SCÈNE PREMIERE
MARGOTTON, seule, assise près de la table et tricotant, puis FRANÇOIS.
MARGOTTON.
Déjà dix heures! et François n'est pas encore arrivé 1 Est-ce qu'il ne m'aime plus! Oh! les hommes! Impossible de les tenir avant le mariage et après... c'est encore plus difficile, dit-on... C'est égal je ne suis pas
fâchée de l'avoir retrouvé... quand nous étions ensemble chez le défunt marquis, il était si gentil... il me faisait une cour... Voilà deux ans de cela, m'aurait-il oubliée ? (On frappe à la porte.) On a frappé, c'est lui ! Je savais bien qu'il viendrait!
Elle va ouvrir.
FRANÇOIS, entrant.
Mademoiselle Margotton! Ah! enfin je vous revois.
François !
FRANÇOIS
Pas de reproches, ma chère amie!... C'est que j'ai conduit madame au Château-d'Eau, avec Fœdora.
MARGOTTON.
Fœdora?
FRANÇOIS
Une nouvelle jument qui n'est pas facile à conduire. Madame s'est décidée fort tard à aller au théâtre, je ne sais si elle y restera longtemps, de sorte que je n'ai que quelques minutes à vous consacrer.
MARGOTTON.
Et votre voiture?
FRANÇOIS
Un gamin la garde! Mais voyons! Dites-moi, ma chère Margotton, par quel hasard étes-vous à Paris? Je vous croyais toujours à Pont-Audemer chez ce bon M. Balancon. Vous avez donc quitté votre place ?
MARGOTTON.
Non! Je suis avec mon maître à Paris, chez son ne-
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veu le peintre, qui en ce moment fait des études dans la forêt de Fontainebleau.
FRANÇOIS
A cette heure?
Nigaud! — Mon maître est venu à Paris pour faire des remontrances au jeune homme^ qui se dérange un peu, à ce qu'il paraît. Nous avons laissé madame làbas, car madame Balançon redoute Paris, à cause des voitures; et moi, j'ai accompagné mon maître; bien heureuse, car je savais vous revoir... Ça ne vous fait pas le même plaisir à vous ?
FRANÇOIS
Oh! Margotton! Pouvez-vous dire ! Quand j'ai reçu votre lettre, j'étais fou ! Mais maintenant ce n'est pas tout! Nous voir tous les deux ans, ce n'est pas assez! 11 va falloir convenir de notre mariage... en finir le plus tôt possible.
MARGOTTON,
Oui!... Ah! je suis bien contente de vous retrouver dans ces bonnes dispositions... J'ai un petit magot,
FRANÇOIS
Et moi aussi!
MARGOTTON.
Nous prendrons un petit commerce,
FRANÇOIS
Que nous laisserons à nos enfants...
MARGOTTON.
Comme vous y allez!... Marions-nous d'abord... —
J'ai déjà dit à mon maître que je ne le quitterais que pour entrer en ménage.
FRANÇOIS
Et qu'a-t-ii dit?
MARGOTTON.
Que j'avais le temps, mais ça ne fait rien, il est bon M. Balançon, quand il verra que j'y tiens tant que ça, il nous laissera faire, et même je sais comment le prendre : je lui ferai acheter une voiture...
FRANÇOIS
Pourquoi faire?
MARGOTTON.
Pour que vous soigniez les chevaux. Vous entreriez chez lui et nous serions là chez nous.
FRANÇOIS
C'est une bonne idée...
MARGOTTON.
Mais dites donc, François, à quelle heure finit donc le théâtre?
FRANÇOIS
Sapristi! j'oublie tout près de vous!
MARGOTTON.
C'est que mon maître est aussi au théâtre : et c'est précisément le même où vous avez conduit votre bourgeoise : le Chateau-d'Eau, je crois.
FRANÇOIS
Dame! Ça finit, je ne sais pas, moi. Ça finit à la fin...
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Eh bien, il faut nous quitter mon ami, pas d^mprudence! Je ne veux pas que M. Balançon vous voie ici, avant de lui avoir demandé la permission de vous recevoir... Ça l'indisposerait.
FRANÇOIS
D'autant que si madame ne me voit pas à ma voiture, elle sera d'une colère, et puis elle ne pourrait jamais venir à bout de Fœdora.
MARGOTTON.
C'est ça, quittons-nous!... Je vous écrirai quand nous pourrons nous voir.
FRANÇOIS
Oui, mais avant... un petit baiser!
MARGOTTON.
Voulez-vous bien finir.
FRANÇOIS
Un seul! Un tout petit.
MARGOTTON, se défendant.
Jamais! (On frappe à la porte.) C'est monsieur qui rentre, cachez-vous !
FRANÇOIS
Je suis pincé! Le the'âtre est fini! Comment va faire madame! (On frappe encore.) Ah! mais je suis pincé !
MARGOTTON.
Voyons... Cachez-vous là derrière ce canapé.
FRANÇOIS, se cachant derrière le canapé. Mais comment va faire madame?
MARGOTTON, allant à la porte.
Qui est là ?
BALANÇON, au dehors.
C'est moi, Balançonl