SCENE II AGANTE, LAUHETTE, CHAMPAGNE
LAURETTE
Vous nous trouvez causants, monsieur Champagne et moî.
AGANT.E.^
Vous vous aimez toujours, à ce que je connoi.
'CHAMPAGNE
Hé! pourquoi non, monsieur?
LAURETTE
Avec même tendresse.
AGANTE.
Que vous êtes lieureux! mais voit-on ta maîtresse?
LAURETTE
On ne peilt voir madame encor de quelque temps ; Elle est à sa toilette.
• AGANTE.
Il suffit, et j'attends.
CHAMPAGNE
C'est- à-dire, entre nous., que madame se farde.
LAURETTE
Ne retiendras-tu point ta lailgue babillarde ?
GHAMPAGNE.
Hé I ce n'est qu'entre nous.
AGANTE.
Que dites-vous tout bas?
LAURETTE
Que la mère en ces lieux n'attire point vos pas; Que la fille plutôt...
AGANTE.
■Quoi! l'ingrate Isabelle?
Je l'aimais, je l'avoue, et d'une ardeur fidèle; •
Dès mes plus jeunes ans je m'en sentis charmé, Et je puis-dire, hélas ! qu'alors'j'étais aimé. J'en avais chaque jour quelque douce assurance,
COMÉDIES DU XVIIe SIÈCLE 363
Tant qu'elle fut danStrâge où règne l'innocence.
Elle vit avec joie, et même avec transpoft, .
Nos deux pères amis, de notre hymen d'accord;
Et j'attendais, des nœuds qu"en nous on voyait croître,
Uii éternel amour, s'il en peut jamais être.
J'avais cru que son cœur pourrait se dégager
Du penchant naturel qu'a son sexe à changer;
Mais l'ingrate, au mépris d'un feu tel que le nôtre,
Est changeante, sans foi; fille, enfin, comme une autre.
LAURETÏE. .
C'est traiter un peu mal notre sexe à mes yeux; Les hommes, par m'a foi, ne valent guère mieux; Et tel qui nous impute une inconstance extrême, Souvent cherche querelle, et veut changer lui-même. Quandles traîtres sont las, messieurs font les jaloux.
i ' 'agante. ' '
Crois- tu?...
LAURETTE
Ce que j'en dis, monsieur, n'est pas pour vous. Isabelle, sans doute, agit d'une manière Qui fait voir qu'avec vous elle rompt la première ; Et, malgré ses mépris, malgré tous ses rebuts. Je ne jurerais pas que vous ne l'aimiez plus. -^
Moi! que j'aime une ingrate, une inconstante fille !... Mais est-elle en sa chambre?
LAURETTE
Oui, monsieur, qui s'habille; Un homme y vient d'entrer.
AGANTE.
Qui?
Qui VOUS craint fort peu, .Beau, jeune. -
AGANTE.
Et c'est ?
LAURETTE
Déjà vous voilà tout en feu ; Il n'a que soixante ans; c'est monsieur votre père.
ACANTE
Mon père I hé ! que fait-il ?
LAURETTE
Hé ( que pourrait-il faire ?
Courbé sur son bâton, le bon petit vieillard Tousse, crache, se mouche et fait le goguenard, De contes du vieux temps étourdit Isabelle : C'est tout ce que je crois qu'il peut faire auprès d'elle.
ACANTE
Crois-tu qu'elle aime ailleurs ?
CHAMPAGNE
Là, dis.
LAURETTE
Je le crois bien ; Mais pour dire qui c'est, monsieur, je n'en fais rien.
Serait-ce point...
ACANTE
Qui donc?
CHAMPAGNE
Attendez que j'y pense.
Le marquis?
ACANTE
Mon cousin? j'y vois peu d'apparenc?.
LAURETTK.
Il est vrai : ce cousin, respect la parenté, Est un jeune étourdi bouffi de vanité.
Qui cache, dans le faste et sous l'énorme enflure D'une grosse perruque et d'une garniture, Le plus badin marquis qui vit jamais le jour; Et pour tout dire enfin, un sot suivant la cour.
CHAMPAGNE
N'importe; il est marquis; c'est ainsi qu'on le nomme; Et ce titre, parfois, rajuste bien un homme.
ACANTE
Ah! si c'était pour lui... Non ; je ne le crois pas; Isabelle n'a point des sentimo.nts si bas ; Quelque juste dépit qui contre elle m'aigrisse,
Je ne saurais lui faire encore cette injustice. Mais si je connaissais mon rival trop heureux...
LAURETTE
Ah ! vous êtes, monsieur, encor bien amoureux.
Non; je ne veux plus Pêtre après un tel outrage.
LAURETTE
Quand on l'est malgré soi, on l'est bien davantage : On ne m'y trompe pas; je m'y connais trop bien.
AGANTE.
Hélas! que l'orgueilleuse, au moins, n'en sache rien! Si l'ingrate qu'elle est connaissait ma tendresse, Elle triompherait encor de ma faiblesse.
LAURETTE
Vraiment ! sans lui rien dire, elle en triomphe assez, Et vous raille en secret plus que vous ne pensez; Elle ne croit que trpp que vous l'aimez encore.
AGANTE.
L'ingrate me méprise et croit que je l'adore. Dis-lui qu'elle s'abuse; oui, mais dis-lui si bien...
LAURETTE
Ma foi, j'aurais beau dire, elle n'en croira rien; Elle tient votre cœur trop bien sous son empire.
AGANTE.
Je l'empêcherai bien de m'en oser dédire; Ce cœur, ce lâche cœur...