SCENE PREMIERE
NEUBOROUG, :\IARGUERITE.
NEUBOROUG; assis près d'une table à gauche du spectateur.
La maudite ville que la ville de Londres pour les gens qui travaillent, pour les médecins qui n'aiment pas le bruit! Ferme celte croisée.
MARGUERITE, fermant la croisée.
Oui, mon père. C'est au bout du faubourg, sur la grande place que se tiennent les bustings.
NEUDOROUG.
Aussi, c'est un tapage!...
MARGUERITE
Je voudrais bien savoir qui sera nommé député.
NF.UBOROUG.
Qu'est-ce que cela te fait ?
MARGUERITE
Rienl... mais on tient à avoir des nouvelles.
Nous n'en manquerons pas ! En Angleterre, vois-tu bien, les médecins sont toujours très-occupés au moment des élections, et il nous arrivera, dici à ce soir, quelques côtes enfoncées ou quelques tètes cassées.
MARGUERITE
Ah ! mon Dieu !
NEUBOROUG.
La liberté des suffrages !... (Lui montrant une chaise près de lui.)
Viens te remettre là, à côté de moi.
MARGUERITE, montrant un livre qui est sur la table.
Pour vous lire vos nouvelles épreuves?
NEUBOROUG.
Non, non... Tu cherches à détourner la conversation que nous avions commencée, et moi je tiens à la reprendre. Pourquoi ne veux-tu pas pour mari de sir Thomas Kinston, notre cousin?
MARGUERITE
Parce qu'il est bien jeune... qu'il n'a pas de place^ pas d'état.
NEUBOROUG.
II est avocat !
MARGUERITE
Bien discret, car il ne parle jamais.
NEUBOROUG, avec embarras.
Il ne parle jamais... au palais, c'est vrai; mais il parle ailleurs, il parle beaucoup ; il est de l'opposition.
Ce n'est pas le moyen d'avoir des places.
l'ambitieux 10c
NEUBOROUG.
Quelquefois... Mais enfin, s'il en avait une, s'il avait quelques milliers de livres sterling à l'offrir, qu'est-ce que tu dirais ?
MARGUERITE
Je dirais que j'aime mieux rester fille.
NEUBOROUG.
Jlaintenanl?
MARGUERITE
Toujours! Qu'y a-t-il là d'effrayant? Quel mari m'offrirait le bonheur que je trouve auprès de vous ? Jamais de chagrins, d'inquiétudes... Vous seul ici en avez, et c'est toujours pour moi ; et puis, il n'y a pas au monde de père ni meilleur, ni plus obéissant... Vous faites tout ce que je veux!
(ils se lèvent.) NEUBOROUG.
Pas toujours... et je ne puis m'habituer à cette idée que tu as de rester fille !... Toi une vieille fille !... J'ai si souvent rêvé à ton mariage qui m'occupe sans cesse, à ce gendre . que je n'ai pas encore trouvé et que j'aime déjà, à mes petits-enfants à qui je serais si heureux d'obéir aussi... sans te faire de tort cependant... Et puis, Marguerite, à ton âge, on ne réfléchit guère, et tu n'as jamais pensé que nous n'étions pas riches, que même nous sommes pauvres!
MARGUERITE
Et en quoi donc? Que nous manque-t-il dans notre ménage ? qu'avons-nous à désirer ?
Pour moi, je n'ai pas d'ambition, tu le sais bien ; mais j'en ai pour toi. Tous ceux avec qui j'ai été élevé, tous mes camarades de l'université de Cambridge, ont fait fortune dans le monde ; ce sont maintenant de riches négociants, des lords, des généraux, des ministres; moi, je suis resté médecin dans la petite ville où était né mon père ; j'ai vieilli
au milieu de ses habitants, ne leur servant pas à grand'chose,si ce n'esta les faire vivre le plus longtemps possible, jusqu'au moment où tu es devenue grande, où il a fallu s'occuper de ton éducation; alors, et depuis cinq ans, je suis venu m'établir à Londres, dans ce quartier retiré où je me suis fait une petite clientèle... dans les étages élevés : des ouvriers, des étudiants, de pauvres officiers... des braves gens qui ont été mes malades et qui sont restés mes amis... car, vois-tu, le cinquième étage, ça aime bien, mais ça paye mal; ce qui fait, mon enfant, que pour t'amasser une dot, il a fallu recourir à ma plume et composer, de temps en temps, quelques brochures politiques qui, Dieu merci! se vendent assez bien : mais si d'un jour à l'autre j'allais rejoindre ta pauvre mère, si je venais à mourir...
