‹ Comédies, dramesChapitre 91 sur 170 · ZOÉ, EDMOND, AGATHE · texte numérisé non relu

ZOÉ, EDMOND, AGATHE

ZOÉ

Arrivez donc, monsieur le vainqueur ; arrivez ! vous allez trouver ici des camarades de pension qui s'occupaient de vous !

EDMOND, troublé.

Ah! que vous êtes bonne!... je ne m'attendais pas au plaisir de rencontrer mademoiselle de Miremont... et sachant l'intérêt que vous daignez me porter, je venais vous apprendre un succès que vous connaissez déjà.

ZOÉ

C'est égal ! c'est bien à vous, et je vous remercie de venir recevoir mes compliments.

AGATHE

Et moi, monsieur, je suis bien lieureuse de vous exprimer ma reconnaissance ; car hier, en présence de mon père et de ma belle-mère, quand vous êtes accouru à l'hôtel m'annoncer cette bonne nouvelle, j'ai dû vous paraître bien indifférente ou bien ingrate ?

Non, mademoiselle.

AfiATIIE.

A peine si je vous ai parlé.

C'est vrai... mais en me voyant vous m'avez tendu la main comme autrefois à la pension.

ZOÉ

Oui, je m'en souviens ; cela voulait dire : « Bonjour, Edmond, bonjour, notre frère ! » et nous vous le disons encore.

(Les deux femmes lui tendent chacune la main qu'il serre dans les siennes.)

C O M K n I E s — DRAMES

Ah ! (juels souvenirs vous me rappelez ! Hier, au moment où je gagnais votre procrs...

AGATHE

Dites le nôtre !

EDMOXD.

C'est à. ma pauvre sœur... c'est à elle que je pensais tout d'abord!... (aux deux femmes.) c'était encorc penser à vous, puisque dans mon souvenir vous êtes inséparal)les, et je me disais : « Que n'est-elle témoin de mon bonheur et de ma joie, elle qui tant de fois avait partagé mes chagrins ! » Mais non, je suis seul au monde, j'ai tout perdu; je n'ai plus de sœur.

AGATHE

Ah ! que c'est mal à vous! vous en avez encore, vous le savez bien. Croyez-vous donc que nous oublions ainsi nos serments et nos amitiés d'enfance ?

ZOÉ

Tout à l'heure encore nous nous occupions de vous et de votre avenir.

Mon avenir ! il est bien triste ! Orphelin et presque sans fortune.. .

ZOÉ

On n'a pas besoin de fortune quand on a du talent.

Eh ! qui vous dit que j'en ai?

Nous ! qui vous connaissons, nous qui avons confiance en vous. Je vous l'ai prouvé ; d'autres feront comme moi.

ZOÉ

Patience et courage, et vous parviendrez.

AGATHE

Vous verrez peu à peu s'augmenter votre clientèle, votre réputation, votre fortune...

ZOÉ

Et vos amis !... Tout le monde alors voudra être votre ami.

AGATHE

Mais vous vous rappellerez que nous l'étions avant tous.

Ah ! tout me paraît possible quand je vous entends!... il y a dans l'amitié des femmes, dans la vôtre, un charme si enivrant et si persuasif qu'il ferait tout croire ^Regardant Agathe.) et tout oublier !... mais quand vous n'êtes plus là, quand je regarde autour de moi, je ne vois plus qu'obstacles et entraves que je ne puis vaincre et qui semblent se multiplier sous mes pas. En vain, fuyant les plaisirs de mon âge et consacrant tous mes instants à l'étude, je passe mes jours et mes nuits dans des travaux assidus ; rien ne me vient en aide, rien ne peut me faire sortir de mon obscurité, pas même les succès que j'obtiens, qui passent inaperçus et me laissent plus inconnu qu'auparavant 1 II semble qu'il y ait comme une barrière invisible et éternelle qui me ferme tous les passages. On dirait d'un mauvais génie qui sans cesse éloigne ou détourne le but et me dit : « Tu mourras sans l'atteindre ! »

QueHe idée !

AGATHE

Hier, déjà, vous voyez bien que vous avez eu un beau triomphe. Des personnes qui étaient à l'audience m'ont dit qu'on avait été ému et entraîné ; que, plusieurs fois môme, on avait applaudi.

ZOÉ

Le premier pas est fait.

AGATHE

Il faut continuer.

Je ne peux pas forcer les clients à venir à moi.

AGATHE

Si vraiment I en appelant sur vous l'attention publique, en mettant de côté cette vaine timidité et cette modestie de dupe qui vous arrêtent.

ZOÉ

Elle a raison.

Et moi, mes jeunes amies, je ne vous comprends pas.

AGATHE

En ce moment, par exemple, il y a un député à nommer à Saint-Denis.

EDMOND, étonné.

Que dites-vous?

ZOÉ

C'est vrai, mon mari me l'a appris ce matin !

AGATHE

Le peu de propriétés que vous possédez est situé dans ce pays-là; il faut vous mettre sur les rangs.

Moi ! grand Dieu! y pensez-vous?... jamais!

AGATHE

Et pourquoi pas ?

Une pareille ambition demande de si grands talents !

ZOÉ

Vous n'avez donc jamais été à la Chambre?

Si, vraiment; mais auprès des électeurs quels seraient mes titres?

