RUE DROUOT
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LA COMÉDIE AU XVir SIÈCLE
Avec le dix-septième siècle s'ouvre une des époques les plus brillantes pour la comédie en France. Les auteurs ne sont plus livrés aux tâtonnements de la période précédente. La langue est plus correcte, plus souple; la versification est débarrassée de cette naïveté, savante mais un peu lourde, dont nous trouvons l'échantillon le plus parfait dans la Reconnue de Remy Belleau. Quelques poètes, nourris de la lecture des Anciens, s'en tiennent encore aux imbroglios comiques qui ont fait la fortune littéraire de Plante et de son théâtre; mais comme ces nouveaux jeux de la Muse Thalie s'annoncent bien! On est en présence d'un art original qui, peu ^; à peu, se dégage des entraves de la tragi-comé- ' die. 11 faut bien le dire, sans que cela offusque notre amour-propre national. — puisque les deux littératures ont une commune origine latine, — le théâtre castillan est pour beaucoup dans ce rajeunissement
de la comédie sur la scène française. Corneille, Rotrou, Scarron et d'autres encore ne segônent point pour imiter Lope de Véga, Tirso de Molina, Alarcon et Francisco de Rojas. Ils savent bien qu'au bout de tout cela, en faisant au tempérament national une place suffisante, ils arriveront à doter leur pays d'une (formule dramatique nouvelle. Ici, dominent les intrigues amoureuses, les échelles de soie, les enlèvements de belles dames par le clair de lune, complice de leurs amants; plus loin, on voit poindre déjà des études complètes de l'humanité. Les caractères se développent : le jaloux, le tuteur, l'amoureux dupé, le capitan et le matamore. Enfin Rotrou apparaît. Il discipline rapidement le théâtre comique; et lorsque Pierre Corneille surgira à son tour, une grande partie de la salutaire besogne sera accomplie.
Après Aristophane, Plante, Térence, après les productions si caractéristiques et si originales du théâtre espagnol, on dirait que la comédie prend plaisir à s'acclimater en France. Un demi-siècle encore, et Molière aura définitivement capturé la comédie. C'est alors que les œuvres de caractère mixte ou composite, — les tragi-comédies^ comme on disait en ce temps, — se borneront à la peinture des intrigues passionnelles : l'amour, l'honneur, l'ambition. Tout à côté d'elles, on verra naître et grandir la comédie de caractère. L'époque d'initiation passée, les poètes français voleront de leurs propres ailes. Mais, dans toute cette période littéraire qui va de la mort de Henri IVùTavénement de Louis XIV, se seront produites des compositions
remarquables, d'une franche gaîté comique, d'une vigueur saine el forte, et dont les qualités dominantes, toutes françaises, ne devront rien à une autre nation. C'est bien là l'une des raisons en vertu desquelles l'épanouissement de notre théâtre est si intéressant à étudier.
Quelle époque curieuse, touffue et mouvementée! La Comédie règne en maîtresse, au même titre que la Tragédie, le Roman et le Sonnet. Les madrigaux éclosent dans les salons avec Gombaud, Mathieu de Montreuil, Charleval, Sarasin, La Sablière ; le rondeau adopte Voiture pour grand-maître; mais le théâtre, qui a déplus grandes exigences artistiques et morales, réclame l'attention de la foule entière. La Sœitr de Rotrou, la Veuve, la Place Roijale, V Illusion de Pierre Corneille, font défiler aux yeux de Paris, émerveillé et charmé, leur cortège brillant de Clitandres et de Clarices. Le premier ministre, le cardinal-duc de Richelieu, se fait un honneur de conduire, tantôt bien, tantôt mal, les efforts des poètes et des prosateurs. Cet homme, dont la plus haute préoccupation semble être l'abaissement de la maison d'Autriche et la création de l'unité du pouvoir monarchique, se mêle aussi de grands et de petits vers, de comédies et de tragi-comédies. Il protège une Académie, dépense trois cent mille écus pour faire installer un théâtre, et donne au vieux poète CoUetet six cents francs pour deux vers de la comédie des Tuileries qui l'ont charmé. Il fait plus : jaloux do compter parmi les pontifes de cette religion si mystérieuse, si tentante, de la poésie, Richelieu met la
COMEDIES DU XVIl" SIECLE
geait à tout, en a dit quelque chose, dans un coin de son œuvre touffue. Après l'inimitable curé de Meudon, avant La Fontaine et Molière, le falot Saint-Sorlin a eu le mérite de saisir au vol, de peindre tout vif, un ridicule vieux comme le monde. Il faut encore ajouter que les Visio?inaires sont un calque des mœurs de l'époque. C'est une comédie à clef. En ce temps-là, les travers étaient grands. On croyait aux esprits, aux fantômes, aux visions surtout. Est-ce pour cette raison que Pélisson, généralement bon juge, qualifie celte pièce à' inimitable ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que madame de Sablé passa toujours pour l'une des personnes qu'avait visées le poète. La pièce, sans être exempte d'un certaine emphase, est assez bien rimée d'un bout à l'autre. Quelle différence avec les platitudes du poème épique Clovis, du même Desmarests !