MARGUERITE, lui mettant la main sur la bouche.
Ah!... voilà ce à quoi je n'avais jamais pensé. (D'un air fâché.) Et pourquoi me dites-vous cela ?
NIÎUBOROUG.
Marguerite !
MARGUERITE, pleurant.
C'est la première fois que vous me faites du chagrin, et jamais je ne vous ai vu si méchant... songer à mourir maintenant !...
NEUBOROUG, cherchant à l'apaiser.
Eh bien!... Non... non, ne me gronde pas. ..je ne mourrai pas!...
MARGCERITE.
A la bonne heure !... Qu'est-ce que c'est donc que des idées pareilles ?
NELBOROUG,
C'est ta faute aussi!... Malgré moi je me laisse aller parfois à la tristesse...
MARGUERITE
Quand donc?
l'ambitieux 1U7
NEUBOROUG.
Quand je te vois triste. Tu l'étais dernièrement, et je nie disais: Qui peut la tourmenter? ce n'est pas moi; il y a donc quelque secret qu'elle me cache, quelque peine de cueur?
MARGUERITE
Moil...
NEUBOROUG.
Dame! à ton âge, ce serait tout naturel I... tu ferais bien d'en avoir, mon enfant, tu aurais raison ; mais, dans ce cas-là, il faudrait me le dire... car je ne pourrais pas le deviner.
MARGUERITE
Oh! certainement, je vous le dirais, si cela venait, et si j'étais bien sûre... mais vraiment, mon père, je ne crois pas.
Je me suis donc trompé?
MARGUERITE
Sans doute.
NEUBOROUG, froidement.
Tu ne m'étonnes pas : nous autres médecins, cela nous arrive souvent. Ainsi, pour ce pauvre Thomas Kinston, le résultat de notre conférence est que...
MARGUERITE, d'un air caressant.
Il ne faut plus y penser.
NEUBOROUG, avec bonhomie.
A la bonne heure ! n'y pensons plus. Et qu'est-ce que je lui dirai en le refusant?...
MARGUERITE
Tout ce que vous voudrez.
(Entre un domestique qui apporte, sur un plateau, tout ce qu'ii faut pour le thé.)
NEUBOROUG.
Je vois que là-dessus tu ne me contraries pas... Si au moins
r.).S COMÉDIES DRAMES
j'avais pu adoucir mon refus par quelque bonne nouvelle, si j'avais assez de crédit pour l'aider à obtenir cette place qu'il sollicite...
MARGUERITE, approchant la table à gauche et faisant le thé
Si vous le vouliez, cela vous serait bien facile...
Comment cela?
MARGUERITE
Un seul mot de vous à votre ancien camarade de collège, à Robert Walpole.
NEUBOROUG.
Au premier ministre ? Jamais !
MARGUERITE, s'asseyant auprès de la table.
Et pourquoi donc? Votre père, le docteur Neuboroug, n'at-il pas été son précepteur? N'avcz-vous pas été élevés eneemble à Cambridge? N'étiez-vous pas amis intimes ?
NEUBOROUG, s'asseyant de l'autre côté de la table.
Oui, autrefois... lorsque lui, simple étudiant en théologie, et moi étudiant en médecine, nous faisions bourse commune ; mais depuis...
MARGUERITE
Depuis?... Quelle injustice! Vous n'habitiez pas alors la capitale, vous étiez loin de lui, et cependant, dans les commencements de son élévation, il vous écrivait bien souvent.
NEUBOROUG.
