‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 29 sur 55 · ACTE III, SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VIII

D. JUAN

Mais quel est le superbe édifice que je vois entre ces arbres ?

SGANARELLE

Vous ne le savez pas ?

D. JUAN

Non, vraiment.

SGANARELLE

Bon ! c'est le tombeau que le commandeur faisait faire lorsque vous le tuâtes.

Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c'était de ce côté-ci qu'il était. Tout le monde m'a dit des merveMIc.-; de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du comman-deur ; et j'ai envie do l'aller voir.

SGANARELLE

Monsieur, n'allez point là.

D. JUAN

Pourquoi ?

SGANARELLE

Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que vous avez tué.

D.JUAN

Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons, entrons dedans.

(Le tombeau s'ouvre, et l'on voit la statue du

commandeur.)

SGANARELLE

Ah ! que cela est beau ! Les belles statues ! le beau marbre ! les beaux piliers ! Ah ! que cela est beau ! Qu'en dites-vous, monsieur?

D. JUAN

Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort ; et ce que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé durant sa vie d'une assez simp'o demeure en veuille avoir une si magnifique pour quand il n'en a plus que faire.

Voici la statue du commandeur.

Parbleu ! le voilà bon avec son habit d'empereur ro-main !

SGANARELLE

Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient peur si j'étais tout seul; el je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous voir.

D. JUAN

Il aurait lort, et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.

SGANARELLE

C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

D. JUAN

Demande-lui, te dis je.

SGANARELLE

Vous moquez-vous ? ce serait èlrc fou que d'aller par-ler à une statue.

D. JUAN

Fais ce que je te dis.

SGANARELLE

Quelle bizarrerie ! Seigneur commandeur... (à part.) je ris de ma sottise ; mais c'est mon maître qui me la fait faire, (haut.) Seigneur commandeur, mon maître don Juan vous demande si vous voulczlui faire l'honneur de venir souper avec lui. (La statue baisse la tête.) Ah! SGANARELLE , baissant la tête comme la statue.

La statue...

D, JUAN

Hé bien ! que veux-tu dire, traître?

SGANARELLE

Je vous dis que la statue...

D. JUAN

lié bien ! la statue ? Je t'assomme, si lu ne parles.

SGANARELLE

La statue m'a fait signe.

D. JUAN

La peste le coquin !

SGANARELLE

Elle m'a fait signe, vous dis-je ; il n'est rien de plus vrai. Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir. Peu'-êlre...

D. JUAN

Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie: prends garde. Le seigneur commandeur voudrait-il venir souper avec moi ?

(La statue baisse encore la tête.)

SGANARELLE

Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles. lié bien, monsieur ?

Allons, sortons d'ici.

SGANARELLE, seul.

Voilà de mes esprits forts qui ne veulent rien croire !

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