SCÈNE IV GORBINELI, ORANGER, PAQUIER
GORBINELI.
Elle n'est pas seulement malicieuse, elle est enragée. Hélas! tout est perdu, votre fils est mort.
GRANGE H
Mon fils est mort! es-tu hors des sens?
GORBINELI.
Non, je parle sérieusement; votre fils, à la vérité, n'est pas mort, mais il est entre les mains des Turcs.
G RANGER
Entre les mains des Turcs? Soutiens-moi; je suis mort.
GORBINELI.
A peine étions-nous entrés en bateau pour passer de la porte de Nesle au quai de l'École...
GRANGER
Et qu'allais-tu faire à l'école, baudet?
GORBINELI.
Mon maître s'étant souvenu du commandement que vous lui avez fait d'acheter quelque bagatelle qui fut rare à Venise, et de peu de valeur à Paris, pour en régaler son oncle, s'était imaginé qu'une douzaine de cotrets n'étant pas chers, et ne s'en trouvant point par toute l'Europe de mignons comme en cette ville, *il devait en porter là : c'est pourquoi nous passions vers l'école pour en acheter; mais à peine avons-nous éloigné la côte, que nous avons été pris par une galère turque.
GRANGER
Hé! de par le cornet retors de Triton, dieu marin, qui jamais ouït parler que la mer fut à Saint-Clou? qu'il y eût là des galères, des pyrates, ni des écueils?
i. C'est ici la fameuse srènn di'/a Galère empruntée par Molière à Cyrano de Bergerac. Comparez, pour l'intelligence de ce larcin littéraire, avec Les Fourberies de Sçapin, acte 2^, scène 1 1^ .
GORBTNELI.
C'est en cela que la chose est plus merveilleuse; et quoique Ton ne les ait point vus en France que cela, que sait-on s'ils ne sont point venus de Gonstantinople jusqu'ici entre deux eaux ?
PAQUIER.
En effet, monsieur, les Topinambours, qui demeurent quatre ou cinq cents lieues au delà du monde, vinrent bien autrefois à Paris, et, l'autre jour encore, les Polonais enlevèrent bien la princesse Marie en plein jour à l'hôtel de Nevers, sans que personne osât branler.
GORBINliILI.
Mais ils ne se sont pas contentés de ceci, ils ont voulu poignarder votre fils...
PAQUIER.
Quoi ! sans confession ?
GORBINELI.
S'il ne se rachetait par de l'argent.
ORANGER
Ah ! les misérables; c'était pour incuter la peur dans cette jeune poitrine.
PAQUIER.
En effet,les Turcs n'ont garde de toucher l'argent des chrétiens, à cause qu'il a une croix.
GORBINELI.
Mon maître ne m'a jamais pu dire autre chose, sinon:
va-t-en trouver mon père, et lui dis Ses larmes
aussitôt suffoquant sa parole, m'ont bien mieux expliqué qu'il n'eût su le faire, les tendresses qu'il a pour vous.
GRANGER
Que diable aller faire aussi dans la galère d'un turc? D'un turc ! Perge.
GORBINELI.
Ces écumeurs impitoyables ne me voulaient pas accorder la liberté de vous venir trouver, si je ne me fusse jeté aux genoux du plus apparent d'entr'eux. Hé ! monsieur le turc, lui ai-je dit, permettez-moi d'aller avertir son père, qui vous enverra tout à l'heure sa rançon,
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GRANGER
Tu ne devais pas parler de rançon ; ils se seront moqués de toi.
GORBINELT.
Au contraire; à ce mot, il a un peu rasséréné sa face. Va, m'a-t-il dit, mais si tu n'es ici de retour dans un moment, j'irai prendre ton maître dans son collège, et vous étranglerai tous trois aux antennes de notre navire. J'avais si peur d'entendre encore quelque chose de plus fâcheux, ou que le diable ne me vint emporter étant en la compagnie de ces excommuniés, que je me suis promptement jeté dans un esquif, pour vous avertir des funestes particularités de cette rencontre.
GRANGER
Que diable aller faire dans la galère d'un Turc ? ^
PAQUIER.
Qui n'a peut-être pas été à confesse depuis dix ans.
ORANGER
Mais penses-tu qu'il soit bien résolu d'aller à Venise.
CORBINELI.
Il ne respire autre chose.
ORANGER
Le mal n'est donc pas sans remède. Paquier, donnemoi le réceptacle des instruments de l'immortalité, Scriptorium scilicet.
CORBINELI.
Qu'en désirez-vous faire ?
ORANGER
Écrire une lettre à ces turcs.
CORBINELI.
Touchant quoi ?
ORANGER
Qu'ils me renvoient mon fils,parce que j'en ai affaire ; qu'au reste, ils doivent excuser sa jeunesse, qui est sujette à beaucoup de fautes, et que, s'il lui arrive une
i. Trouvaille de Renie, car elle est passée en proverbe. «... Malgré tout le respect que l'on doit au grand Molière, dites si ce n'est pas là le plus effronté plagiat qu'il se puisse voir...» (Théophile Gautier, Les Grotesques»)
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autre fois de se laisser prendre, je leur promets, foi de docteur, de ne leur en plus obtunderla faculté auditive.
COIIBINELI.
Ils se moqueront, par ma foi, de vous.
GRANGKR.
Va-t-en donc leur dire, de ma part, que je suis tout prêt de leur répondre par devant notaire, que le premier des leurs qui me tombera entre les mains, je le leur renverrai pour rien. (Ah! que diable, que diable, nller faire en cette galère?) Ou dis-leur qu'autrement je vais m'en plaindre à la justice Sitôt qu'il l'auront remis en liberté, ne vous amusez ni l'un ni l'autre, car j'ai affaire de vous.
CORBINELT.
Tout cela s'appelle dormir les yeux ouverts.
GRAXGER.
Mon Dieu, faut-il être ruiné :i l'âge où je suis? Va-t-en Paquier, prends le reste du teston que je lui donnai pour la dépense, il n'y a que huit jours. (Aller sans dessein dans une galère !) Prends tout le reliquat de cette pièce. (Ah 1 malheureuse géniture, tu me coûtes plus d'orque tu n'es pesant.) Paye la rançon, et ce qui restera, emploie-le en œuvres pies. (Dans la galère d'un turc !) Bien, va-t-en. (Mais, misérable, dis-moi, que diable allais-tu faire dans cette galère ?) Va prendre dans mes armoires ce pourpoint découpé que quitta feu mon père l'année du grand hiver i.
CORBINELI.
A quoi bon ces fariboles ? Vous n'y êtes pas. Il faut tout au moins cent pistoles pour sa rançon.
GRANGER
Cent pistoles ! Ah ! mon fils, ne tient-il qu'à ma vie pour conserver la tienne? mais cent pistoles! Gorbineli, va-t-en lui dire ([u'il se laisse pendre sans dire mot; cependant qu'il ne s'alllige point, car je les en ferai bien repentir.