SCÈNE IV SESTIANE, AMJDOR, MÉLISSE, HESPÉRIE
SESTIANE.
J'ai ce matin appris un nouveau compliment, Laissez-moi repartir.
AMIDOR.
Je salue humblement I/honneur des triples sœurs, les trois belles Charités,
SESTIANE.
Nous mettons nos beautés aux pieds de vos mérites.
De quoi s'entretenait votre esprit aime-vers?
SESTIANE.
Nous discourions ici sur des sujets divers.
MÉLISSE
Nous parlions des exploits du vaillant Alexandre.
AMIDOR.
Ce grand roi qui cent rois enfanta de sa cendre? Cet enfant putatif de grand Dieu foudroyant? Ce torrent de la guerre, orgueilleux, ondoyant? Ce Mars plus redouté que cent mille tempêtes? Ce bras qui fracassa cent millions de têtes ?
MÉLISSE
Je vous aime, Amidor, de le louer ainsi.
HESPÉRIE
Savez-vous un sujet dont nous parlions aussi? D'une dont la beauté peut aisément prétendre D'avoir plus de captifs, que n'en fit Alexandre.
AMIDOR.
Donc je la nommerais Cyprine dompte-cœur, Qui d'un trait doux-poignant subtilement vainqueur, Et du poison sucré d'une friande œillade Rendrait des regardants la poitrine malade.
HESPÉRIE
Jugez en vérité, laquelle est-ce de nous ?
AMIDOR.
Je ne puis, sans de deux encourir le courroux.
3b COMÉDIES DU XVII'^ SIÈCLE
Pour un tel jugement le beau pasteur de Troie Aux Argives flambeaux donna sa ville en proie. Il ne faut point juger des grandes déités. Je puis nommer ainsi vos célestes beautés.
SESTIANE.
0 dieux ! qu'il a d'esprit, mais il faut que je die Que nous parlions aussi touchant la comédie : Car c'est ma passion.
AMIDOR.
C'est le charme du temps :
Miiis le nombre est petit des auteurs importants Qui sachent entonner un carme magnifique, Pour faire bien valoir le cothurne tragique. Pour moi je sens ma verve aimer les grands sujeis. Je cède le comique à ces esprits abjects, Ces Muses sans vigueur qui s'efforcent de plaire Au grossier appétit d'une àme populaire : Puis je vois qu'une intrigue embrouille le cerveau. On trouve rarement quelque sujet nouveau : 11 faut les inventer ; et c'est là l'impossible. C'est tenter sur Neptune un naufrage visible. Mais un esprit hardi, savant et vigoureux, D'un tragique accident est toujours amoureux ; Et sans avoir recours à l'onde Aganippide, Il puise dans Sophocle, ou dedans Euripide.
SESTIANE.
Toutefois le comique étant bien inventé,
Peut être ravissant quand il est bien traité.
Dites, approuvez-vous ces régies de critiques, j
Dont ils ont pour garants tous les auteurs antiques, J
Cette unité de jour, de scène, d'action ?
(îette sévérité n'est qu'une illusion.
Pourquoi s'assujettir aux grotesques chimères
De ces emmaillottés dans leurs règles austères?
Qui n'osent de Phébus attendre le retour.
Et n'aiment que des fleurs qui ne durent qu'un jour?
Il faudrait tout quitter; car en traitant les f tM"<
Ou certains accidents d'histoires véritables,
Comment représenter en observant ces lois,
Un sujet en un jour qui se passe en un mois ?
COMEDIES DU XVir SIECLE 31
Gomment fera-t-on voir en une même scène, La ville de Gorinthe avec celle d'Athène '? Pour la troisième loi, la bele invention ! Il ne faudrait qu'un acte avec une action.
SESTIANE.
Toutefois ces esprits critiques, et sévères,
Ont leurs raisons à part qui ne sont pas légères.
Qu'il faut poser le jour, le lieu qu'on veut choisir.
Ge qui vous interrompt ôte tout le plaisir :
Tout changement détruit cette agréable idée,
Et le fil délicat dont votre âme est guidée.
Si l'on voit qu'un sujet se passe en plus d'un jour.
L'auteur, dit-on alors, m'a fait un mauvais tour,
Il m'a fait sans dormir passer des nuits entières :
Excusez le pauvre homme, il a trop de matières,
L'esprit est séparé : le plaisir dit adieu.
