‹ Comédies, dramesChapitre 154 sur 170 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

L.uILLLi va ouvrir la porte à droite, et trouve sur le seuil ESTHER, p;Ue et tremblante.

ESTHER, entrant, et affectant de sourire.

Eh bien !... eh bien, qu'y a-t-il ?

EMILIE, d'un air dégagé.

Rien encore... j'ai à peine abordé la question... je n'ai parlé que bien vaguement...

ESTHER

Oh! non!... non!... il m'a refusée!... refusée!!!

EMILIE

Quelle expression !... ce n'est pas cela qu'il a dit !

ESTHER, avec douleur.

Je l'ai entendu, ma sœur !

• EMILIE

Eh bien, oui !... il voulait autrefois... il ne veut plus maintenant... je n'y comprends rien !... les hommes sont capricieux... comme des femmes! Et moi qui t'en faisais l'éloge, moi qui avais de l'amitié pour lui ! je n'en ai plus!... je suis indignée!... et toi aussi... je le vois!... Allons, ma sœur! allons, de la fierté, du courage !... n'y pensons plus !

ESTHER, les yeux baissés et douloureusement.

Oui !... n'y pensons plus !

EMILIE, gaiement.

Ce sera bien vite oublié !... tu es riche, tu es belle !... moi je te trouve charmante! et, j'en suis sûre, tous les hommes

auront mes yeux!... aussi, sois tranquille... dès que tu vas paraître, tous les hommages vont t'entourer, c'est à qui te fera la cour !.. et des cavaliers empressés, des adorateurs, (les amants, il n'en manquera pas!... dans le monde, il y en a bien d'autres !...

ESTHEIU

Non !... il n'y en a pas d'autre !

EMILIE

Qu'est-ce que tu me dis là ?...

ESTHER

Ah ! tu vas me haïr!... tu vas me mépriser !... mais à qui avouer mes chagrins et ma honte, si ce n'est à toi, ma sœur et mon amie ! Eh bien, oui ! depuis longtemps je l'aimais!...

EMILIE

Je le savais mieux que toi.

ESTHER

■ Mais depuis qu'il m'a dédaignée !... repoussée!...

EMILIE

Eh bien?...

ESTHER, pleurant.

Eh bien !... je crois que je l'aime encore plus !

EMILIE

Voilà ce que c'est!... on dit que c'est toujours ainsi !... je ne voulais pas le croire !... mais alors, insensée que tu es. pourquoi autrefois l'avoir refusé?...

ESTHER

Mon Dieu ! si tu savais de quoi dépend notre destinée!... Est-ce ma faute à moi si je n'ai écouté alors que ma tête ! un faux enthousiasme, une vanité puisée dans les hommages même qui m'entouraient, et qui me persuadaient que je pouvais me passer de tout le monde!... Et puis, s'il faut te l'avouer... quoique déjà je le préférasse à tous les autres.., ce n'était qu'une préférence, ce n'était pas tout à fait de

l'amour!... et lui m'aimait tant !... m'était si dévoué !... que je me disais; Je peux voir... je peux attendre... il m'aimera toujours ! On est là-dessus si disposé à se faire illusion!... Et plus tard, quand nous avons été séparés... quand j'ai senti le froid de l'abandon, de l'isolement, mes regrets ont commencé!... et quand, regardant autour de moi, je l'ai comparé à tous ceux que je voyais; ah ! alors je me suis accusée, je me suis repentie ! alors je l'ai aimé de toutes les forces de mon ànie ! mais je n'osais plus le dire... pas même à toi !... et puis l'espoir me restait, je savais qu'il ne se mariait pas, que, maître de former d'autres nœuds, il conservait sa liberté... il pensait donc encore à moi!... il m'attendait peut-être ! ma vanité me défendait de faire les premiers pas... mais ma coquetterie médisait: Qu'importe ! quand je changerai d'idée... quand je le voudrai... il reviendra!... Ah! je lai mérité, ma sœur ! j'ai mérité d'être punie... car je suis bien coupable !

É.MILIE.

