SCÈNE VI
HESPÉRIE, FILID AN.
HESPÉRIE
Cet amant s'est pâmé dès l'heure qu'il m'a vue ;
De quels traits, ma beauté, le ciel t'a-t-il pourvue?
En sortant du logis je ne puis faire un pas
Que mes yeux aussitôt ne causent un trépas.
Pour moi je ne sais plus quel conseil je dois suivre.
Le monde va périr, si l'on me laisse vivre ;
Dieux ! que je suis â craindre ! est-il rien sous les cieux
Au genre des humains plus fatal que mes yeux ?
Quand je fus mise au jour, la nature peu fine
Pensant faire un chef-d'œuvre avançait sa ruine.
On compterait plutôt les feuilles des forêts,
Les sablons de la mer, les épis de Gérés *,
Les fleurs dont au printemps la terre se couronne,
Les glaçons de l'hiver, les raisins de l'automne,
Et les feux qui des nuits assistent le flambeau,
Que le nombre d'amants que j'ai mis au tombeau.
Celui-ci va mourir, lui rendrai-je la vie ?
Je le puis d'un seul mot, la pitié m'y convie.
FILIDAN.
Bel azur, beau coral, aimables qualités 2 !
HESPÉRIE
Il n'est pas mort encore, il rêve à mes beautés. Le dois-je secourir f j'en ai la fantaisie.
Mais ceux qui me verraient mourraient de jalousie. Que mon sort est cruel ! je ne fais que du mal ;
i. Quelques éditions portent : épies de Gérés. 2. Coral, corail. (Ronsard.)
COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 19
Et ne puis faire un bien sans tuer un rival, Je ne puis ouvrir l'œil sans faire une blessure, Ni faire un pas sans voir une âme à la torture. Si fuyant ces malheurs je rentre en la maison, Ceux qui servent chez nous tombent en pâmoison, Ils cèdent aux rigueurs d'une flamme contrainte, Et tremblent devant moi de respect et de crainte, Ils ne sauraient me voir sinon en m'adorant, Ni me dire un seul mot sinon en soupirant.
Ils baissent aussitôt leur amoureuse bouche, Pour donner un baiser aux choses que je touche. Toutefois ma beauté les fait si bien ravir, Qu'ils s'estiment des rois dans l'heur de me servir. A table je redoute un breuvage de charmes ; Ou qu'un d'eux ne me donne à boire de ses larmes. Je crains que quelqu'amant n'ait avant son trépas Ordonné que son cœur servît à mes repas.
Souvent sur ce penser en mangeant je frissonne: Croyant qu'on le déguise, et qu'on me l'assaisonne : Pour mettre dans mon sein par ce trait décevant, Au moins après la mort ce qu'il ne put vivant. Les amants sont bien fins au plus fort de leur rage, Et sont ingénieux mêmes à leur dommage.
On dresse pour m'avoir cent pièges tous les jours. Mon père aussi me veille, et craint tous ces amours» Glorieux de m'avoir aux dieux il se compare, Et quelquefois ravi d'un miracle si rare, Doute s' il me fit naître, ou si je vins des Cieux. Dans la maison sans cesse on a sur moi les yeux, Lui plein d'étonnement, mes sœurs pleines d'envie, Les autres pleins d'amour ; belle, mais triste vie ! Une beauté si grande est-elle à désirer ?
Mais j'aperçois mon père, il me faut retirer.