SCÈNE II
EVE, JOSEPHIN, entrant avec un énorme serpent d'église. ÈVE.
Entrez ! monsieur ! entrez ! Je vous ai fait offrir l'hospitalité.
JOSÉPHIN
Madame^ je vous en remercie, quoique réellement cela va me causer un grand dommage. Je ne serai jamais là pour le concours !
EVE
Le concours ?
JOSÉPHIN
Je suis orphéoniste, madame ! Orphéoniste et orphelin!... Je n'ai plus de famille... Aucune! Je n'ai que mon instrument : ce serpent qui ne me quitte jamais!... C'est mon conseiller et mon confident !
EVE
Votre confident ?
JOSÉPHIN
Ah! bien plus, madame ! c'est toute ma famille ! à lui je dis tout !
EVE
Tout!... Vous me faites rêver ! Et que dites-vous?
Ah ! madame ! ce qu'on dit à son ami le plus intime : ses espoirs, ses déceptions ! Il y a des moments où je souflre tant !... que je lui parle... J'ouvreune partition et tout de suite nous causons ensemble... Je lui parle, il me répond! Ah! madame! la belle chose que la musique !
EVE
Asseyez-vous donc et posez là votre instrument.
JOSÉPHIN
Merci, madame 1 II ne me gêne pas !
EVE
Alors vous êtes un bon musicien ?
JOSÉPHIN
Bon 1 je ne sais pas ! mais musicien, oui.
EVE
Vous déchiffrez à première vue ?
JOSÉPHIN
Oh ! oui, madame, et je chiffre aussi.
EVE
Comment cela, vous chiffrez?
JOSÉPHIN, allant au piano.
Sans doute! tenez, cet air...
EVE
La chanson de Fortunio !
Je le solfie de cette façon.
Il chante.
Deux mille huit cent soixante-quatre,
Six cent vingt-deux, Deux mille huit cent soixante-quatre,
Trois cent dix-neuf, Dix-huit mille six cent quatorze,
Cent trente-trois.
Dix-huit raille six cent quatorze
Deux cent vingt-quatre, etc., etc.
EVE, riant.
Mais c'est une addition ! c'est très amusant ! c'est mathématiquement très drôle !
JOSEPH IN
C'est la méthode Chevé I C'est très commode ! cela supprime le papier de musique... qui coûte très cher, (il va à la fenêtre.) Il pleut toujours ! madame, puisque la pluie menace de continuer, ce n'est plus un abri passager que vous m'offrez, c'est une visite que je vais avoir Thonneur de vous faire ! Permettez-moi de me présenter !
Il sort, et referme la porte du fond, puis il l'ouvre et annonce : Monsieur Josephin ! — Ensuite il s'avance en saluant, tenant toujours son serpent à la main.
ÈVE, à part, et saluant.
Quel original I
JOSÉPHINj d'un air doux.
Josephin ! madame! c'est moi !
ÈVE
Ainsi vous vous appelez Jose'phin ?
JOSÉPHIN
Oui, madame Joséphin, tout court... Si j'eusse été fille, on m'eût nommée...
ÈVE
Joséphine! je m'en doute !
JOSÉPHIN
Oui, madame, je suis serpent à la maîtrise de Contrépagny-les-Belles- Femmes. (Eure.) Ah ! si vous sa-
viez, madame, comme vous ressemblez à la dame de notre maire ! Comment vous nommez-vous ?
ÈVR, à part.
Eh bien, il est sans gêne ! (Haut.) Vous êtes chez madame Eve de Rocamadour !
JOSÉPHIN
Eve ! Rocamadour! Les noms charmants!
EVE
Vous trouvez ?
JOSÉPHIN
Et bien portés ! Il y a des noms qui ne vont qu'à certains visages !
Monsieur !
JOSÉPHIN
Cela vous choque, madame, oh! ne vous fâchez pas! Je suis enfant de la nature ! Je dis ce que je pense ! Vous êtes jolie, je vous le dis, il n'y a pas de mal à cela.
ÈVE
Il n'y a pas de mal à le penser, mais à le dire c'est autre chose,
JOSÉPHIN
Pourquoi cela ?
ÈVE
Pourquoi? pourquoi? (a part.) Ah ! mais il m'embarrasse ce jeune orphéoniste ! (Le regardant.) Il est ado-
rablement laid ! II a bien raison d'aimer son instrument, car lui seul pourrait lui rendre son affection !
JOSÉPHIN
Eh bien, madame vous ne me répondez pas ?
EVE
Je pense à une chose ! Vous avez un instrument dont je n'ai jamais entendu un son. Je ne veux pas vous faire payer mon hospitalité, mais je serais bien heureuse si vous vouliez me le faire entendre. Je vous accompagnerai au piano. Le morceau de votre concours, par exemple.
JOSÉPHIN, tirant uq manuscrit de sa poche.
Oh! madame! le voilà!... Oh! mais je n'oserai jamais...
ÈVE
Allons ! allons î pas de fausse modestie, je suis sûre que vous êtes très fort.
JOSÉPHIN, embarrassé.
Madame,., c'est que... ce morceau... ce n'est pas, c'est-à-dire... c'est de... de l'inédit.
ÈVE
De l'inédit! tant mieux! Et de qui?... De... Je parie que c'est de vous?
JOSÉPHIN, très ému.
Madame ! Ah !..
