‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 23 sur 55 · ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I

LÉANDRE

Tout ce que je souhaiterais serait de savoir cinq ou six grands mots de médecine pour parer mon discours el me donner l'air d'habile homme.

SGANARELLE

Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire ; il suffit de l'habit : et je n'en sais pas plus que vous.

LÉANDRE

Comment !

SGANARELLE

Diable emporte, si j'entends rien en médecine ! Vous êtes honnête homme, et je veux bien me confier à vous comme vous vous confiez à moi.

LÉANDRE

Quoi ! vous n'êtes pas effectivement...

SGANARELLE

Non. vous dis-je ; ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m'étais jamais mêlé d'être aussi savant que cela ; et toutes mes études n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais pas sur quoi celte imagination leur est venue ; mais quand j'ai vu qu'à toute force, ils voulaient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être aux dépens de qui il appartiendra. Cependant, vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est répandue, et de quelle façon cha-cun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous côtés: et si les choses vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie à la mé-decine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous ; car, soit qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de même sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos; et nous taillons comme il nous plaît sur l'étoffe où nous travaillons. Un cordonnier en faisant des souliers ne saurait gâter un morceau de cuir qu'il n'en paye les pots cassés , mais ici l'on peut gâter un homme sans qu'il en coule rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin, le bon decetle profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus, grande du monde; et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a tué.

LÉANDRE

Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur eette matière.

Lèandre obtient la main de Lucinde, à qui la parole est revenue. A la fin Sganarelle dit à Martine :

Je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu m'as élevé : mais prépare-loi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence ; et songe que la colère d'un médecin es, plus, à craindre qu'on ne peut croire.

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