‹ Comédies de paraventChapitre 71 sur 72 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LES MÊMES, MADAME, eut)'' ouvrant sa porte, reste sur le seuil, à demi cachée.

Et quand cela serait?

JACQUES

Tu aimes ta madame mieux que moi?

Ça n'est pas la même chose! Mais si tu veux savoir la vérité, eh bien, j'aime mieux te faire de la peine que de lui en faire! Toi, tu vas grogner, et faire le mauvais, mais elle pleurerait, et après ce qu'elle a été pour moi, vois-tu, je ne puis pas supporter l'idée de la faire pleurer! MADAME, au fond.

Bon petit cœur!

JACQUES

Et moi, je ne pleurerai pas. Non! bien sûr, que je ne pleurerai pas! Ce serait pitié de pleurer pour une méchante fille comme toi !

ANNETTE, le câlinant.

Voyons, mon Jacques, ne fais pas le malin ! Sois raisonnable, comprends-moi! Madame ne me défends pas de me marier tout de suite...

JACQUES

Ah! Eh bien, alors?

Mais c'est moi qui ne veux pas. Tu comprends bien que je ne veux pas l'abandonner, comme une ingrate.

JACQUES

Une ingrate? Mais c'est elle qui est une égoïste, si elle veut t'empècher de te marier dans ton printemps !

MADAJME, au fond, à part.

Une égoïste, moi! (Elle reste consternée.)

Il n'y a pas d'égoïsme à désirer de me garder encore un peu; elle a assez fait pour moi, elle Ta mérité !

JACQUES

Et toi, tu n'as rien fait pour elle, quand tu l'as mignottée, dorlotée, câlinée? Mettons que vous êtes quittes!

Non, Jacques, je ne serai jamais quitte envers

elle, il faut que tu te mettes ça dans la tète. Psous allons chercher quelque brave petite fille bien gentille de seize à dix-sept ans; je la mettrai bien au courant du service^ et dans un an...

JACQUES

Et pendant cet an-là. moi, j'aurai eu pour compagne la mère Goufichon ! {L'imitant.) Soixante ans d'âge, et très-propre ! Eh bien, non, Annette, non !

ANXETTE, le câlinant.

Tu ne m'aimes donc pas, que tu ne veux plus ce que je veux?

JACQUES

Si tu m'aimais, c'est toi qui ferais ce qui me fait plaisir! Allons, finissons toutes ces bêtises. Veux-tu tout de suite?

AXXETTE, avec fermeté.

Non.

JACQUES, se dirigeant vers la porte de gauche. Alors, rien du tout! Et je vais m'amuser! Je sais bien ce que je ferai, et je ne m'ennuierai pas !

ANNETTE, SMis se rctoumer.

Tu en épouseras une autre ?

JACQUES

Est-ce que je pourrais, t'aimant comme je

23i ANNETTE.

t'aime? Non! J'ai du bien, ça fera du bel argent. Je vais me mettre à boire! (Madame, au fond, réprime un mouvement^ jmis fait un pas en avant, toujours sans être vue.)

ANNETTE^ poussaut uii cri de douleur.

Ah!

JACQUES, très-monté.

Oui! J'irai au cabaret! On s'amuse, au cabaret! Je n'y entrais pas, rapport à toi, mais à présentée n'en démarrerai plus!

ANNETTE, courant à lui.

Jacques, mon Jacques! Oh! non ! pas ça! J'en mourrais de chagrin !

MADAMEj s'a vançant.

Eh! tu ne vois pas qu'il plaisante, Annette? N'aie donc pas peur; il t'aime trop pour te faire cette peine-là! Et puis, il a mieux à faire...

JACQUES

Je serais curieux, de savoir comment vous m'en empêcheriez?

MADAME

Il faut préparer votre maison... puisque vous vous mariez dans un mois ! . . .

Oh! madame... et vous?...

MADAME

Tu viendras ici me dresser ma nouvelle femme de chambre... pendant ce temps-là tu feras travailler chez toi la mère Goufichon... JACQUES, saluant.

Comme ça, je veux bien.

ANNETTE, baisaiit les mains de sa maîtresse. Oh! madame!

Rideau.

Un salon, une petite table, une chaise auprès. Autre table en cheminée avec une carafe pleine d'eau et un verre. Mobilier ad libitum. Une porte, n'importe où.

LoLLY entre, 'portant un livre, une corbeille à ouvrage avec des laines, un petit bouquet, une lettre, un buvard, et autant d'autres objets que ses mains peuvent en contenir. Elle dépose le tout sur la petite table et range.

