‹ Comédies de Molière. Scènes choisiesChapitre 45 sur 55 · ARMANDE · texte numérisé non relu

ARMANDE

Du grec ! quelle douceur !

PHILAMINTE

Quoi ! monsieur, sait du grec ! Ah ! permettez de

[grâce, Que pour l'amour du grec, monsieur, on vous em--

pirasse.

(Vadius embrasse aussi Bélise et Armande.) HENRIETTE, à Vadius qui veut aussi l'embrasser. Excusez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.

(Ils s'asseyent.)

PHILAMINTE

J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect.

VADIUS

Je crains d'être fâcheux par l'ardeur qui m'engage A vousrendreaujourd'hui, madame, mon hommage; Et j'aurai pu troubler quelque docte entretien. Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien.

TRISSOTIN

Au reste, il fait merveille en vers ainsi qu'en prose, Et pourrait, s'il voulait, vous montrer quelque chose.

VADIUS

Le défaut des auteurs dans leurs productions, C'est d'en tyranniser les conversations, D'être au palais, au cours, aux ruelles, aux tables, De leurs vers fatigants lecteurs infatigables. Pour moi, je ne vois rien de plus sot à mon sens Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens ; Qui, des premiers venus saisissant les oreilles, En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles. On ne m'a jamais vu ce fol entêtement ; Et d'un Grec là-dessus je suis le sentiment, Qui, par un dogme exprès défend à lous ses sages L'indigne empressement de lire leurs ouvrages. Voici de petits, vers pour déjeunes amants, Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.

TRISSOTIN

Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les

[autres.

VADIUS

Les Grâces et Vénus régnent dans tous les vôtres. Vous avez le tour libre et le beau choix des mots.

MOLIERE. laï On voit partout chez vous Vilhos el le pathos.

TRISSOTIN

Nous avons vu de vous des égloguesd'un style Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.

VADIUS

Vos odes ont un air noble, galant et doux, Qui laisse de bien loin voire Horace après vous.

TRISSOTIN

Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes ?

VADIUS

Peut-on rien voir d'égal aux sonnets que vous faites?

TRISSOTIN

Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux X

VADIUS

Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux ?

TRISSOTIN

Aux ballades surtout vous êtes admirable.

VADIUS

Et dans les bouts-rimésje vous trouve adorable.

TRISSOTIN

Si la France pouvait connaître votre prix,

VADIUS

Si le siècle rendait justice aux beaux esprits, En carrosse doré vous iriez par les russ. IBS MOLIERE.

On verrait le public vous dresser des statues.

(à Trissotin.) Hom ! c'est une ballade, et je veux que tout net Vous m'en...

TRISSOTIN, d Vadius.

Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ?

VADIUS

Ouï. Hier il me fut lu dans une compagnie.

TRISSOTIN

Vous en savez l'auteur ?

VADIUS

Non ; mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien.

TRISSOTIN

Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

VADIUS

Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable ; Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon goût.

TRISSOTIN

Je sais que là-dessus je n'en suis point du tout, Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.

VADIUS

Me préserve le ciel d'en faire de semblables ! Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur ; Et ma grande raison est que j'en suis l'auteur.

VADIUS

Voue ?

TRISSOTIN

Moi.

VADIUS

Je ne sais comment se fit l'affaire.

TRISSOTIN

C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir *ous

[plaire.

VADIUS

il fautqu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait, Ou bien quele lecteur m'ait gâté le sonnet.

Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.

TRISSOTIN

La ballade, àmongoûl, est une.chose fade ; Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.

VADIUS

La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

TRISSOTIN

Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.

VADIUS

Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.

TRISSOTIN

Elle a pour les pédants de merveilleux appas.

VADIUS

Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas. ISS MOLIERE.

TRISSOTIS.

Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

(Ils se lèvent tous.)

VADIUS

Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.

TRISSOTIN

Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.

VADIUS

Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.

TRISSOTIN

Alloz, fripier d'écrits, impudent plagiaire.

VADIUS

Allez, cuistre...

PniLAMINTE.

Hé! messieurs, que prélendez-vous faire ?

TRISSOTIN, à Vadius.

Va, va restituer tous les honteux larcins Que réclament sur toi les Grecs el les Latins.

VADIUS

Va, va-t-en faire amende honorable au Parnasse D'avoir fait à tes vers estropier Horace.

TRISSOTIN

Souviens-toi de ton livre et de son peu de bruit. Et toi de ton libraire à l'hôpital réduit. Ma gloire est établie, en vain tu la déchires.

VADIUS

Oui, oui, je te renvoie à l'auteur des satires.

TRISSOTIN

Je t'y renvoie aussi.

VADIUS

J'ai le contentement Qu'on voit qu'il m'a traité plus honorablement. Il me donne en passant une atteinte légère Parmi plusieurs auteurs qu'au palais on révère ;. Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix, El l'on l'y voit partout être en butle à ses traits.

TRISSOTIN

C'est par là que j'y. tiens un nom plus honorable, îl le met dans la foule ainsi qu'un misérable ; 11 croit que c'est assez d'un coup pour t'accabler, Et ne t'a jamais faiU'honneur de redoubler :

Mais il m'attaque à part comme un noble adver--

saire Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ; El ses coups contre moi redoublés an tous lieux, Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux.

VADIUS

Ma plume t'apprendra quel hommeje puis être.

Et la mienne saura t« faire voir son maître. •16p MOLIERE.

Je te défie.en vers, prose, grec et latin.

Hé bien ! nous nous verrons seul à seul chez Barbir..

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