AGATHE

Avocat !

ZOÉ

Les avocats arrivent tous !... vous ferez comme eux.

Le succès d'hier doit vous mettre en évidence...

ZOÉ

Faire parler de vous avec éloge... Il faut profiter de l'occasion... (AperceTant un domestique qui sort de chez M. de Montlucar et

apporte des journaux.) Voici justement Ics journaux d'aujourd'hui... nous allons jouir de votre triomphe ; lisez-nous, lisez

vite l'audience d'hier... (voyant Edmond qui tremble en déployant lo

journal.) Vous tremblez d'émotion ?

C'est vrai.

ZOÉ

Est-il enfant !

AGATHE, â Edmond, qui parcourt le journal.

Eh bien ! monsieur, eh bien !... cela vous donne-t-il courage?... êtes-vous content?

EDMOND, tombant dans un fauteuil.

Ah ! c'est indigne.

ZOÉ et AGATHE.

Qu'avez-vous donc ?

C'est fait de moi ; ce dernier coup m'accable ; mon plaidoyer tronqué, défiguré... le contraire de ce que j'ai dit; et dans les endroits qui ont produit le plus d'effet... ceux où ont éclaté des applaudissements... on a mis entre deux pa-

rcnlhèses... « Murmures dans l'auditoire. » (Donnant le joumni à Zoé.) Tenez... tenez... voyez plulôt!

ZOÉ, regardant.

C'est vrai. (Usant à demi-Toix à Agathe.) « LacauSC s'eSt dcfcu-

« due par elle-même : point de logique, point de verve, point « de mouvements oratoires ; et chacun se demandait en sor- « tant comment on n'avait pas confié cette affaire au jeune « Oscar Rigaut, dont l'éloquence chaleureuse convenait bien « mieux au sujet. »

AGATHE, prenant le journal.

Oscar !

Quand je vous le disais ! ... j'ai beau redoubler d'efforts, tout conspire contre moi... Impossible d'arriver jamais... c'est fini; j'y renonce.

ZOÉ

Et pourquoi donc vous décourager ? N'y a-t-il pas d'autres voix qui s'élèveront pour rendre témoignage à la vérité? Ceux qui étaient là à l'audience savent que vous avez bien plaidé.

Combien étaient-ils ? deux ou trois cents personnes peutêtre!... et celte feuille-là s'adresse à quinze ou seize mille abonnés!... et demain, dans les salons de lecture, dans tous les lieux publics, deux cent mille lecteurs seront persuadés et répéteront que je suis un avocat sans instruction, sans talent, incapable de défendre les intérêts qui me sont confiés !

ZOÉ

Y pensez-vous?

EDMOND, reprenant le journal qu'il parcourt.

C'est écrit... c'est imprimé!... Du moins votre mari est mieux traité... Je vois là un pompeux éloge de son dernier ouvrage!... (Lisant.) « Qu'est-ce que le génie...? N'est-ce pas

LA GAMARADERIE 249

« rclincelle électrique qu'on ne peut saisir, bien qu'elle parce coure l'immensité!... »

ZOÉ, étonnée.

Ah ! mon Dieu !

EDMOXD.

« C'est la réilexion que tout le monde fera en lisant le der- « nier ouvrage de M. le comte de Montlucar. »

ZOE, à part, regardant du côté de la table oîi était le brouillon é-rit de la main de son mari.

Ah! je comprends maintenant.

Un pareil éloge !... Il est bien heureux!... cela ne m'arriverait pas, à moi...

ZOÉ

Peut-être!... si vous le vouUez!...

AGATHE

Oui, sans doute; car une fois député, il faudra bien qu'on vous entende et qu'on vous rende justice!

ZOÉ

A la tribune, on parle de haut.

Je vous remercie toutes les deux de votre amitié, de vos consolations, de vos conseils... mais mon parti est pris... Je ne me sens ni la force ni le courage de parcourir une pareille carrière; encore des intrigues à combattre et à déjouer... Jamais je ne m'abaisserai jusque-là!

AGATHE

Et VOUS resterez toujours tel que vous êtes!...

ZOÉ

Et vous mourrez ignoré!..

EDMOND, avec désespoir.

Oui, oui... je mourrai biciilôt, je l'espùrc; plût au ciel que cela fût déj;\ fait !

AGATHE, faisant un mouvement vers lui.

Edmond!...

UN DOMESTIQUE, annonçant.

La voiture de mademoiselle.

AGATHE, faisant si^ne d'attendre.

C'est bien !... (eUb va prendre son châle, pendant que Zoé prend son chapeau, qui est plus loin sur un autre meuble. S'approchant d'Edmond, à demi-voix et d'un ton suppliant.) VouS ne VOulez douC paS HOUS

écouter... et être député?

A quoi bon?

A beaucoup de choses ! (Tout en arrangeant son châle et sans

regarder Edmond.) Mon père disait hier qu'il ne serait pas du tout éloigné de donner sa fille à un député!...

0 ciel !

AGATHE, se retournant vers Zoé et prenant le chapeau qu'elle lui apporte.

Merci, merci de ta peine... Adieu, ma chère Zoé, adieu!

(Elle sort vivement, et Zoé la reconduit jusqu'à la porte du fond, i)endant qu'Edmond est resté sur le devant du théâtre, immobile de surprise.)

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