Oui ! bien coupable de jouer ainsi ton bonheur contre de vains caprices, contre des idées fausses; voilà cinq années de liberté bien employées!... Par bonheur il est temps encore... il faut oublier le passé, se résigner, prendre son parti, et réparer le temps perdu!

ESTHER

Oui, mon parti est pris, et maintenant plus que jamais je renonce au mariage... je resterai fdle.

É.yiLlE.

Encore la même faute !

ESTUF.R.

C'est mon seul désir.

!\Iaintenant, soit... mais si dans cin([ années tu te repcns encore, ce sera, comme aujourd'hui, cinq années de perdues... ou plutôt de gagnées... car le temjts va vite ; et dès qu'on a trente ans... on est si près d'en avoir quarante !...

Songe à ta marraine! il faut la croire, ma sœur... il faut se faire une raison... et se marier... Il y a encore de bons maris... on ne les adore pas ; mais qu'importe 1

ESTHER

Laisse-moi, je l'en prie !

KMILIE.

Non, vraiment, je ne te laisserai pas ; et puisque tu détestes les jeunes gens... voilà un autre parti qui se présente... M. de Rouvray.

ESTHER

Lui!

ÉMIME.

Tu le connais à peine ; mais il faut le voir, l'accueillir.

ESTHER, qui ne l'a pas écoutée.

Tu crois donc qu'il ne m'aimera jamais ?

ÉAULIE.

M. de Rouvray ?

Eh I non... EdgardI Tu y penses encore ?

EMILIE

ESTHER

Toujours... car tout à l'heure, pendant qu'il te parlait... à cette froideur affectée que souvent trahissait l'émotion de sa voix... il me semblait... tu vas m' appeler insensée... il me semblait qu'il m'aimait encore !

EMILIE

Ma pauvre sœur 1

ESTHER

Oui, ce n'était pas là le son de voix d'un indifférent... et, j'en suis sûre, il était troublé... il était pâle.

EMILIE

Je n'ai pas regardé.

ScaiBE. — Œuvres complète». l" Série. — 3* 'Vol. — 2o

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ESTHEU, avec impatience.

0 mon Dieu ! à quoi donc pensais -lu ?

li.AJIF.lE.

A ses paroles, qui, plus que ses trails, m'exprimaient franchement la vérité... Il est engagé... il épouse... il aime une autre personne.

ESTHEU.

Oh ! non... ne me dis pas cela I Qu'il m'abhorre... qu'il me déteste... mais qu'il n'en aime pas d'autre ! Dis-moi plutôt qu'il est blessé de mes défauts, de ma vanité, de mon orgueil, de mes idées de domination... oui, oui, c'est cela : il ne veut pas fléchir sous un pareil joug... il pense que je le rendrais malheureux... il ne croit pas possible que je me corrige... voilà pourquoi il s'éloigne.

EMILIE

Que puis-je te dire ?

ESTHER

Mais il reviendra... Moi je l'aime tant!... il reviendra... tout me le dit. Tais-toi!... tais-toi !... j'entends une voilure... c'est lui !

EMILIE

Quelle idée !

ESTHER

J'en suis certaine !... mes pressentiments ne me trompent jamais... C'est lui, te dis-je !

UN DOMESTIQUE, annonçant.

M. de Rouvray, mon maître, demande si ces dames peuvent le recevoir.

ESTHER, bas à Emilie.

Ah ! je ne veux pas !...

EMILIE, de même.

Ce n'est pas possible ; et même, pour le refuser, il faut l'écouter : on doit des égards aux gens qu'on n'aime pas... ils

n'ont que cela à attendre, (au domestique.) Faites entrer. (a Estber.) C'est dans les convenances ; tu ne voudras pas y manquer.,, et puis, c'est l'oncle d'Edgard...

ESTIIER.

Ah ! c'est vrai... mais quel ennui!

ÉBIILIE, à demi-voix.

Toutes les demoiselles à marier en sont là... et c'est bien pis pour moi, la sœur cadette qui fais la mère, et suis obligée d'assister à l'entrevue !

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