Je ne dis pas non; mais il me semble à moi que ma plume ne restait pas oisive... et le seul écrit qui s'éleva alors pour le défendre, ces lettres qu'ils ont attribuées depuis à Congrève et à Addisson, ces Lettres Irlandaises dont personne, pas même Walpole, n'a jamais connu l'auteur, de qui étaientelles? De moi!... Car alors, en butte à la rage de tous les partis, tout le monde l'attaquait; et il luttait seul, en homme de mérite et de cœur, en grand homme... il l'était alors; je
l/ AMBITIEUX 109
puis en convenir, il était malheureux, on pouvait l'aiiTier ! Mais, quand il a vu ses ennemis renversés, quand il s'est vu maître du pouvoir, ou plutôt , souverain absolu des trois royaumes... a-t-il trouvé un souvenir pour son vieux camarade?... ne m'a-t-il pas oublié depuis longtemps, moi qui ne voulais de lui ni place, ni honneurs, ni pensions... moi qui ne demandais rien au minisire... rien que mon ami!... et le ministre me l'a enlevé : voilà ce (jue je ne lui pardonnerai jamais.
MARGUERITE
Oui... il y a, de sa part, de la négligence, de l'oubli peutêtre!... Mais ny a-t-il pas aussi un peu de votre faute?... Depuis cinq ans que vous êtes à Londres, pourquoi n'avez-vous pas fait auprès de lui la moindre démarche?
^ECUOKULG.
Pourquoi?... parce qu'il est riche et ([ue je suis pauvre! parce qu'il est grand seigneur et que je ne suis rien... C'était à lui de faire les premiers pas, c'était à lui de venir à moi... à sa place, du moins, je n'y aurais pas manqué; j'aurais quitté mon palais, je serais accouru, à pied, chez mon ami, pour lui tendre la main et l'embrasser ; cela aurait mieux valu que de me faire nommer médecin du roi!... Mais \\'alpole maintenant ne comprendrait plus cela; car vois-tu, mon enfant, Walpole est un ambitieux, et l'amliiiion dessèche le cœur. Ainsi, ne m'en parle plus, et restons comme nous sommes; je ne lui demanderai jamais rien, il ne le mérite pas... Prenons le thé, il doit être fait.
MARGUERITE
Vous pouvez avoir raison!... mais il y a peut-être auprès de lui des gens qui le valent, ({ui sont digues de votre amitié, el je suis bien sûre que si vous vous adressiez à lord Henri Shorter, son neveu...
>"EUB0ROUG, prenant le thé.
Celui-là... c'est différent... c'est un brave jeune homme, ce n'est pas un ingrat.
Scribe. — OEavres complètes. Ire Série. — 3'ue Vo'. — 7
MARGUEUITE, de même.
Oh ! non, et si vous l'entendiez parler de vos talents et des soins que vous lui avez prodigués...
NEUBOROUG.
Un beau mérite!... Un coup de feu, une jambe fracassée, tous mes confrères l'auraient guéri, encore mieux et plus promptement que moi. Mais ce qu'il n'aurait peut-être pas trouvé chez eux, c'aurait été une garde-malade aussi joUe... et surtout aussi attentive...
MARGUERITE
Le moyen de ne pas s'intéresser à ce pauvre jeune homme qui souffrait tant et qui avait tant de courage ?... Mais comme j'ai eu peur ce jour où, à cinq heures du matin, on frappait à notre porte ! — Mamzelle, mamzelle... deux officiers qui se sont battus hors de la ville et sous les murs de votre jardin! En voilà un qu'on apporte... Et je vois lord Henri tout pâle et tout sanglant...
NEUBOROUG.
Que veux-tu?... ces diables de jeunes gens sont tous de même... Je ne l'ai jamais interrogé sur la cause de ce combat... mais j'ai facilement deviné que quelque intrigue, quelque amourette...
MARGUERITE
Des intrigues, des amourettes... quelle indignité ! Lord Henri, des amourettes! il en est incapable, j'en suis bien sûre, car il m'a tout raconté, et quoique ce soit un secret...
NEUBOROUG.
Eu vérité, il t'aurait confié...