La ! Maman fait des visites dans les environs, ma tante a la migraine, mon frère est dans les bois, Dieu sait où! Papa est à Paris, ma sœur prend sa leçon de dessin... de dessin, heureusement, car si c'était sa leçon de piano !... Enfin, c'est du dessin. Elle et son vieux maître sont en train de faire de la barbe avec de l'estompe à un pauvre bonhomme très-laid..., ils disent que c'est Épaminondas... Et l'on ap-

pelle ça travailler d'après le plâtre!... Moi, je ne fais que du paysage, ça m'est égal ! (Elle range ses petites affaires et met le bouquet dans le verre, sam eau, puis l'apporte sur la petite table.) Mes fleurs dans l'eau... voilà! C'est gentil, un bouquet, cela tient compagnie ! Et puis, cela fait penser à toutes sortes de choses très-intéressantes... Dujasmin... je cueille tous les jours un brin de jasmin au treillis, là..., sur le pignon. . . C'est une idée à moi. J'aime le jasmin : ça sent bon, c'est joli... et puis l'été dernier... (Elle regarde autour d'elle pour s'assurer quelle est seule.) L'été dernier, quelqu'un m'en donnait un brin tous les matins. C'était ici... cela a duré trois semaines... c'était si gentil... Lucien... (Même jeu.) Je l'appelle Lucien pour moi toute seule; aux autres, je dis M. Despars I Un beau garçon, un ingénieur!... C'est tellement à la mode, les ingénieurs ! Il est dans la grande meunerie... on dit que c'est très comme il faut, la grande meunerie... je ne sais pas ce que c'est, je me figurais que c'était de la farine! Et puis quand j'ai dit ça, tout le monde s'est mis à rire, Lucien aussi, — et je n'ai pas osé lui demander. . . Maman m'avait fait des gros yeux... Elle est pour Lucien, maman, mais elle

ne veut pas en avoir l'air..., parce qu'elle a des principes sur l'éducation... La grande meunerie ! Mon frère dit que c'est très-chic! {Se reprenant.) Oh ! (Regardant autour d'elle.) Il n'y a personne, cela ne l'ait rien, mais maman ne veut pas que je dise « chic »; elle dit que pour une jeune fdle bien élevée ce n'est pas... ce n'est pas... enfin ce n'est pas chic d'employer ce mot-là... alors je ne le dis jamais devant elle. (Elle s'assied et fouille dans sa corbeille.) Allons! j'ai oublié la moitié de mes laines dans la chambre de ma tante, et elle a la migraine ! Impossible d'aller les chercher... par conséquent, impossible de travailler à mon ouvrage. Je vais lire : un beau roman, en deux volumes... Tiens, c'est le tome deux! J'avais pourtant bien cru prendre le tome premier !... Si je commençais par la fin? Quelquefois, c'est plus drùle!... Mais non, pas celui-là; ma cousine Lucie dit que c'est si joli ! Ce serait dommage. (Elle cherche autour d'elle.) J'avais une lettre de Lucie; où donc l'ai-je mise? Je n'ai pas encore eu le temps de la lire... {Elle bouleverse totit sur la table.^ Et voilà mon bouquet qui trempe dans un verre... sans eau! {Elle prend la carafe et verse de l'eau dans le verre.) On dit que je suis

étourdie, mais ce n'est pas vrai ! Je ne m'en suis jamais aperçue! Si c'était vrai, M. Despars... Lucien... me l'aurait dit! Il me dit toutes mes vérités. Ainsi, il m'a dit que j'avais des yeux... pas très-grands, mais très-jolis... Ce n'est pas comme ma bouche, qui est trèsgrande... mais il ne la trouve pas vilaine non plus... Et puis, il m'a dit que je suis bonne... et intelligente... Si j'étais étourdie, il me l'aurait dit aussi, bien sûr! Il y a une chose qu'il ne m'a pas dite, et qui est vraie, pourtant... oh! cela, j'en suis certaine!... Il ne m'a pas dit qu'il m'aime, et ça... c'est positif. Un ingénieur ne s'amuserait pas à cueillir tous les matins un brin de jasmin pendant trois semaines, pour le donner à une demoiselle, s'il ne l'aimait pas ! Et puis les ingénieurs, c'est très-honnète... ça ne voudrait pas tromper une petite fille... Pauvre petit brin de jasmin, va, tu ne sais pas tout ce que tu signifies! (Un silence.) Ma cousine Lucie est bien heureuse! (Avec un soupir.) Elle est mariée..., avec un ingénieur aussi... c'est même son mari qui a présenté M. Despars à papa et à maman... Il paraît que son mari l'adore, Lucie... Je voudrais bien savoir s'il lui offrait aussi des brins de jasmin avant de la

