‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 21 sur 55 · MOLIERE. 7B · texte numérisé non relu

MOLIERE. 7B

Enfin, monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la soulager de son mal.

•SGANARELLE

Ah ! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu : ce mal l'oppresse-t-il beaucoup ?

GÉRONTE

Oui, monsieur.

SGANARELLE

Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs ?

GÉRONTE

Fort'grandes.

SGANARELLE

C'est fort bien fait. Va-l-elle où vous savez ?

GERONTE.

Oui.

SGANARELLE

Copieusement ?

GÉRONTE

Je n'entends rien à cela.

SGANARELLE

La matière est-elle louable ?

GÉRONTE

Je ne me connais pas à ces choses.

SGANARELLE, à lucinde. .

Donnez-moi votre bras, (à Géronte.) Voilà un pouls qui marque que votre fille esl muelte,

Hé ! oui, monsieur, c'est là son mal ; vous l'avez trouvé tout du premier coup.

SGANARELLE.-

Ha ! ha !

JACQUELINE

Voyez comme il a deviné sa maladie !

SGANARELLE

Nous autres grands médecins, nous connaissons d'a-bord les choses. Un ignorant aurait été embarrassé ; et vous eût été dire : C'est ceci, c'est cela ; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.

GÉRONTE

Oui : mais je voudrais bien que vous me pussiez dire d'où cela vient.

SGANARELLE

Il n'est rien de plus aisé; cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.

GÉRONTE

Fort bien. Mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole?

SGANARELLE

Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'em-pêchement de l'action de sa langue.

GÉRONTE

Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de Faction de sa langue.

Arislote, là-dessus, dit de fort belles choses.

GÉRONTE

Je le crois.

SGANARELLE

Ah ! c'était un grand homme.

GÉRONTE

Sans doute.

SGANARELLE

Grand homme tout-à-fait; un homme qui était (levant le bras depuis le coude) plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue est causé par do certaines humeurs, qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes ; peccanles, c'est-à-dire... humeurs'peccantcs ; d'autant plus que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... à... Entendez-vous le latin ?

GÉRONTE

En aucune façon.

SGANARELLE, se levant brusquement.

Vous n'entendez point le latin ?

GÉRONTE

Non.

SGANARELLE; avec enthousiasme.

Cabricias a.rci thurum, calalamus, singulariter, nominative, hoecmusa, la muse, bonus, bona, bonum, Deus sanclus, estne oralio latinas ? eliam, oui. Qua-re ? pourquoi ? Quia substanlivo, et adjeclivum, con-corda' in geiieri, numerum et casus.

GÉRONTE

Ah ! que n'ai-je étudié !

JACQUELINE

L'habile homme que vlà !

LUCAS

Oui, ça est si biau que je n'y entends goutte.

SGANARELLE

Or, ces vapeurs dont je vous parle venant à passer du côté gauche où est le foie, au côté droit où est le coeur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, ren-contre en son chemin lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l'omoplate ; et parce que lesdites va-peurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie... el parce que lesdites vapeurs ont une certaine maligni-té... écoutez bien ceci, je vous en conjure

GÉRONTE

Oui.

SGANARELLE

ont une certaine malignité qui est causée,., soyez atten-tif, s'il vous plaît...

Je le suis. qui est causée par l'acretê des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs... Ossabundus, ncqueis, nequer, poterinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.

JACQUELINE

Ah ! que ça est bian dit, notre homme !

LUCAS

Que n'ai-je la langue aussi bian pendue !

GÉRONTE

On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose qui m'a choqué : c'est l'endroit du foie et du coeur. I! me semble que vous les placez autre-mentqu'ils ne sont ; que le coeur est du côté gauche, et le foie du côté droit.

SGANARELLE

Oui ; cela était autrefois ainsi : mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle.

GÉRONTE

C'est ce que je ne savais pas, et je vous demande par-don de mon ignorance.

SGANARELLE

11 n'y a pas de mal ; et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile que nous.

Assurément. Mais, monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à celte maladie ?

SGANARELLE

Ce que je crois qu'il faille faire ?

CÉRONTE.

Oui.

SGANARELLE

Mon avis est qu'on la remette sur son lit, el qu'on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin.

GÉRONTE

Pourquoi cela, monsieur ?

SGANARELLE

Parce qu'il y a dans le vin elle pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela ?

GÉRONTE

Cela est vrai. Ah ! le grand homme ! Vite, quantité de pain et de vin.

SGANARELLE

Je reviendrai voir sur le soir en quel état elle sera.

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