Pourquoi pas?... Vous lui aviez bien défendu de marcher, mais non pas de parler; et, pendant trois mois qu'il est resté ici...
NEUBOROUG.
Vous avez eu le temps de causer...
l'ambitieux 111
MARGUERITE
Tous les jours... Il faut bien tâcher de distraire un malade.
NEUBOROUG.
C'est juste : dans notre vieille Angleterre, nous sommes moins défiants que nos voisins du continent, et nous laissons à nos jeunes filles une liberté dont elles n'abusent jamais.
MARGUERITE
Soyez tranquille ! Et si vous saviez combien il y a eu lui de franchise et de loyauté, comme il est simple et modeste pour un grand seigneur, comme il chérit son pays et surtout comme il aime son oncle 1... car c'est pour lui qu'il s'est battu... oui, mon père : il était dans le Xortluunberland, où il avait un commandement supérieur, lorsqu'il Ut, dans les papiers publics, qu'au sortir d'une séance du parlement, un colonel... lord un tel... je ne sais plus les noms, avait insulté le premier ministre Robert Walpole, un vieillard. Il part, sans rien dire, sans prévenir son oncle... il arrive de grand matin cliez le lord en question, et lui dit d'un ton ferme : Monsieur... enfin je ne sais pas ce qu'il lui dit ; mais c'était très-bien : et la preuve, c'est qu'ils se sont battus, c'est que lord Henri a été blessé, qu'il n'a parlé de ce duel à personne, parce que, si on l'avait su, le roi aurait destitué son adversaire, et que celui-ci, touché de tant de générosité, a été trouver le ministre et lui a fait des excuses. Voilà la vérité ; et on vient dire après cela qu'il a des intrigues, des amourettes ! (se levant.) Mou Dieu, rnou papa, je ne vous accuse pas, vous l'avez dit sans intention... mais d'autres peuvent le répéter; voilà comment les mauvais bruits se répandent, et comment on calomnie toujours les jeunes gens!
NEUBOROUG, so levant aussi.
Réparation d'honneur ! Mais tais-toi; n'entends-lu pas ug carrosse qui s'arrête à notre porte ?...
MARGUERITE
C'est lui !... c'est lord Henri!
NEUBOROUG.
Qui le l'a dit?...
MARGLI-RITE.
Ce n'est pas difficile à deviner... Nous n'avons pas tant de clients à voiture ; il est le seul, .\llons, mon père, n'ayez pas peur, demandez-lui hardiment une place pour sir Thomas, notre cousin, afin que, comme Walpole, il soit heureux et ne pense plus à moi.
NEUBOROLG.
J'ai déjà essaye... mais dès qu'il s'agit de solliciter, j'ai un air si gauche!... Il serait plus convenable peut-être que cela vînt de toi.
MARGLERITE.
Vous croyez ?...
NEUBOROUG.
C'est-à-dire...
MARGUERITE
Bien volontiers... moi, ça ne me coûte rien... Le voici!
MARGUERITE, HENRI, NEUBOROUG.
NEUBOROUG.
Déjà!... Il n'a pas été trop longtemps à monter...
HENRI
Grâce à vous, mon cher docteur, qui m'avez remis sur })ied...
NiaitOROUG.
("ela va donc bien '?
HENRI
A merveille ! et demain au bal de la cour, où la reine Caroline vient de m'invitcr. . j'espère bien danser.
MARGLERl'ÇE.
C'l'^I liès-imprudent.
HENRI
Ce que j'en ferai n'est pas pour moi, miss Marguerile, je n'y tiens pas ; mais c'est pour faire honneur à votre père, à qui je dois tant et qui est un terrible liomme ; car avec lui on ne sait jamais comment s'acquitter... Aussi, mon cher docteur, je viens à tout hasard, et sans savoir si cela vous fera grand plaisir, vous annoncer des nouvelles que l'on vient de m'apprendre : votre jeune cousin l'avocat, sir Thomas Kinston, quoique peu partisan du ministère, à ce qu'on dit, vient d'être nommé, près de la cour de justice, premier conseiller du roi.
NEUBOROrC.
11 serait possible !