demander en mariage?... Car il n y a pas à dire! Pour se marier, il faut qu'on vous demande en mariage! Moi, ça ne me semble pas indispensable du tout ! Est-ce qu'il ne suffirait pas, par exemple, que Lucien prît mon bras sous le sien pour aller dire à papa et à maman : ,1e l'aime, et nous voulons nous marier ! Ce serait si simple ! Et papa ne demanderait pas mieux, j'en suis sûre... D'abord, ça se voit, ces choses-là! S'il n'était pas bien disposé, il n'aurait pas été si aimable l'été dernier! Il l'emmenait toujours dans le billard, pour faire une partie, et même... ça ne m'amusait pas du tout ! Mais ces démarches de cérémonie... Quand on a demandé ma cousine Lucie... je n'oublierai jamais ça! Il est venu une dame, avec un panache sur son chapeau, oui, un panache..., comme aux corbillards! Quand je l'ai vue arriver, j'ai dit à Lucie : On dirait la marraine d'i ce baptême de cloches, tu sais?... Lucie est devenue très-rouge, et elle m'a dit : Veux-tu te taire ! C'est une personne très-rçspectable ! Elle a servi de mère à M. Lttert... Et trois mois après Lucie était mad?.-ie Lébert! (?7« lemps.) Voyonscette lettre, je ne l'ai pourtant pas perdue! {Elh- fouille dans sa poche.) Ah ! la voici. {Elle l'ouvre et lit.) « Ma

« mignonne. . . » (Elle parcourt en bredoiiillantles premières lignes.) « Et puis j'ai une grande nouvelle « à l'apprendre. Assieds-toi et lis avec atten- « tion. » (Elle s'assied.) « Quelqu'un que tu con- « nais bien est venu tantôt m'annoncer qu'il « était résolu à se marier. C'est un homme re- « marquable, et la situation qu'il vient de con- « quérir lui permet d'élever les yeux vers des « hauteurs qu'il n'aurait pas osé envisager « autrefois. » (Parlé.) Elle est lyrique, ma cousine ! (Lisant.) «En un mot. M. Despars...» (Parlé.) Lucien? (Lisant.) « M. Despars veut se « marier, et son choix est fait... » (Laissant tomber la lettre, parlé.) Ah! mon Dieu! et moi qui... moi qui... moi qui croyais que les ingénieurs étaient si honnêtes! Son choix est fait! Vraiment! Il n'y a pas longtemps, alors... Oh! c'est affreux! (Elle pleure.) 11 épouse quelque sotte, riche... et voilà pourquoi Lucie parle des hauteurs que ce monsieur envisage!... 11 envisage des hauteurs, à présent! c'est du beau ! Je parie qu'elle est sotte comme un panier, la hauteur qu'il envisage! Pour inspirer des p.irases pareilles, il faut être... ri hculement bête', C'est une phrase d'ingénieur, ça! Jamais ma cousine n'aurait trouvé ça toute seule ! (Elle rainasse la

lettre et lit.) « Son choix est fait... » {Elle tamponne ses yeux avec son mouchoir et lit.) « C'est « une jeune fille charmante. » (Avec dépit, paillé.) Elles sont toujours charmantes quand on les épouse!... (Lisant.) « Jolie, riche. » (Parlé.) La belle affaire! Nous aussi, nous sommes riches! Je trouve que ma cousine manque de tact; elle aurait bien pu se dispenser de m'écrire toutes ces choses désagréables! (Lisant.) « Aimable..., « pleine de cœur... dont le seul défaut est une « remarquable étourderie... » (Parlé.) Voilà un homme qui aura de la chance! Marié à une étourdie... Il sera malheureux comme les pierres! C'est bien fait! Ça lui apprendra! (Lisant.) « Avant de faire sa demande officielle... y>(Parlé.) Bon ! une demande officielle, à présent I Avec un chapeau à panaches... (Lisant.) « ...sa dece mande officielle, il a voulu savoir si le petit « cœur de ma Lolly l'approuverait... » (P«r/('.) Moi'^ (Lisant.)." Il a l'idée que s'il se présente, « il ne sera pai refusé... » (Parlé.) Moi? C'est moi ? Voyons, j^^. ne comprends pas ! (Elle relit 'précipihmment.) « Il ne sera pas refusé. Donc, « éci:;^-moi simpLm-nt : Je veux bien, et « M. Despars fera sa demande à tes parents. » (Parlé, avec explosion.) Si je veux? Je crois bien,

que je veux! Cette bonne Lucie, et moi qui l'accusais, tout à l'heure!... «Envisager des « hauteurs... » C'est moi, la hauteur! (Parcourant la lettre des yeux.)E\\e a un joli style, Lucie, elle écrit même très-bien ! (Relisant.) « Écris- « moi simplement : Je veux bien... » (Parlé.) Attends, attends, ce ne sera pas long! (Elle ouvre son buvard en bousculant tout, puis s'arrête.) Une remarquable étourderie... il s'en est donc aperçu?... Oh! non! Ça doit être une malice de Lucie; elle a parfois l'esprit un peu caustique... (Elle continue à fourrager sur la table : tout tombe, excepté le verre d'eau.) Patatras ! Voilà ce qui arrive quand on se dépêche! Tant pis! j'écrirai dans la salle d'étude... (Elle ramasse tout dans la corbeille et se dirige vers le fond.) Étourdie... (Elle s'arrête.) Peut-être un peu, un tout petit peu... bah! Lucien me corrigera! (Elle sort.) \

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