L-^. MARQUIS
Morbleu, non.
GRÉMANTE.
Vous laisser chapeau bas !
Moi, souffrir d'un marquis ce respect 1
LE MARQUIS
Non; je jure :
C'est moins respect pour vous que soin pour ma coiffure. Celui de se couvrir n'est bon qu'aux vieilles gens.
GRÉMANTE.
Hél Ton n'est pas si vieux encore à soixante ans.
LE MARQUIS
Non dû ; vous êtes sain.
370 ('.OMÉDIES DU XVli*^ .SlL.i..i.K
QRÉMANTE.
Oui, je le suis, sans doute, Hors quelques petits maux, comme atteinte de goutte, Gatharre, rhumatisme.
LE MARQUIS
Ah? tout cela n'est rien.
Enfin, à cela près, je me porte assez bien. Tout vieux que je parais. Page encore me laisse Des restes de chaleur, des regains de jeunesse ; Mon poil blanc couvre encore un sang subtil et chaud, Tel qu'au temps...
LE MARQUIS
Vous prenez le récit d'un peu haut.
GRÉMANTE.
Je ne vous dis donc point, enfin, qu'en secret j'aime, Que je suis depuis peu rival de mon fils même.
LE MARQUIS
Vous m'avez dit cela vingt fois sans celle-ci.
Vraiment! je n'entends pas vous en rien dire aussi.
Enfin donc, par un feu dont tout mon sang s'allume,
Eveillé ce matin plutôt que de coutume,
J'ai familièrement usé de mon crédit, '
Et surpris Isabelle au- sortir de son lit.
Je n'ai senti jamais mon âme plus émue;
Sa beauté négligée en semblait être accrue ;
Spn désordre charmait; un long et doux sommeil
Avait rendu son teint plus frais et plus vermeil,
Rallumé ses regards, et jeté sur sa bouche
Du plus vif incarnat une nouvelle couche :
Sans arts, sans ornements, sans attraits empruntés;
Elle était belle, enfin, de ses propres beautés.
Sous le nom de bonhomme et d'ami de son père,
Je l'ai vu s'habiller sans façon, sans mystère;
J'ai fait, pour l'amuser, des contes de mon mieux.
Mais Dieu sait, cependant, ^omme j'ouvrais les yeux !
En se chaussant, j'ai vu... rien n'est mieux fait au raonéle
J'ai vu certain, morceau de jambe, blanche, ronde... Mais n'allez pas l'aimer, au moins, sur mon récit.
LE MARQUIS
Les gens de cour ont bien autre chose en l'esprit ; L'amour leur est honteux, à moins d'un grand trophée. Poursuivez donc.
GRÉMANTE.
Ensuite elle s'est donc coiffée.
J'ai goutté le plaisir de voir ses cheveux blonds Tomber, à flots épais, jusque sur ses talons ; Et même si bien pris mon temps et mes mesures, Que j'en ai fmement ramassé des peignures. S'étant coiffée enfin, comme avec mille appas, Pour prendre un corps de robe elle avançait le bras. Par bonheur, tout à coup une épingle arrachée, Qui tenait sur son sein sa chemise "attachée, M'a laissé voir à nu l'objet le plus charmant... Ouf I je suis tout ému d'y penser seulement.
LE MARQUIS
Votre toux reviendra : changeons donc de langage; Aussi bien mon cousin à vous parler m'engage; Il voudrait quelque argent.
GRÉMANTE.
■ Là-dessus je suis sourd;
La jeunesse a besoin qu'on la tienne de court : Vos conseils, t ritofois, sont ceux que je veux suivre.
LE MARQUIS
Non, non, ne changez point votre façon de vivre ; Tenez-lui les rigueurs des pères d'aujourd'hui ; Dites-lui bien pourtant que j'ai parlé pour lui; Mais que c'est pour son bien.
<:rémante.
Allez, laissez-moi faire :
Je sais faire valoir l'autorité de père.
le marquis.
Vous me prêterez bien, que je crois, cent louis; J'en reçus hier deux cents qui sont évanouis : Mais vous saurez comment, et m'en louerez sans doute Quand il s'agit d'honneur, il faut que ri^n ne coûte
Et je puis, sur ce point, dire sans vanité. Qu'aucun argent jamais n'a si bien profité.
GRÉMANTE.
Oui, l'honneur vaut beaucoup.
LE MARQUIS
Admirez l'industrie ; L'honneur vient de bravoure et de galanterie, Et j'ai su trouver l'art d'être ensemble estimé, Et galant de fortune et brave confirmé. Moyennant cent louis que j'ai donné d'avance. Un marquis des plus gueux, mais brave à toute outrance M'a feint une querelle, et, d'abord prenant feu, M'a donné sur la joue un coup plus fort que jeu.
grémantp:.
Un soufflet !
LE MARQUIS
Point du tout.
GRÉMANTE.
Mais un coup sur la joue I
LE MARQUIS
Ce n'est qu'un coup de poing, et lui-même l'avoue. J'ai fait rage aussitôt ; j'ai ferraillé, paré, Et me suis fait tenir pour être séparé. Voilà qui m'établit pour brave sans conteste ; Je n'ai pas mis plus mal mes cent louis de reste. Avec une comtesse, en crédit à la cour, J'ai seul passé le soir, et joué jusqu'au jour. J'ai perdu mon argent ; mais la perte est légère, Et ce qu'elle me vaut me la doit rendre chère.
GRÉMANTE.
Quoi 1 la dame en faveurs vous aurait raquitté?
LE MARQUIS
Non ; je la crois fort sage, à dire vérité,
Mais comme je sortais, sans suite que mon page,
(Car c'est une maison de notre voisinage)
J'ai trouvé deux marquis, et des plus médisants, [champs
Qui, pour chasser ensemble, allaient, sans doute, aux
Tous deux m'ont reconnu, dès qu'ils m'ont vu paraître
J'ai feint, me détournant, de ne les pas connaître.
Et d'un grand manteau gris me suis couvert le nez, Gomme font, en tels cas, les galants fortunés. Jugez en quel honneur me mettra cette histoire, Et pour fort peu d'argent combien j'aurai de gloire.
CRÉMANTE.
Mais l'honneur, ce me semble, au fond n'est point cela.
LE MARQUIS
Boni c'est du vieil honneur dont vous nous parlez-là.
CRÉMANTE.
Jadis...
Sans perdre temps en des raisons frivoles, De grâce, allons chez vous pour prendre cent pistoles.
CRÉMANTE.
Quoique l'argent soit rare, allons, j'en suis content; Mais j'espère en revanche un service important.
LE MARQUIS
Mon crédit à la cour vous est-il nécessaire?
CRÉMANTE.
Non; l'amour maintenant est mon unique affaire. Mon fils aime Isabelle, et c'est tout mon espoir De les brouiller ensemble, et de m'en prévaloir.
• LE MARQUIS
Fussent- ils plus unis, que rien ne vous étonne;
Je sais l'art de brouiller les gens mieux que personne :
C'est là mon vrai talent et mon soin le plus doux.
CRÉMANTE.
Il faudrait donc...
LE MARQUIS
Allons résoudre tout chez vous.
374 GOMÉDLES DU XVir SIÈCLE