‹ Comédies du 17è siècle. Avec une introd., des notices et des notesChapitre 21 sur 208 · SCÈNE II ARTABAZE, FILIDAN, AMIDOR · texte numérisé non relu

SCÈNE II ARTABAZE, FILIDAN, AMIDOR

Cet homme est furieux, retirons-nous d'ici.

FILIDAN.

Pour quelle occasion le craignez-vous ainsi?

ARTABAZE.

Quand je l'ai vu tantôt il s'est mis en furie.

FILIDAN.

Il n'est rien de plus doux, c'est une rêverie.

ARTABAZE.

Toutefois il crachait du creux de ses poumons, L'épode, l'antistrophe, et cent autres démons.

FILIDAN.

Bannissez cette peur de votre fantaisie. Gela doit s'appeler fureur de poésie.

ARTABAZE.

C'est là mon seul défaut, je crains les furieux.

FILIDAN.

Quoi? craindre ayant ce bras toujours victorieux ?

ARTABAZE.

Je m'enfuis.

FILIDAN.

Demeurez.

ARTABAZE.

Voyez comme il médite.

Que craignez-vous?

ARTABAZE.

Je crains que sa rage s'irrite.

FILIDAN.

Rassurez votre esprit, il médite des vers Pour semer votre nom par tout cet Univers. Quittez, cher Amidor, vos Muses bien-aimées : Et venez rendre hommage à ce dompteur d'armées.

CiOMÉDIES DU XVII" SIÈCLE 39

ARTABAZE.

M'assurez -VOUS de lui?

FILIDAN.

C'est le héros du temps.

AMIDOR.

Je vous salue, effroi de tous les combattants, Qui donnez jalousie à cent têtes royales.

artaba;^e.

Il a, comme je vois, quelques bons intervalles. Dites, votre fureur vous prend-elle souvent? Faites-nous quelque signe au moins auparavant.

AMIDOR.

Ma phébique fureur sert aux héros illustres Pour prolonger leurs jours d'un million de lustres. Elle donne aux vaillants les plus beaux de ses traits. Par exemple; alléguez quelques-uns de vos faits : Vous verrez ma fureur qui vous les va décrire.

Pour mes faits valeureux je veux bien vous en dire. Mais trêve de fureur.

FILIDAN.

Ah ! ne le craignez pas.

AMIDOR.

Jamais cette fureur ne causa de trépas.

ARTABAZE.

Sachez que j'ai pour nom l'effroyable Artabaze,

Qui monté quelquefois sur le cheval Pégase,

Va jusques sur la nue œlUader l'univers.

Pour chercher de l'emploi dans les climats divers,

Puis pour me divertir je vole et je revole

En deux heures ou trois de l'un à l'autre pôle.

AMIDOR.

Son discours thrasonic me plaît extrêmement. Il aime l'hyperbole, et parle gravement.

ARTABAZE.

Un jour du haut do l'air j'aperçus deux armées. D'une chaleur pareille au combat animées, Quand assez à les voir je me fus diverti, Attendant de me joindre au plus faible parti; Toujours volait entre eux la victoire douteuse : Enfin de cet ébat ma valeur fut honteuse :

L'impatiente ardeur me fait fondre sur eux,

Gomme un aigle vaillant sur des cygnes peureux :

Je fends de tous côtés, bras, jambes, cuisses, têtes :

Mes grands coups se font craindre ainsi que des tempêtes.

J'attire sur moi seul mille traits opposés:

Mais d'un de mes regards j'abats les plus osés :

Enfin je fis alors, ce qu'à peine on peut croire.

De deux camps ennemis une seule victoire.

AMIDOR.

Cet exploit gigantesque est certes merveilleux.

ÀRTABAZE.

Gomment décririez-vous ce combat périlleux?

AMIDOR.

Au secours Polymnie, Erato, Therpsichore.

ARTABAZE.

Fuyons, cette fureur le va reprendre encore.

FILIDAN.

Demeurez, grand guerrier, ignorez-vous les noms Des Muses qu'il invoque ?

ARTABAZE.

Il parle à ses'démons, Son œil n'est plus si doux, il faitTmille grimaces, Et mâche entre ses dents de certaines menaces. Voyez comme il nous lance un regard de travers?

FILIDAN.

C'est de cette façon que l'on fait de bons vers.

Faut-il être en fureur? ce métier est étrange. J'aime mieux pour ce coup me passer de louange, Pour voir faire des vers je n'y prends pas plaisir.

AMIDOR.

J'en ferai donc pour vous avec plus de loisir. Je veux vous présenter des enfants de ma Muse.

ARTABAZE.

Je vous ferai faveur.

FILIDAN.

Mais à quoi je m'amuse.

Glierchons, mes yeux, cherchons ces aimables appas.

ARTABAZE.

Où courez-vous, ami, ne m'abandonnez pas.

FILIDAN.

Ne craignez rien de lui, croyez en ma parole.

ARTABAZE.

Adieu donc, pauvre amant, que le ciel vous console.

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