A GANTE
Elle me fait plaisir : injuste comme elle est, Sa colère m'oblige, et sa haine me plaît; Je me tiens honoré du mépris qu'elle exprime,' Et j'aurais à rougir, si j'avais son estime.
ISMÈNE
J'ai regret de vous voir tous deux si désunis ; Je vous aimai toujours autant et plus qu'un fils; Le ciel m'en est témoin, et que votre alliance A fait jusques ici ma plus ciiére espérance.
LAURETTE
Si ces nœuds sont rompus, il en est de plus doux Qui pourraient renouer l'alliance entre vous. Monsieur peut rencontrer dans la même famille De quoi se consoler des mépris de la fille, Et madame, voyant monsieur mal satisfait. Peut réparer le tort que sa fille lui fait. Vous êtes en état tous deux de mariage.
ISMÈNE
Laurette, en vérité, vous n'êtes guère sage.
LAURETTE
Sage ou non, croyez-moi tous deux, à cela près: Pour monsieur, j'en réponds, je sais ses vœux secrets. Il souhaite ardemment une union si belle; C'est vous qu'il veut aimer; c'est vous...
ACANTE
Ah, l'infidèle I
ISMÈNE
Monsieur songe à ma fille et n'y renonce pas.
ACANTE
Moi, madame, y songer 1 j'aurais le cœur si basi De cette lâcheté vous me croiriez capable !
Non -, c'est lui faire tort; cela n'est pas croyable*
418 COMÉDIES DU XVir SIÈCLE
Quoi que lui fasse dire un transport de co'urroux, Monsieur assurément ne veut songer qu'à vous.
AGANTE.
Madame, il est certain : jamais, je le confesse, L'amour n'a fait aimer avec tant de tendresse ; N'a jamais inspiré, dans le cœur d'un amant, Rien qui fût comparable à mon empressement ; Rien d'égal à l'ardeur pure, vive, fidèle, Dont mon âme charmée adorait Isabelle.
Vous voyez cependant comme j'en suis traité.
ISMÈNE
La jeunesse, monsieur, n'est que légèreté : Au sortir de l'enfance une àme est peu capable De la solidité d'un amour raisonnable ; Un cœur n'est pas encore assez fait à seize ans, Et le grand art d'aimer veut un peu plus de temps. C'est après les erreurs où la jeunesse engage, Vers trente ans, c'est-à-dire, environ à mon âge, Lorsqu'on est de retour des vains amusements Qui détournent l'esprit des vrais attachements : C'est alors qu'on peut faire un choix en assurance, Et c'est là proprement l'âge de la constance. Un esprit jusque-là n'est pas bien arrêté, Et les cœurs, pour aimer, ont leur maturité.
AGANTE.
Mais, madame, après tout, qui l'eût cru d'Isabelle? Isabelle inconstante 1 Isabelle infidèle I Isabelle perfide, et sans se soucier...
ISMÈNE
Quoi 1 toujours Isabelle !
Ah 1 c'est pour l'oublier.
Et je veux, s'il se peut, dans mon dépit extrême, Arracher de mon cœur jusquesà son nom même, Je veux n'y laisser rien de ce qui me fut doux. Grâce au ciel, c'en est fait.
LAURETTE
C'est fort bien fait à vous.
AGANTE.
J'en fais juge, madame, et veux bien qu'elle die
COMÉDIES D\J XVIV SIÈCLE 419
S'il est rien de si noir de cette perfidie : Après tant de serments, et si tendrement faits, De nous aimer toujours, de ne changer jamais, Isabelle aujourd'hui, cette même Isabelle... Madame, obligez-moi, ne me parlez plus d'elle.
ISMÈNE
C'est vous qui m'en parlez.
AGANTE.
Ce sont tous ces endroits, Où l'ingrate a promis de m'aimer tant de fois : Ces lieux témoins des nœuds dont son cœur se dégage, De qui Tobjet encor m'en rappelle l'image ; Et pour marquer l'ardeur que j'ai d'y renoncer, Je ne veux plus rien voir qui m'y fasse penser. Tout me parle ici d'elle; il vaut mieux que je sorte.
L AURETTE5 arrêtant Acante qui veut passer par la chambre d'Ismène.
Par où donc allez-vous?
Je ne sais; mais n'importe; Par le petit degré l'on descend aussi'bien.
ISMÈNE
Ma ûUe est là-dedans.
AGANTE.
Ah ! je m'en ressouvien :
n n'est pas, en effet, à propos que j'y passe : Sans vous je l'oubliais et vous m'avez fait grâce.