SCÈNE II MÉLISSE, ARTABAZE
MÉLISSE
Quand pourrai-je goûter tant de félicité, Alexandre, mon cœur?
ARTABAZE.
Quelle est cette beauté.
Qui parle d'Alexandre ? elle paraît hardie. Ma foi vous le verrez, c'est cette tragédie Dont parlait ce fantasque, elle en dit quelques vers.
MÉLISSE
Oui, je le veux chercher par tout cet univers. Mais quel brave guerrier me vient ici surprendre ?
ARTABAZE.
Il faut lui repartir : « Je suis cet Alexandre. »
MÉLISSE
Vous êtes Alexandre? ô mes yeux bienheureux, Vous voyez donc l'objet de mes vœux amoureux : Que j'embrasse vos pieds, grand prince que j'adore. Quitte, quitte, mon cœur, l'ennui qui te dévore: Je le vois, ce grand roi, ce héros nonpareil. Le plus grand que jamais éclaira le soleil, Ce fils de Jupiter, ce prodige en courage.
ARTABAZE.
Cette fille à mon gré fait bien son personnage.
MÉLISSE
Vous êtes Alexandre ? au moins encore un mot : Poursuivez de parler.
ARTABAZE.
Je ne suis pas si sot.
MÉLISSE
Parlez donc, cher objet, dont mon âme est éprise.
ARTABAZE,
Je suis cet Alexandre, et cela vous suffise.
58 COMKDIK> hl Wll" SI l-.ci.l
MIÎLISSE.
Il me suffit, de vrai, d'avoir l'heur de vous voir. Vous forcer de parler, c'est passer mon devoir : Effroi de l'univers, c'est par trop entreprendre.
ARTABAZE.
Est-ce pour moi ce titre, ou bien pour Alexandre?
MÉLISSE
Comment l'entendez-vous?
ARTABAZE.
Si ce titre est pour moi.
Comme m'appartenant aussi je le reçoi; Mais je le maintiens faux, si c'est pour Alexandre.
MÉLISSE
Vous tenez un discours que je ne puis comprendre. Vous êtes Alexandre, et vous ne l'êtes pas ?
ARTABAZE.
C'est par moi qu'Alexandre a souffert le trépas.
MÉLISSE
Vous l'êtes donc sans l'être? à présent Alexandre Est comme le Phénix qui renaît de sa cendre? Car c'est lui qui revit, et si ce ne l'est plus ? A peine j'entendais ces propos ambigus.
Mais, ô cher Alexandre, ô prince qui m'embrase...
ARTABAZE.
Laissons la tragédie, on m'appelle Artabaze, Plus craint que le tonnerre, et l'orage et les vents.
Artabaze est le nom de l'un de vos suivants,
Qui le fut deDarie, ah! le voudriez-vous prendre?
O dieux ! ne quittez point ce beau nom d'Alexandre.
ARTABAZE.
Artabaze e^t le nom du plus grand des guerriers. Dont le front est chargé de cent mille lauriers.
Faites-moi donc entendre ; est-ce métamorphose Qui vous fait Art >baze, ou bien métempsycose ?
ARTABAZE.
Quoi? vous dites aussi des mots de ce sorcier Qui fit la tragédie ?
MÉLISSE
Invincible guerrier.
COMÉDIES DU XVIl" SIÈCLE 59
Alors qu'on vous crût mort par charme ou maladie, Ce fut donc un sorcier qui fit la tragédie?
ARTABAZE.
Il est vrai que de peur j'en ai pensé mourir. Vous a-t-on dit l'effroi qui m'a tant fait courir î
MÉLISSE
Quoi donc? il vous fit peur, ô valeur sans seconde.
ARTABAZE.
Il m'a fait disparaître aux yeux de tout le monde.
Vous disparûtes donc par un charme puissant?
ARTABAZE.
Par des mots qui pouvaient en effrayer un cent : Par un certain démon qu'il portait dans sa poche.
MÉLISSE
0 dieux !
ARTABAZE.
Nul de sa mort ne fut jamais si proche.
MÉLISSE
Depuis cet accident qu'il s'est fait de combats!
ARTABAZE.
Quels combats se sont faits ?
MÉLISSE
Ne les savez-vous pas ?
ARTABAZE.
On s'est battu sans moi? Je déteste, j'enrage.
MÉLISSE
Ce fut lorsque vos chefs eurent fait le partage De tous ces grands pays conquis par vos travaux.
ARTABAZE.
Je les ferai tous pendre ; où sont-ils ces maraux ? * Ils partagent mon bien ?
MÉLISSE
Depuis leurs destinées On pourrait bien compter prés de deux mille années.
Les dieux pour les sauver de mon juste courroux Ont mis assurément cet espace entre nous.
1. Pour marauds. Cette orthographe est particufière à Dea Marests.
MÉLT8SE.
Hélas! où courez-vous ?
ARTABAZE.
Ce sorcier me veut prendre.
MÉLISSE
Je vous suivrai partout, ô mon cher Alexandre.