SCÈNE IV LÉLIE, ERGASTE, ANSELME, HORACE
ERGASTE, à Lélie.
Ne VOUS hâtez point tant : c'est pour toute la vie, Et deux nuits vous feront en passer votre envie.
ANSELME
Qu'est-ce ?
II VOUS veut presser, et trouve que ce soir Est un terme trop long pour un si cher espoir.
ANSELME
Peu de temps réglera l'amour qui vous transporte.
A Ergaste.
Mais viens çà; qui t'a dit que ma femme était morte ? Quand, à Gonstantinople, as-tu porté tes pas? Tu t'accuses, perfide, en ne répondant pas : Qui hésite est surpris et médite une excuse.
LÉLTE, à part.
Ergaste, et vite, un mot, un détour, une ruse!
ERGASTE, à part.
Adieu mon personnage.
LÉ LIE, k part.
Et tôt !
ERGASTE, à part.
J'ai beau rêver; Si VOUS ne me soufflez, je ne puis l'achever.
LÉLIE, à part.
Dieux! que ferai-je ? Ergaste à bout de son adresse!
ERGASTE
Source d'infirmités, déplorable vieillesse. Plus je veux pénétrer tes abimes profonds. Plus je te considère, et plus je me confonds : Gomme un logis tombant accable qui l'habite. Tu fais qu'avec le corps l'esprit se débilite. Que le temps avec l'âge emporte la raison. Et que l'hôte renverse avecque la maison.
ANSELME
Que veux-tu dire enfin ?
ERGASTE
Que votre défiance Fait que vous avez trop et trop peu de créance, Et que cette faiblesse est un etfet du temps Qui pour notre malheur marque vos derniers ans. Qui vous fait croire autrui contre notre parole? Qui vous a dans l'esprit mis ce soupçon frivole?
COMÉDIES DU XVII^ SIÈCLE iSl
ANSELME
Géronte, un mien ami...
LÉLIE, à Ergaste, à part.
Ne te relâche pas.
ANSELME
Qui, de Gonstantinople arrivé de ce pas,
Pendant un tour ou deux qu'il fait pour ses affaires,
M'a laissé ce sien fils racheté des corsaires,
M'assure d'avoir vu Constance à son départ,
Et de plus m'a rendu cet écrit de sa part,
Dit qu'il n'a rien au vrai pu savoir d'Aurélie,
Mais qu'elle la croit morte.
LÉLIE, à part.
0 fortune ennemie, Qui jusques en Turquie as été susciter Des moyens et des gens, pour nous persécuter I
ANSELME
Et soutient qu'à Venise, en une hôtellerie...
LÉLIE, à part.
Dieux !
ANSELME
Il a VU servir, sous le nom de Sophie, Celle qui d'Aurélie usurpe ici le nom.
ERGASTE
Il VOUS en a bien dit. J'ai tort, s'il a raison : Mais il est bien aisé de vous faire paraître Que les fourbes sont ceux qui m'accusent de l'être, Et je veux que son fils vous demeure d'accord...
ANSELME
De quoi?
ERGASTE
Que j'ai raison, et que Géronte à tort.
A Horace.
Viens çà, ne nous mens point : sur quelle conjecture Ton père avance-t-il cette noire imposture? Voyez-vous qu'il se trouble, et dit en se taisant Que son père est un traître, un fourbe, un médisant?
ANSELME
Il n'entend pas la langue, et ne peut te répondre.
132 COMÉDIES DU XVll*^ SIÈCLE
ERGASTE
Eh bien, lui parlant turc, je sais bien le confondre. Cabrisciam ogni Boraf, embusaim, Constantinopola^?
LÉLIE, à part.
0 rare, ô brave Ergaste !
HORACE
Ben Belmen, ne sensulez,
ANSELME
Eh bien, que veut-il dire?
ERGASTE
Qu'en vous en imposant son père a voulu rire, Qu'il est d'humeur railleuse, et n'a jamais été En Turquie.
ANSELME
En quel lieu l'a-t-il donc racheté?
ERGASTE, à Horace.
Carigar cambocOy ma io ossasando ?
HORACE
Bensem^ Belmen.
ERGASTE
A Lipse en Négrepont.
0 tête vieille et folle 1 Sachez par quel chemin ils sont venus à Noie.
• ERGASTE
Ossasando, nequet, nequet, poler lever cosir Nota?
HORACE
Sachina, Basumbasce^ agrir se.
ERGASTE
11 dit qu'on vient par mer sans passer par Venise.
ANSELME
La froide raillerie et la franche sottise,
De venir de si loin, et si mal à propos,
Rire aux dépens des morts et troubler leur repos!
Quel siècle, quelles mœurs, et quelle frénésie !
ERGASTE
Il faudrait faire un monde à votre fantaisie ! N'est-ce pas de tout temps, et non pas d'aujourd'hui, Que toujours quelque fou rit aux dépens d'autrui ?'
1 . Première apparition du faux turc dans notre théâtre comique. On sait combien Molière en a tiré parti.
Au reste, en Négrepont, c'est un art ordinaire
D'imiter l'écriture et de la contrefaire,
Et s'en étant instruits, ils peuvent aisément,
Ou pour en éprouver le divertissement,
Ou pour tirer de vous quelque reconnaissance,
Avoir falsifié la lettre de Constance.
ANSELME
J'ai cru qu'il avait bu ; ses yeux étincelants, Sa face enluminée et ses pas chancelants, Semblaient tacitement en rendre témoignage ; Le feu semblait surtout lui sortir du visage, Et le vin qu'il soufflait m'a porté jusqu'au nez.
ERGASTE
Je le saurai bientôt. Viens çà.
Stati cacus naincon cataîai mulai ?
HORACE
Vare hec.
ERGASTE
Vous devinez.
Il dit qu'ils sont entrés dans une hôtellerie, Où, trinquant à l'honneur de leur chère patrie. Et d'un peu de bon temps régalant leurs esprits, Son père en a tant pris qu'il s'en est trouvé pris, Qu'il n'en a pu sortir sans une peine extrême, Et ne pouvait porter ni son vin ni soi-même.
ANSELME
T'en a-t-il pu tant dire en si peu de propos ?
ERGASTE
Oui, le langage turc dit beaucoup en deux mots.
LÉ LI 5, à part.
O très illustre Ergaste ! esprit inimitable I Sans toi notre ruine était inévitable.
Il voulait rire enfin, et j'attends son retour Pour lui rendre la pièce et pour rire à mon tour. Amène Eraste ici; va tôt. Et vous, Lélie, Allez voir Eroxène, et disposez Orgie A consentir ce soir le succès de vos vœux.
ERGASTE, à pari.
La défaite est plaisante, et la dupe en vaut deux I
Il sort avec Lélie.
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