ÈVE
Allons ! je m'en doutais ! Donnez-moi cela... Nous avons le temps, il pleut toujours, (a part.) J'aime mieux
entendre de la mauvaise musique que des fadeurs. (Haut.) Ce n'est pas écrit en chiffres au moins?
JOSÉPHIN
Oh! non, madame; tenez, puisque vous le voulez, voici le morceau. (Eve s'installe au piano qu'elle ouvre.| Tenez ! vous faites l'introduction maestoso; après quoi j'attaque le thème, mouvement de marche... Vous sui« vez et là vous reprenez la première phrase jusqu'à h sixième mesure. C'est marqué... (En indiquant ceci, Joséphin se penche sur son épaule. — A part.) Mon Dieu ! comme ses cheveux sentent bon !
Et puis?
JOSÉPHIN
Puis le piano prépare ensuite les variations, presto. — Ah! ce passage est coupé! — Là, nous continuons andante, jusqu''à ce point d'orgue, après quoi nous reprenons les variations et passons au finale. — Vous avez compris?
EVE
Parfaitement! Je commence.
Elle joue du piano,
DUO de PIANO et de SERPENT.
Après le duo, Joséphin pose son instrument. EVE.
Mais c'est charmant, c'est ravissant! C'est très original !
JOSÉPHIN
Vous trouvez? — J'ai fait cela tout seul! Sans en rien dire à personne. Dans le commencement, je n'osais pas récrire, parce que vous comprenez, composer de la musique.., c'est audacieux! Mais je me suis décidé.
EVE
Vous avez très bien fait !
JOSÉPHIN
Je ne l'ai joué qu'une fois... avec... ladamede notre maire.
Qui me ressemble...
JOSÉPHIN
Ohl oui, madame, joliment! Elle a vos yeux, voire bouche, votre oreille. Elle est charmante !
ÈVE
En vérité!
JOSÉPHIN
Tenez, madame, puisque le hasard ou la providence, comme vous voudrez, vous a placée sur ma route, puisque vous avouez que je vous ai un instant intéressée, quoiqu'un solo de serpent ne soit pas très poétique, mais cela ne fait rien, la poésie est dans tout ! — puisqu'il pleut toujours et que vous daignez causer amicalement avec un pauvre inconnu, et qu'il est convenu qu'un homme si chétif qu'il soit, ne peut pas rester insensible auprès d'une jolie femme, laissezmoi vous dire...
KVE, à part.
Que va-t-il me dire?
JOSÉPHlN, s'animant.
Vous êtes belle, vous êtes bonne, vous êtes musicienne! Vous avez tout ce qu'il faut pour plaire.
EVE
Monsieur!
Oh! ne craignez rien^ madame, je ne vous manquerai pas de respect, je ne vous dirai pas que je vous aime.
ÈVE
II ne manquerait plus que cela.
JOSÉPHIN
Justement, madame, à ce que je pourrais vous dire, il ne manquerait plus que cela.
ÈVE
Ah! monsieur! c^est trop! La pluie, le mauvais temps m'a fait vous offrir l'hospitalité de mon toit, mais rien que de mon toit, monsieur!
JOSÉPHIN
Je l'ai compris ainsi, madame!
ÈVE, à part.
Oh! mais j'y songe! folle que je suis! Cet imbécile qui fait le niais, c'est le marquis de Couci-Couça! — Et j'étais prévenue! Allons! le loup est dans la bergerie, il s'agit de le débusquer.
feVE ET LE SERPENT 31
JOSÉPHIN
Eh bien, madame, vous rêvez à ce que je viens de vous dire?
EVE
Ohl du tout monsieur! (a part.) Q.ue faire?
JOSÉPHIN
Vous avez tort! Moi, on me dirait des choses aimables que cela me ferait rêver! Mais les femmes y sont habituées!
EVE
Monsieur! de grâce!
JOSÉPHIN
Mais peut-être est-ce ma position d'orphéoniste et d'orphelin qui vous choque! — Si j'étais ce que je ne suis pas...
EVE, à part.
C'est bien cela! Je ne me trompais pas! C'est lui! Comment m'en débarrasser?
JOSÉPHIN
Eh bien, madame, si j'étais tout autre... — car enfin on ne peut pas savoir... — vous m'écouteriez.
EVE
Oh! monsieur!
JOSÉPHIN
Mais pouvez-vous empêcher les phénomènes naturels de suivre leur cours? — La lèvre altérée aime le ruisseau clair! L'abeille aime le calice des fleurs, le
ver lui-même, si me'prisê qu'il soit, se glisse dans le cœur des fruits les plus savoureux.
EVE, indignée.
Monsieur le marquis, assez de ruse! Je vous ai deviné; mais je ne me marierai jamais! — Quittez ce rôle ridicule qui ne vous va pas!
Marquis! Vous m'appelez marquis! Ah! c'est une raillerie, madame! mais j'aurais pu l'être!
EVE
Non! la feinte est inutile; j'ai reçu votre lettre... Ainsi, monsieur, j'étais prévenue!
JOSÉPHIN
Mais madame, je ne vous ai pas écrit!
EVE
Monsieur le marquis, vous avez tort d'insister! Vous vouliez un entretien^ vous venez de l'avoir, vous vouliez une réponse, vous l'avez! Permettez-moi de me retirer! Monsieur le marquis de Couci-Couça, je vous salue.
Elle fait une grande révérence et sort à droite.