse sans doute!
LAFLEUR
Et nous n'avons repris tous les deux notre route Que bien longtemps après! Le jour était levé! Manon, Cette nuit-là, je n'avais pas rêvé.
MANON
Oh ! les hommes! Parbleu, s'il faut que je le dise, J'ai fait à cette époque une énorme bêtise! Oh! oui, je me souviens! Dans ce temps, je croyais A l'amour! — Ton amour n'était qu'une surprise Et dès le lendemain^ Lafleur, tu m'oubliais!
LAFLEUR
Je ne t'oubliais pas! mais j'étais en colère! Comment! Le lendemain, dans le même sentier. J'en fus assez vexé pour ne pas l'oublier, Au bras de Monseigneur, vous passiez, ma commère!
MANON
Au bras de Monseigneur? En es-tu sûr?
Parbleu !
Voyons! Ne fais donc pas l'innocente, ma chère, On sait bien qu'avec toi, jadis, il eut beau jeu!
MANON
Jamais! Non! Il était galant! Un gentilhomme Même avec sa vassale a droit d'être galant, Mais plus! — Non.
LAFLEUR
Vraiment ?
MANON
Non!
LAFLEUR
On le disait pourtant!
MANON
Les jaloux ont sur moi clabaudé, Dieu sait comme! Mais toi, toi que j'aimais et qui te l'avais dit, Tu n'aurais pas dû croire à ce propos maudit. Et puis, depuis trente ans que la chose est passée, Il a coulé de l'eau sous le pont, entends-tu ? D'ailleurs tu m'as si bien depuis lors délaissée Que tu dois te moquer pas mal de ma vertu !
LAFLEUR, se rapprochant d'elle.
Tu te fâches, Manon ?
MANON, lui tournant le dos, sèchement.
Oui! cela me taquine!
LAFLEUR, lui tournant aussi le dos. — Ils sont assis dos à dos.
Adorable scrupule! Eh bien, je boude aussi!
Et je bois !
Il boit.
MANON, buvant.
Moi de même!
LAFLEUR
A ta santé!
MANON, sèchement.
Merci!
LAFLEUR
Ce Champagne est très bon !
■ MANON
Il a fort bonne mine!
LAFLEUR
T'en verserai-je encor?
MANON
J'en prendrai si je veux!
LAFLEUR
A ton aise !
Après un silence.
Tu dors?
MANON
J'aurais mieux fait peut-être. D'aller me reposer !
LAFLEUR
Val C'est vraiment au mieux!
Eh bieUj moi. je m'en vais!
MANON, se levant.
Non! tu resteras, traître!
Je te dirai ton fait et tu m'ecouteras !
LAFLEUR, lui prenant le bras.
Oui, mais tu m'entendras aussi!
MANON
Laisse mon bras !
LAFLEUR
Allons! allons! Manon! Soyons sage, mignonne! N'allons pas nous fâcher un soir de carnaval. Quand on a cet œil vif, cette mine friponne, On ne se fâche pas! Quand on^ l'âme bonne, On pardonne! — Manon! je suis un animal! Un lourdaud !
MANON
Non!
Non!
LAFLELR.
Un sot!
MANON
Non!
LA FLEUR
Un être impossible!
MANON
LAFLEUR
Va ! si j'avais cru que tu fusses sensible A ce point-là, Manon, j'e ne t'aurais rien dit. Ah! tiens, je vois le coin de ta lèvre qui rit 1
MANON
Je ne ris pas !
LAFLEUR
Ris donc! •
MANON
Non!
LAFLEUR
Si ! Car c'est risible De nous voir tous les deux nous disputer pour rien. Ah! je t'y prends! Tu ris! Bravo, Manon! C'est bien! Tu m'aimes donc encor un peu?
MANON, se détournant.
Trop I grosse bête !
LAFLEUR, à part.
C'est le Champagne qui lui montait à la tête! Allons! regarde-moi, boudeuse! et tends ton front Que mon baiser y vienne effacer ton affront!
Il l'embrasse, et lui prend la taille.
Là ! C'est cela !
MANON
Lafleur!
LAFLEUR
Quelle adorable pose!
Certes! pour un menuet l'on n'est pas mieux placé! Au fait, si nous dansions!
MANON
Lafleur! C'est insensé!
Danser sans violons !
LAFLEUR
Qu'importe on les suppose!
Chantant le menuet d'Exaudet : Tra la la, Tra la la, Tra la lai... ai... re... la la, etc. etc.
MANON, dansant avec lui pendant qu'il fredonne.
Je ne suis plus légère et ne sais plus danser! Ouf!... Saluer c'est bien! mais chasser, déchasser. Ça ne va plus du tout!
LAFLEUR, finissant l'air.
Faites la révérence !
MANON s'asseyant.
Assez! assez! J'ai chaud!
LAFLEUR, allant lui chercher son verre.
Toujours après la danse On boit un coup; allons! Laisse-moi te verser! A ta santé, Manon ! A la santé des belles Qui laissent dans le cœur un tendre souvenir!
A ta santé! Lafleur! Aux vieilles étincelles Qui sur l'amour passé viennent de resplendir!
LAFLEUR
Je bois à ton printemps qui, chose merveilleuse, Recommence à fleurir!
MANON
Je bois au tien, Lafleur, Qui n'est jamais passé !
LAFLEint.
Ma parole d'honneur!
C'est vrai, car je me sens d'humeur aventureuse!
MANON, à part.
Le gaillard est en train d'êire gris tout de bon!
LAFLEUR, à part.
Encore un doigt de vin et la voilà lancée !
MANON
Tu ne bois plus, Lafleur?
LAFLEUR
A ta santé! Manon!
Allons! Vide ton verre!
A part.
Une étrange pensée Me passe par l'esprit ! — J^en aurai le cœur net ! Je suis sûr que le duc, quoique Manon le nie, Autrefois chiffonna quelque peu son bonnet! Et que si, par hasard, ce soir, il revenait Galant comme autrefois, la trouvant si jolie Il la forcerait bien à se ressouvenir!
Le duc en ce moment est en train de dormir. Si je prenais sa place? Oui, mais comment sortir? Sous quel prétexte? — Bon! J'ai trouvé.
MANON
LAFLEUR
Quoi?
Manette!
N'as-tu pas entendu;
MANON
Non! quoi donc?
LAFLEUR
La sonnette?
Monseigneur est rentré.
MANON
Je n'ai rien entendu!
LAFLEUR, à part.
Ce n'est pas étonnant !
Haut.
Attends-moi, ma mignonne.
Je vais m'en assurer.
MANON
Ton oreille bourdonne!
LAFLEUR
Je monte! Je serai vite redescendu!
MANON
Va!
LAFLEUR, à part-
Je vais donc savoir le fin mot de l'affaire I Le duc dort! et Manon qui ne s'attend à rien, Sous le charme enivrant du Champagne, peut bien Ré vêler ce secret qu'elle cherche à me taire!
Haut.
Je reviens vite!