SCENE Vil
M. DE UOUVRAY, puis DHENNEBOiN.
M. DE ROUVRAV, seul.
Pour une première entrevue, ce n'est pas mal... on ne m'a même pas laissé achever ma plaidoirie, preuve que ma cause est gagnée!... C'est du moins comme cela au
Palais... (Apercevant Dhennebon qui entre avec son chapeau sur la tête, l'habit boutonné, la badine à la main; tenue de jeune homme.) Eh ! t6
voilà, mon cher Dhennebon !
DHENNEBON, riant et se frottant les mains.
Oui, mon ami ! libre comme l'air ! ma femme va partir avec sa sœur... à toi pour toute la soirée... une soirée de garçon!... cela ne m'est pas arrivé depuis mon mariage.
440 COMÉDIKS
M. DE ROUVUAY.
Tu as eu de la peine à te d(^'gager ?
DHENNEBON.
Du tout!
M. DE ROLVRAT.
Quand je te le disais !... il ne s'agit que de se prononcer.
DHENXEBON.
Je lui ai dit que nous passions la soirée ensemble, que tu avais absolument besoin de moi pour les affaires de ma bellesœur... c'était une idée...
M. DE ROUVRAY
Ah !... c'est ainsi que tu as parlé?
DHE.WEBON.
Oui, mon ami ! ainsi ne va pas me démentir !
M. DE ROUVRAY
Sois tranquille... Et ta femme n'a pas fait de difficultés?
DHENXEBON.
Pas la moindre !... au contraire, elle me plaignait : « Mon « pauvre mari, passer une soirée ennuyeuse, avec des gens «d'affaires!... » C'est inconcevable comme il est aisé de tromper les femmes !
M. DE ROUVRAY, riant.
N'est-il pas vrai ? La voiture est en bas, nous allons partir... ces messieurs ne peuvent pas venir, et nous ne serons que nous deux.
DIIEXNEBOX.
Tant mieux !
M. DE ROUVRAY
.i'ai fait retenir un petit salon au Rocher de Cancale... et lu me diras des nouvelles du dîner !
DHENNEBON.
El puis le soir à l'Opéra?...
LES INDÉPENDANTS 4 'l 1
M. DE ROLVRAY.
Et dans l'entr'acte, je te mènerai sur le théâtre!...
DHENNEBON.
Quel bonlieur !... Ma femme n'en saura rien... n'est-ce pas?...
M. DE ROUVRAY
N'aie donc pas peur !... ni la mienne non plus !... car je vais aussi me marier!... je te raconterai cela! Allons, partons !
UN DOMESTIQUE, apportant trois lettres.
Des lettres pressées qui étaient chez monsieur.
DUENNEBON.
Vois... vois, mon cher, (ii s'assied.) Allons-nous en dire !... Quel bonheur d'être son maître, et de faire ce qu'on veut !... je sens un air plus libre qui circule dans ma poitrine !... dans ma poitrine d'homme ! et il me monte un tas d'idées à la tête !
M. DE ROUVRAY, qui, pendant que Dhennebon parle, a décacketé la première lettre et la parcourt.
Ah ! mon Dieu!... c'est insupportable! c'est comme un fait exprès...
DHENNEBON.
Qu'est-ce donc ?
M. DE ROUVRAY, avec liusieur.
Une passion à moi... la petite Clorinde, qui est nnhde, souffrante, et m'attend chez elle à dîner !
DHENNEBON, riant.
Ah! bien oui! elle prend bien son temps!...
M. DE ROUVRAY
Elle a un instinct pour me contrarier I (Parcourant l'autre
lettre, et lisant la signature.) Amanda !... DHENNEBON.
Encore une lettre de femme I est-il heureux !...
M. DE ROUVRAY
Mademoiselle Amanda qui ne danse pas ce soir, et qui veut absolument que je la mène diner chez Véry I... elles se sont donné le mot!...
DHENNEBON.
Envoie-les promener !
Vous ne dansez pas, j'en suis fort aise!... Eh bien ! chantez maintenant !
M. DE ROUVRAY
Tu crois que cela s'arrange ainsi ?
DHENNEBON.
Parbleu!... quand on est homme, et qu'on a un peu de fermeté I cela ne m'inquiéterait pas un moment !
M. DE ROUVRAY
Et si je refuse ou cherche des prétextes... ce sont des disputes... des querelles!... c'est à n'y pas tenir! on est capable de me suivre !... de venir me foire une scène chez moi, chez ma prétendue ! et avec mes idées de mariage... Je ne peux pas, mon ami ! je ne peux pas diner avec toi!... c'est impossible!...
DHENNEBON.
Eh bien, par exemple !... peut-on être esclave à ce pointlà!.. . ne pas oser diner avec un ami!
M. DE ROUVRAY
Ne vas-tu pas te fâcher ! nous passerons la soirée ensemble !... Que diable, entre nous... c'est sans gêne... sans façon !
DHENNEBON.
Comme tu voudras... mais si j'étais à ta place, je ne me laisserais pas mener ainsi !... et par deux femmes encore !... Moi je n'en ai qu'une 1
M. DE ROUVRAY, qui a ouvert la dernière lettre, s'écrie avec coiOre.
A merveille!...
LES INUKrEN I) ANTS
DIIKNNKBOX.
Une troisième !
M. DE ROUVRAY
C est pire encore !... c'est bien autrement ennuyeux!... Une réunion de députés pour ce soir!... tous les députés de noire parti qui se rassemblent chez un collègue... pour savoir au juste quelle opinion nous aurons à la session prochaine.
DHE^iNEBON, avec colère.
Et tu iras?...
M. DE ROUVRAY, de même.
Et le moyen de s'y soustraire ?... Que ne dirait-on pas de mon absence?... on ne me la pardonnerait jamais!... car tu n'as pas idée d'un assujettissement, d'une tyrannie pareille !...
DHEXNEROX; a%ec bonhomie.
C'est bien étonnant!... moi qui suis lié et garrotta, je tais ce que je veux!... et toi, l'homme indépendant! tu ne peux pas même disposer d'une soirée !
M. DE ROUVRAY, avec humeur.
Je le peux !... si je le veux !
Eh bien, alors!...
M. DE ROUVaAY.
Mais je ne le veux pas !...
DHENNEBON.
C'est comme si tu ne le pouvais pas.
M. DE ROUVRAY
Tu n'entends rien à cela!... et jo l'expliquerai dans un autre moment... car voilà six heures, et je ne sais oii donner de la tête!...
A\'i COMÉDIES
DHENNEBON.
Tu ne peux cependant pas diner aux deux endroits en même temps?
M, DE UOUVRAV.
Je verrai!... je tâcherai !... Je dînerai avec l'une, et je sou|)erai avec l'autre!... Pardon, mon ami, de te manquer ainsi de parole... Demain... après-demain... une autre t'ois... je prendrai ma revanche ! (au domestique.) Allons! partons!
(il sort en courant par la porte du fond.)