C'est à vous que nous le devons.
HENRI, souriant.
Du tout...
NEIBOROLG.
Si vraiment : vous m'avez deviné...
MARGUERITE
Oui, milord ; cette place qui nous est si généreusement accordée, je m'étais chargée de vous la demander...
HENRI
Vraiment ?
MARGUERITE
J'allais vous présenter ma pétiliun.
HENRI, souriant.
Alors, miss Marguerite, c'est une pétition que vous me devez ; car celle-là ne compte pas, ou plutôt vous n'aurez bientôt plus besoin de mon crédit... voilà votre père sur la route des honneurs.
MEl^OROUG.
Que voulez-vous dire ?
HENRI
Que j'ai eu de la peine à arriver jusqu'ici, tant était grande la foule qui entoure les hustings; et, de tous les côtés, dans ce faubourg, j'entendais retentir le nom du docteur Neuboroug.
NEUBOROUG.
Moi... qui n'y songe même pas...
MARGUERITE, à Henri.
Taisez-vous donc !
NEUROROUG.
Quoi!... qu'y a-t-il? qu'est-ce que cela signifie?
MARGUERITE
Que d'autres y songent pour vous!... que mon cousin sir Thomas Kinston et ses amis de l'opposition avaient depuis longtemps le désir de vous porter à la Chambre des communes... et moi je leur disais : N'en parlez pas à mon père, car il refusera.
NEUBOROUG.
Certainement !
MARGUERITE
Et il paraît alors qu'en votre nom, et sans vous en prévenir...
NEUBOROUG.
Quelle fohe!... aller me choisir... pour m'opposer au candidat ministériel... moi qui n'ai aucune chance...
MARGUERITE
C'est ce qui vous trompe; tous les pauvres gens de ce (juartier sont vos clients, vous les traitez gratis...
HENRI
Et ils vous payent par leurs votes... Jamais élection ne fut
plus naturelle et plus juste !... Mais je ne savais pas, docteur, que vous fussiez médecin de l'opposition.
MARGUERITE, d'un ton de reproche.
Du tout; médecin du ministère... vous le savez bien,
NEUBOROUG, avec douceur.
Médecin de tout le monde, mes amis; la médecine est comme la religion... elle n'est d'aucune opinion... elle est du parti de ceux qui disent : Je souffre!... C'est à ceux-là seulement que je me dois ; et, quelque flatteurs que soient les suffrages de mes concitoyens, quand même ils se réuniraient sur moi, ce que je ne crois pas...
MARGUERITE
Vous refuseriez ?
NEUBOROUG.
Sans hésiter. Me crois-tu assez ennemi de mon repos et de mon bonheur pour accepter de pareilles fonctions ? Dans mon état de docteur, je suis estimé, considéré... je ne m'en tire pas trop mal... A la Chambre, ce ne serait plus cela. Il faut qu'un député ait du talent, de l'esprit argent comptant.
MARGUERITE
Bah !... souvent la Chambre fait crédit!
NEUBOROUG.
Et moi je n'en veux pas! Docteur, je peux impunément être l'ami de tout le monde ; député, il faudra me prononcer, prendre une couleur politique, et tous les gens qui crient : Liberté de conscience ! tomberont sur moi, dès que je ne serai plus de leur avis ; bafoué par eux, tourné en ridicule, je n'aurai plus ni mérite, ni probité ; je n'aurai plus même de talent comme médecin ! Et en revanche, qu'y aurai-je gagné? d'être appelé : L'honorable membre... moi que vingt journaux déshonoreront chaque jour!... Et pendant que je serai à la Chambre, que deviendront mes malades? que deviendra ma fille?... qui songera à sa dot, et qu'y aurai-je ajouté ? la gloire d'avoir représenté un faubourg de
llf> COMÉDIES — DRAMES
Lomlres!... Voirc serviteur !... La gloire est une belle chose... le bonheur vaut mieux, et je reste chez moi !
HENRI, sourian'.
Vous parlez là, mon cher docteur, comme un publicisle fort original, que je lisais ce matin, et qui, sous le voile de l'anonyme , fait grand bruit en ce moment , l'auleur des Lettres Irlandaises, qui, depuis un an, a reparu dans la carrière politique.
