SCENE PREMIERE
M. DE TyOUVRAY, assis à droite et rêvant; DHENNEBON, pnrnissant à In porte du fond, et se disputant avec le DOMESTIQUIi.
LE DOMESTIQUE, empêchant Dhennebon d'en:rer.
M. de Rouvray n'y est pas !... il n'est pas chez lui.
DHENNEBON.
Mais je l'aperçois.
LE DOMESTIQUE
C'est égal... monsieur ne reçoit pas.
M. DE ROUVRAY, se retournant.
Qu'est-ce donc?... Eh ! mon ami Dhennebon !... de si grand matin !
(il fait un signe au domestique qui se relire.) DHENNEBON.
A la bonne heure au moins !.. Que diable te prend-il île faire ainsi détendre ta porte?... et qu'y a-t-il donc de nouveau ?
M. DE ROUVRAY
Bien des événements depuis hier, et j'ai eu raison d'aller à notre réunion de députés... il s'y est passé de grandes choses.
DIIEXNEBO.X, d'un air étonné.
Ah!... bah!...
M. DE ROUVRAY
Il y a des pourparlers, des concessions... des arrangements; nous faisons nos conditions... c'est tout naturel!... On fait un pas vers nous... nous en faisons deux, et il se peut très-bien qu'aujourd'hui je sois ministre.
DIIE.VsEBOX.
Toi ! (Montrant la porte qu'on lui refusait.) C'est donC ça que tU
commençais déjà...
M. DE ROUVRAY, sans l'écouter, et avec joie.
Oui, mon ami, ministre !
DHEXNEBON.
Et comment cela s'arrange-t-il avec ta position et tes opinions?
M. DE ROUVRAY
Très-aisément... Par ma naissance et ma fortune, je suis d'une certaine nuance de la Chambre... par mes principes, je suis d'une autre tout à fait opposée... mais les extrêmes se touchent, et les deux nuances n'en font qu'une et sont. dans ce moment, occupées à se fondre dans une troisième... voilà comment, de nuance en nuance, on change de couleur, sans que personne s'en aperçoive.
DIIEXXEBOX.
Je comprends... Qu'est-ce que tu serais là-dedans?
M. DE ROUVRAY
Presque rien... pour commencer, j'irais au commerce ou à l'instruction publique.
DHEXNEBON.
Il me semble que tu n'es guère savant.
M. DE ROUVRAY
Une occasion pour le devenir !... ce n'est pas là ce qui m'inquiète... ce sont les ennemis, les pamphlets, les attaques
de tout genre... Je ne sais pas comment ils ont eu vent de notre combinaison, mais avant qu'elle soit formée... on l'abime déjà ; et, si cela prend cette tournure, il faudra y renoncer : car je ne sais trop comment concilier ma puissance et ma popularité...
DHENM'BON.
Encore des nuances.., qu'il s'agit de fondre!... et tu feras comme hier avec Glorindc et Amanda ; tu dîneras avec l'une, et tu souperas...
M. DE ROUVRAY, avec humeur.
Laisse-moi donc tranquille ! il s'agit bien de cela aujourd'hui!... quand je ne sais quel parti prendre... quand j'ai la fièvre, d'inquiétude et de tourment !
DHENNEBON.
Tu n'es pas le seul! et c'est aussi ce qui m'amène chez toi de grand matin!
M. DE ROUVRAY
Qu'y a-t-il donc?
DHENNEBON.
Imagine-toi qu'hier, à Passy... où je suis arrivé à la fm du dîner,..
M. DE ROUVRAY, étonné.
Comment ! lu y es donc allé?...
DIIENNEBOX.
Certainement ! (atbo fierté.) mais de moi-même !
Quelle faiblesse!
DHENNEBOX.
Cela te va bien 1 toi qui m"as abandonné I
M. DE ROUVRAY
Enfin ! qu'y a-t-il ?
DHENNEBON.
Un événement affreux !... qu'on nous a raconté au dessert :
un employé des finances venait d'être victime d'un accideal sur notre chemin de fer !
M. DE ROUVRAT.
Quelqu'un que tu connais?
DHENNEBON.
Pas le moins du monde !
M. DE ROUVRAY
Eh bien, alors, qu'est-ce que cela te fait?
DHENNEBON.
Ça me fait!... que cela fera baisser nos actions!... tout le monde le disait!
M. DE ROUVRAY
Laisse donc I
Cela m'a troublé à un point !... d'autant que je n'osais rien demander, parce que ma femme était là!... mais moi qui dors si bien d'ordinaire, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit!... moi qui ne pense jamais à rien le matin, qu'à mon déjeuner et à mon bureau, je suis sorti de chez moi sans rien prendre, et sans rien dire à ma femme; je me suis arrêté au café Torloni...
W. DE ROUVRAY
Pour déjeuner?
DHENNEBON.
Non... pour écouter!... pour interroger... pour savoir des nouvelles... Mon ami, elles sont désastreuses ! ils prédisent tous pour aujourd'hui une baisse effroyable I
M. DE ROUVRAY
Nous verrons bien !
DHENNEBON.
Mais non!... je ne veux pas le voir! il y va de ma forlune ! je tiens à la conserver, et j'ai écrit à ton neveu d(î vendre aujourd'hui même si ça baissait.
M. DE ROUVRAT.
Mais au contraire... il ne faut vendre que quand ça monte !
DIIENNEBON.
Que veux-tu! je n'y entends rien.
M. DE ROUVRAY
Allons!... allons!... calme-toi I... cela me regarde encore plus que toi ! reste ici à déjeuner ; nous passerons ensemble à la Bourse, à deux heures.
DUENNEBON.
Je n'irai donc pas encore à mon bureau !... c'est le second jour.
M. DE ROUVRAY
Puisque ça t'ennuie tant! puisque ça t'est insupportable, à ce que tu me disais !
DHEXNEBON.
C'est vrai ; mais quand je n'y suis pas, il me manque quelque chose... les matinées n'en iinissent pas... je ne sais que l'aire. C'est comme quand ma femme n'est pas là ; ma femme et mon bureau, je ne peux pas m'en passer ; ma femme surtout... Si tu savais combien cela me tourmente d'avoir acheté ces actions sans sa permission! non... sans son consentement... Si c'était elle qui l'eût fait... cela me serait égal... elle ne pourrait pas me gronder ; aussi tu sens bien qu'il ne faut pas qu'elle soupçonne...
M. DE ROUVRAY
Sois donc tranquille... tu as peur de toul.