De même arrive-t-il si Ton change de lieu.
On se plaint de l'auteur : il m'a fait un outrage :
Je pensais être à Rome, il m'enlève à Garthage.
Vous avez beau chanter ; et tirer le rideau :
Vous ne m'y trompez pas, je n'ai point passé l'eau.
Ils désirent aussi que d'une haleine égale,
On traite sans détour l'action principale.
En mêlant deux sujets, l'un pour l'autre nous fuit :
Gomme on voit s'échapper deux lièvres que l'on suit.
Ge sont là leurs raisons, si j'ai bonne mémoire.
Je me rapporte à vous de ce qu'on en doit croire.
AMIDOR.
L'esprit avec ces lois n'embrasse rien de grand. La diversité plait, c'est ce qui nous surprend; Dans un même sujet cent beautés amassées, Fournissent un essai de diverses pensées. Par exemple, un rival sur l'humide élément Qui ravit une infante aux yeux de son amant, Un père en son pfdais qui regrette sa perte; La belle qui soupire en une île déserte: L'amant en terre ferme au plus profond d'un bois, Qui conte sa douleur d'une mourante voix : Puis arme cent vaisseaux, délivre sa princesse, Et triomphant ramène et rival et maîtresse : Cependant le roi meurt, on le met au tombeau,
33 COMÉDIES DU XVir SIÈCLE
Et CG malheur s'apprend au sortir du vaisseau : Le royaume est vacant, la province est troublée, Des plus grands du pays la troupe est assemblée, La discorde est entre eux, tout bruit dans le palais, La princesse survient, qui les remet en paix, Et ressuyant ses yeux, comme reine elle ordonne Que son fidèle amant obtienne la couronne. Voyez si cet amas de grands événements, Capables d'employer les plus beaux ornements, Trois voyages sur mer, les combats d'une guerre. Un roi mort de regret que l'on a mis en terre, Un retour au pays, l'appareil d'un tombeau, Les états assemblés pour faire un roi nouveau, Et la princesse en deuil qui les y vient surprendre, En un jour, en un lieu, se pourraient bien étendre? Voudriez-vous perdre un seul de ces riches objets ?
SESTIANE.
Vous n'auriez autrement que fort peu de sujets.
Je veux vous en dire un que vous pourriez bien faire.
AMIDOR.
Dites, je l'entreprends s'il a l'heur de me plaire.
SESTIANE.
On expose un enfant dans un bois écarté,
Qui par une tigresse est un temps allaité:
La tigresse s'éloigne, on la blesse à la chasse.
Elle perd tout son sang, on la suit à la trace,
On la trouve, et l'enfant que l'on apporte au roi,
Beau, d'un fixe regard, incapable d'effroi.
Le roi l'aime, il l'élève, il en fait ses délices,
On le voit réussir en tous ses exercices.
Voilà le premier acte : et dans l'autre suivant
Il s'échappe, et se met à la merci du vent.
II aborde en une île, où l'on faisait la guerre :
Au milieu d'un combat il vient comme un tonnerre.
Prend le faible parti, relève son espoir ;
Un roi lui doit son sceptre, et désire le voir ;
Il veut en sa faveur partager sa couronne :
Sa fille en le voyant à l'amour s'abandonne :
Un horrible géant du contraire parti
Fait semer un cartel, il en est averti.
Il se présente au champ, il se bat, il le tue;
COMÉDIES DU XVir SIÈCLE 33
Voilà des ennemis îa fortune abattue,
Enfin dedans cet acte, il faudrait de beaux vers
Pour dire ses amours et ses combats divers.
AMIDOR.
Ce sujet est fort beau, grave, doux, magnifique; Et si je le comprends, il est tragicomique.
SESTIANE.
La princesse en l'autre acte, avec son cher amant Se trouve au fond d'un bois.
Nommez -le Lisimant, La princesse, Ghloris, pour plus d'intelligence.
SESTIANE.
Ghloris donc en ce bois cède à sa violence : Elle en a deux gémeaux qu'elle élève en secret.
MÉLISSE
Ma sœur, voici mon père.
SESTIANE.
Ah! que j'ai de regret:
C'était là le plus beau.
AMIDOR.
Sa rencontre est moleste.
SESTIANE.
Quelque jour, Amidor, je vous dirai le reste.