MARGUERITE, vivement.
Vraiment?
HENRI
L'ouvrage le plus remarquable que l'on ail publié depuis longtemps, el dans lequel, sous l'air simple et bonhomme d'un fermier irlandais. Fauteur se moque fort spirituellement de toutes les opinions ; mais lui n'en a aucune ! il se tient comme vous à distance! il se fait gloire de n'être rien!... Si tout le monde parlait ainsi, mon cher docteur, que deviendrait le pays?... qui réclamerait ses droits? qui défendrait sa liberté ?...
NEUBOROUG.
Craignez-vous que les places ne restent vacantes ? et croyez-vous qu'il manquera jamais d'ambitieux ? Demandez à votre oncle... demandez à Walpole !
MARGUERITE, voulant le faire tnire.
Mon père !
HENRI, avec fierté.
Walpole ! quelles que soient les calomnies auxquelles il est en butte, Walpole a, depuis trente ans, bien servi l'Angleterre... Je ne défends pas ici un parent que je regarde comme mon second père, je ne parle pas de l'homme privé, il me serait trop facile de prouver les vertus qui honorent sa vie intérieure; mais je parle de l'homme d'État, du ministre. N'a-t-il pas, sous deux règnes, et d'une main inébranlable tenu le gouvernail, maintenu les partis, comprimé les fac-
l'ambitielx ht
lions ? Et si vous ne lui tenez aucun compte de la paix dont nous jouissons depuis vingt ans, de l'industrie qu'il a ranimée, de nos pavillons qui flottent sur toutes les mers, de la dette nationale qu'il a éteinte... vous conviendrez du moins, vous, qui tout à l'heure trembliez à l'idée seule de nos orages parlementaires, qu'il y a quelque courage à ne reculer devant aucun danger, aucune haine, à braver l'injure et la calomnie, et à se dire, en pensant au jour de la justice : J'attendrai 1
NEUBOROUG.
C'est-à-dire que son impopularité, que la haine qu'on lui l)orte, que les reproches qu'on lui adresse, tout cela est un mérite de plus à vos yeux, et (pie, quoi qu'il fasse, tous hdéfendez d'avance...
HENRI
Je n'ai pas dit cela ! Hier encore, et ce n'est pas la première fois, j'ai parlé contre lui à la Chambre des lords, j'ai voté contre son bill.
MARGUERITE
Vous ! parler contre Walpole !
HENRI
Contre lui... contre le monde entier, si ma conscience et mon opinion me le conseillent.
Me suis-je donc trompé! Et quel est votre parti? rtes-vous whig ou tory?... ètes-vous pour le peuple ou pour la cour?
HENRI
Je suis pour l'Angleterre ; je suis de ceux qui disent : La patrie avant tout ! Dans un gouvernement tel que le nôtre, il n'est pas donné à tout le monde, je le sais, de briller à la tribune ou de se distinguer par ses écrits ; mais tout le monde peut être bon citoyen et en remplir les devoirs. C'est à ce seul mérite que se borne mon ambition. Je ne courtise ni la puissance royale, ni la faveur populaire ; fidèle à ma
pairie et à ses lois que j'ai jurées, je les défendrai conlre quiconque voudrait y porter atteinte '/et que l'outrage vienne d'en-haut ou d'en-bas, qu'il parte du palais Saint-James ou des faubourgs de Londres, que celui qui veut nous opprimer se nomme roi ou se nomme peuple, je me lève contre lui ; car, avant tout, mon pays et sa liberté !
XEL'BOROUG.
Touchez là ! je suis désormais de votre parti...
HENRI
Et alors, vous acceptez?...
XEUBOROLG.
Non... non, pour d'autres raisons encore... car, sur ce lerrain-là, voyez-vous, il faudrait se retrouver en présence de Walpole, et, ami ou ennemi... je ne veux plus le voir... je l'ai juré !
