SCÈNE X
D. JAPHET, sur le balcon, D. ALVARE,
LE COMMANDEUR, RODRIGUE, Plusieurs Domestiques.
D. ALVARE, à Rodrigue.
Amorce le fusil.
Je suis mort sans remède.
D. ALVARE
Ou je me trompe fort, ou je vois un voleur
Qui va par le balcon voler le Commandeur ;
Qu'on lui mette d'abord du plomb dans la cervelle.
D. JAPHET, haut.
Ahl messieurs, suspendez la sentence mortelle : Je ne suis point voleur ; je ne suis seulement Qu'homme à bonne fortune, ou bien fidèle amant : De plus, l'on m'a battu bien fort depuis une heure. Si frais battu, messieurs, est-il juste qu'on meure ?
D. ALVARE
A grands coups de cailloux qu'on le fasse baisser.
D. JAPHET
Cailloux, à moi ? Bon Dieu 1 ce serait me blesser !
Un grand seigneur blessé ne vaut pas le moindre homme.
D. ALVARE
Ce n'est qu'un discoureur, vite, qu'on me Tassomme I
RODRIGUE
Tirerai-je?
D. ALVARE
Oui, tirez.
D. JAPHET
Tout beau ! ne tirez pas :
Je ne vaux rien tiré.
D. ALVARE
Jette-toi donc en bas.
D. JAPHET
Vous savez ce qu'on fait à quiconque se tue. Et que s'homicider est chose défendue.
LE COMMANDEUR
Faisons-le dépouiller, et jeter ses habits.
D. ALVARE
Cavalier amoureux, loyal comme Amadis,
Ou les cailloux sur vous vont pleuvoir d'importance,
Ou bien dépouillez-vous, sans faire résistance,
De vos chers vêtements, pour nous en faire un don.
D. JAPHET
Mes vêtements, m.essieurs ! parlez-vous tout de bon? Savez-vous que je suis le plus frileux du monde?
D. ALVARE. f^
Savez-vous que Ton va faire jouer la fronde ? Vite, qu'on me le fronde : il ose raisonner.
D. JAPHET
Frondeur, ne frondez pas ; je vais vous les donner. Voilà, pour commencer, la rondelle et l'épée : Je me disais tantôt César ; je suis Pompée : César vint, vit, vainquit ; et moi je suis venu, Je n'ai rien vu, l'on m'a battu, puis mis à nu. O noir amour 1
Ma foi ! ce fou me fait bien rire.
D. JAPHET
Vous riez, assassins?
D. ALVARE
Qu'est-ce que j'entends dire?
Je crois que ce voleur nous appelle assassins I Qu'on le tue.
D. jàphet.
Ah! messieurs, je disais spadassins, Et consens de bon cœur que quelqu'un m'assassine Si j'ai cru votre troupe autre que spadassine.
D. ALVARE
Cependant les habits ne se dépouillent pas.
D. JAPHET. .■:'
Vous me pardonnerez, je vais tout mettre à bas.
D. ALVARE
Vous marchandez beaucoup.
D. JAPHET
Qu'à mes habits ne tienne Qu'on épargne une peau douce comme la mienne; Qu'ainsi ne soit. Voilà mon fidèle chapeau. Mais, messieurs, voulez-vous que je demeure en peau I Vous donner ai-je aussi les habits qui me couvrent?
D. ALVARE
Que cent coups de cailloux tout à l'heure l'entr'ouvrent î
D. JAPHET
Messieurs, ne parlons plus de lapidation ; Je m'en vais achever la spoliation, Et vous achèverez de plier ma toilette.
D. ALVARE
Le malheureux me raille, il faut que je le mette
A Rodrigue.
De son balcon en bas. Donne-moi mon fusil ; Je veux faire un beau coup.
D. JAPHET
Messieurs, que vous faut-il ?
Ce n'est donc pas assez d'être nud en chemise ? Et la plainte au chétif ne sera pas permise ? Ma foi! c'est bien à moi de faire le railleur, Mort de peur, mort de froid, et pris pour un voleur! Laissez-moi donc en paix; attiédissez vos biles, Et que mes vêtements vous puissent être utiles : Voilà mon haut de chausse, et mon pourpoint aussi.
D. ALVARE
C'est trop, c'est trop. Adieu, seigneur, et grand merci.
Le Commandeur et sa suite s'en vont, et emportent la dépouille de don Japhet.