Voici maintenant la Sœw\ chef-d'œuvre comique du grand poète Rotrou. Cette comédie, qui date de 1643, c'est-à-dire de la régence d'Anne d'Autriche, montre déjà comme la versiflcation française s'était rapidement assouplie et à quels effets elle pouvait atteindre au théâtre. De plus, la pièce est excessivement gaie, d'une intrigue facile à suivre, pleine de cette verdeur de style, qui est la beauté du diable des comédies. Il est vrai que Jean de Rotrou offre l'image d'un de ces tempéraments dramatiques complets, où le tragique, le comique, la fantaisie et la poésie sont associés dans des proportions si justes que l'équilibre ne tarde pas à être parfait. La Sœur, elle aussi, a tenté Molière. Relisez les Foî/rôer/e5 de
Scapin et le Dépit amoiiretix\ vous verrez que le grand poète comique avait ses raisons pour ne pas perdre une telle occasion de retrouver « son bien. » Il y a, dans la Sœur, un Ergaste qui est bien de la lignée des Scapin. Comme lui, il a vraiment le droit de porter cette cape rayée ù la napolitaine, dont la seule vue met en fureur le bonhomme Géronte, et qui sert un peu de toile de fond à toute bonne comédie française du grand siècle. Enfin, — trouvaille de génie ! — c'est dans la pièce de Rotrou que le faux turc fait son apparition au théâtre. Ici encore l'imitation est flagrante :
T'en a-t-il pu tant dire en si peu de propos ?
demande le naif Anselme au fripon valet de Lélie, lequel Lélie est l'amant d'Eroxène. Et Ergaste de répondre aussitôt :
— Oui, le langage turc dit beaucoup en deux mots.
Molière a traduit ce dialogue en simple prose, dans son Bourgeois gentilhomme. Mais ce n'est pas tout. Le turc de haute fantaisie devient latin macaronique dans le Médecin malgré lui \ de telle manière qu'en y regardant bien, celte fraîche et pétillante gaillarde qui se nomme la Sœur a fourni des couleurs, a prêté de sa belle santé, ù quatre des meilleures conceptions de Molière.
Continuons, s'il vous plaît, notre Spectacle clans un fauteuil. On entend dans la coulisse comme un bruit de castagnettes môle à des hurlements de joie ;
c'est Paul Scarron qui fait son entrée en tenant Bon Japhet il Arménie ^diV la main. Les nasardes, les gifles, les coups de pied au cul vont commencer à entrer en danse, ainsi qu'un tas d'autres ingrédients dramatiques des plus cocasses, sans parler des potées d'urine que Don Japhet recevra sur la tête, au qua- Itrième acte de cette comédie, vrai triomphe du bas I comique, de l'imbroglio castillan et de la faconde frani çaise, admirable canevas sur lequel un épileptique enfant d'Apollon semble avoir pris à tâche d'exercer sa délirante fantaisie. Théophile Gautier trouve que le cadre en est « heureux et commode » ; et pour mon compte, j'ai toujours préféré le Don Japhet de Scarron à son Jodelet. Il me semble, jusqu'à présent dumoins, que les critiques ont été de mon avis. /Scarron étant un écrivain du genre excessif, — ex- ; cessif dans le burlesque s'entend, — il faut le chercher là où il se donne le plus carrière. D'ailleurs, chacun sait qu'avec lui il ne faut point songer au bon goût. Qu'en ferait Scarron, grands dieux?