Il est moins lier que vous... L'autre jour, en lui demandant celte place pour sir Thomas Kinston... il a bien fallu lui dire ([ue c'était voire cousin... el, à votre nom, il a tressailli comme un homme qui sort d'un long sommeil... « Mon vieux camarade Neuboroug, s'est-il écrié... il vient d'arriver, il est à Londres? — Oui, mon oncle, depuis cinq ans. — Pas possible 1... Je sais bien, a-t-il ajouté, qu'il y est venu à peu près à celte époque-Là... à telles enseignes, qu'il y avait alors une place vacante... » En achevant ces mots, il sonne vivement son secrétaire : « Ne vous ai-je pas désigné, il y a longtemps, comme recteur à l'université d'Oxford, Williams Neuboroug, mon ami d'enfance ? — Oui, milord ; votre intention était en effet... mais la place a été donnée à votre ennemi mortel lord Stanliope... «Ace mot, Walpole a rougi... ses nerfs se sont contractés... et, me prenant la main, il m'a dit à voix basse et d'un air honteux : « C'est vrai, je me le rappelle maintenant... J'avais alors besoin, pour faire passer un bill, de cinq ou six voix à la Chambre... Stanhope est
l'ambitieux liy
vciui ce jour-là... me les a offertes à ce prix... je ne pensais qu'à mon Ijill, je n'ai plus pensé à Neuboroug; et depuis, je l'avoue, tant d'événements se sont succédé^, que celui-là est tout à fait sorti de ma mémoire... »
NEUBOROUG.
Croyez donc à l'amitié d'un ministre I Pour cinq voix sacrifier un ami !... Mais pour dix il le ferait pendre !
HENRI
Attendez... je n'ai pas fini !... Je lui ai raconté alors ce que je lui avais caché jusque-là, sur mon duel, ma blessure, les soins que vous m'avez prodigués... Il était ému, des larmes roulaient dans ses yeux...
NEUBOROUG.
11 a pleuré, lui, Robert Walpole?...
Puisque milord le dit !
HENRI
Et quand je lui ai parlé de vos talents... il s'est écrié : •< Cela ne m'étonne pas... Sais-tu que, sous son air modeste, Neuboroug est le médecin le plus instruit de l'Angleterre, que c'est le seul au monde en qui j'aurais une aveugle confiance !... »
MARGUERITE, avec joie.
Le ministre a dit cela !...
NEUBOROUG, avec ironie.
Il est bien bon !...
HENRI
Puis il s'est promené d'un air agité... il est revenu à moi, m'a pris les mains, et m'a dit : « Mon ancien ami doit m'en vouloir... N'importe! Henri, arrange cela... amène-le-moi... je veux le voir... il faut que je le voie... »
MARGUERITE
Est-il possible 1...
1 20 C 0 M É D I K s — DRAMES
IIEXRI.
Et vous ne voudrez pas me faire échouer dans ma négociation ?
NEUBOROUG.
Si vraiment !
iMARGUERITE, avec crainte.
Vous n'irez pas ?
NEUBOROUG.
Plutôt mourir i Croit-il qu'un mot de lui suffise pour tout réparer?... Savez-vous à quelle époque remonte sa dernière lettre?... à dix ans ! Oui, milord, pendant dix ans on oublie un ami ; les grandeurs qui vous enivrent ne vous laissent pas le temps de lui donner un souvenir ; et puis un beau jour, le hasard, une idée, un caprice, le ramènent à vous, et il faut qu'on revienne à lui ? Non, morbleu ! Mon amitié perdue ne se rend pas ainsi : elle n'obéit pas à une ordonnance ministérielle ; et, parce que, dans son administration vénale, rien ne résiste à ses séductions, espère-t-il aussi me gagner comme les autres? Il se trompe !... Je ne me laisse pas séduire, moi !■.. je ne suis pas du parlement ; je suis libre, je suis mon maître ; j'ai le droit de repousser un ingrat, et je le verrais à mes pieds que mon cœur et mes bras se fermeraient pour lui...
MARGUERITE
Ah ! mon père, ne dites pas cela !
NEUBOROUG.
Je le dis... et je le jure I
l' AMBITIEUX Hl