SCENE III
FRANÇOIS, caché, BALANÇON se promenant agité. FRANÇOIS, à part.
Mais comment va faire madame, avec Fœdora ! Je serai renvoyé, c'est sûr !
BALANÇON
Je sors du the'âtre du Château-d'Eau. On jouait un drame en quinze tableaux rempli de crimes et de mystères, au milieu desquels je n'ai pu me reconnaître. J'ai remarqué que, pendant toute la pièce le public paraissait enchanté : 11 hurlait, il trépignait, il applaudissait. Autour de moi, j'entendais dire : « Comme c'est nature! Comme c'est ça! Ah! le gueux! Ah! le fripon! 11 ressemble à Lacenaire! Et la jeune fille, comme elle est belle! » — Quant à moi, je vous avouerai que je suissorti delà profondément abasourdi. Je ne suis pas précisément jeune, j'aurai cinquante-
huit ans aux petits pois ; j^ai vécu ; je connais les hommes... que je méprise profondément, entre parenthèses; les femmes... Oh! beaucoup, les femmes!... que je ne méprise pas du tout... les jeunes! Eh bien, je ne me suis trouvé jamais dans des situations semblables ! J'ai été volé, trompé... qui ne l'est pas? Et jamais, au grand jamais il ne m'est arrivé de pareilles aventures. Eh bien, avant de mourir, je ne serais pas fâché de savoir quel est le plus jobard du public ou de moi ; si j'ai tort de ne pas croire à un drame ou si le public a raison de s'y intéresser 1 — Je ne suis pas la moitié d'une bête...
FRANÇOIS, à part.
Il se flatte, le bourgeois !
BALANÇON
Je ne suis pas la moitié d'une bête et suis certain que si dans ma petite vie bourgeoise, il se présentait quelque incident dramatique dans le genre de ceux que j'ai vus au théâtre, je m'en tirerais avec honneur!
FRANÇOIS, à part.
Le fat!
BALANÇON
La chose est possible... Un voleur, par exemple, pourrait, en mon absence, s'être introduit dans cet appartement ; que ferais-je, si le coquin soufflait tout à coup ma chandelle et...
FRANÇOIS, soufflant la lumière qui est sur la table.
Sang, mort et damnation !
BALANÇON
Ah! Enfin je tiens mon drame!... Qui que tu sois!
SI JE l'achevais! 227
Voleur, génie^ chevalier ou manant, apprête-toi à passer un mauvais quart d'heure 1 Tu ne sais pas qui je suis? Jamais je n'ai été vaincu par personne. (A part.) Il est vrai que personne ne m'a jamais attaqué! (Haut.) Je te ferai mordre la poussière. (A part.) D'autant plus qu'il n'en manque pas dans l'atelier de mon neveu... (Haut.) Et tu me demanderas grâce et miséricorde ! Allons, coquin, défends-toi!
M. Balançon se dirige à tâtons vers la panoplie qui sa trouve à droite de la porte du fond et en détache un fleuret.
FRANÇOIS, à part.
Sapristi! Mais il n'y va pas de main morte! Je n'ai rien pour me défendre... Ah! Voilà un balai!... Ah! Margotton, dans quelle position me mets-tu?... Et madame, comment qu'elle va faire?
BALANÇON, faisant des appels dans l'ombre. Où donc es-tu misérable? Approche-toi! que je te pourfende!
FRANÇOIS, à part.
Il est naïf le bourgeois !
BALANÇON
Coquin! j'aurai ta vie ou tu auras la mienne! FRANÇOIS, se défendant avec son balai.
Ah ! mais, il me serre de trop près ; si je Passommais ! . . . Ah! Margotton! veux-tu donc que je sois un criminel?... Mais c'est madame qui m'inquiète!
BALANÇON
Ah! tu as l'air de me ménager, faquin ! Tiens, pare celle-là !
FRANÇOIS, évitant le coup ea poussant devant lui le mannequin qui tombe sur l'épée de Balançon.
Touché !
BALANÇON, d'une voix sombre.
Justice est faite!... (S'avançant sur le devant du the'âtre, après avoir essuyé son fleuret.) Et maintenant, je suis un assassin! Ah! le génie du mal a été long avant de venir m'apporter les sombres insomnies du remords ; pendant cinquante-huit ans, — je les aurai aux petits pois, — je suie resté calme et tranquilledans le sentier de la vertu, les seules fredaines que j'avais commises jusqu'à ce soir, étaient quelques légers détournements de mineures... de trente ans. Ce sont peut-être ces femmes qui ont corrompu ma vieillesse! Ah! j'ai tué mon semblable ! Je dis mon semblable, mais je n^en sais rien, je n'ose le constater; il me semble qu'il y a du sang tout à l'entour de moi... Du sang! Du sang! Du sang!... (On frappe légèrement à la porte.) Ciel! Déjà la garde! Comme tout se sait!... (On frappe encore.) Allons! il le faut, ouvrons, je finirai ma vie au bagne et ma postérité sera déshonorée! Messieurs, je vous suis!