J'aime beaucoup le Pédant joué à^ Cyrano de Bergerac, et je l'ai toujours tenu pour un des meilleurs morceaux de notre théâtre comique, un morceau fortement gaulois. Esprit curieux et tourmenté du prurit de l'originalité, admirablement doué pour la prose et les vers, le jeune Cyrano a laissé là une maîtresse comédie. Comme son illustre et grand précurseur Théophile de Viau, l'auteur du Pédant avait envoyé de bonne heure au diable tous les régents de collège. Pour peu qu'ils eussent discuté devant lui la question, grave entre toutes, de S3i\oiT si odor in porno
COMÉDIES DU XVir SIÈCLE XIII
est forma aut accidens, Cyrano leur eût flanqué son encrier par la tête. Et comme ils vivent bien, tous ces personnages du Péda?it joué ! Ils sont terriblement en chair et en os, depuis le cuistre Granger jusqu'à la gaillarde Genevote. Je ne reviendrai pas sur le point trop connu des emprunts de Molière à cette œuvre si franche, d'espèce si rare en notre théâtre. Je me contenterai de rappeler au lecteur qu'elle est notre première comédie en prose, et en même temps celle où le paysan se sert, pour la première fois, de son patois. En laissant de côté Charlotte et Pierrot du Festin de Pierre, Bergerac avait prévu George Sand.
La distance est grande qui sépare le Pédant joué de la Mère coquette, de l'heureux et aimable Quinault. La première est une conception fougueuse et indépendante, toute en gros traits, où l'on ne serait pas embarrassé pour trouver la marque d'un homme de génie ; l'autre est une pièce bien peignée, bien lissée, bien ajustée, tirée au cordeau ; mais peutêtre a-t-elle, sur celle de Cyrano, l'avantage précieux de nous décrire les mœurs du temps, tout comme les admirables lettres de madame de Sévigné. Quinault, à tout prendre, est un poète d'un réel talent. Voltaire, excellent critique les jours où il n'a pas de bile, déclare nettement que « dans son genre, Quinault était bien supérieur à Lulli. » Vauvenargues, esprit d'une exquise sagesse, talent hautement impartial, a également défendu l'auteur à' A strate, roi de Tyr contre les brutales attaques de Boileau. Enfin, de notre temps même, mon très cher maître et
ami Théodore de Banville a trop bien fessé certaine Yimo des Satires du môme Roileau :
Si je pen^^o oxpriiuor un auteur sius défaut^ La raison dit Virgile et la riuic Quinaut...
pour que je ne sois pas tenté de croire que l'auteur du Petit Traité de Poésie i^oss^de pour Quinault une secrète sympathie. « Il fallait dire quifaut... » s'écrie Banville. Ceci condamne absolument le porteférule du Parnasse, et le véritable Quinault n'est plus en cause. De tout cela, je conclus que ceux qui ne connaissent pas la Mère coquette la liront avec plaisir. Ceux qui par hasard l'auraient lue, — ce doit être l'exception, — la reliront ; et leur temps ne sera pas perdu. La Mère coquette a des grâces toujours friponnes et piquantes. Ce serait un honneur pour M. Jules Claretie que d'en tenter la reprise au Théâtre-Français.
Il y aurait encore bien des choses à dire sur la Comédie au grand siècle ; mais je préfère m'en tenir là et me jeter sur un volume de Corneille l'alné, — comme on disait, — ou de Cyrano de Bergerac. Relire de temps en temps le Pédant joué est une besogne qui doit être agréable aux dieux.