SCÈNE V
GRANGER, CHARLOT, PAQUIER.
GRANGER
Que tu demeures plus longtemps ici. Vite, Chariot, il faut partir. Songe à l'adieu dont tu prendras congé des dieux foyers, protecteurs du toit paternel ; car demain l'aurore porte-safran ne se sera pas plutôt jetée des bras de Tithon dans ceux de Cephaie, qu'il te faudra fier à la discrétion de Neptune Guide-Nefs. C'est à Venise où je t'envoye ; tuus enim patruus m'a mandé qu'étant orbe d'hoirs mâles, il avait besoin d'un personnage sur la fidélité duquel il pût se reposer du maniement de ses facultés. Puisque donc tu iras jamais voulu t'abreuver aux Marests, fils de l'Ongle du Cheval emplumé, et que la Lyrique harmonie du savant
COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 2îl
meurtrier de Pithon n'a jamais enflé ta parole, essaye si, dans la marchandise, Mercure aux pieds ailés te prêtera son caducée. Ainsi le turbulent Eole te soit aussi affable qu'aux pacifiques nids des Alcions. Enfin, Chariot, il faut partir.
GHARLOT.
Pour où aller, mon père ?
GRANGER
A Venise, mon fils.
GHARLOT.
Je vois bien, monsieur, que vous voulez éprouver si je serais assez lâche pour vous abandonner, et par mon absence vous arracher d'entre les bras un fils unique : mais non, mon père, si vos tendresses sont assez grandes pour sacrifier votre joie à mon avancement, mon affection est si forte, qu'elle m'empêchera de vous obéir. Aussi, quoi que vous puissiez alléguer, je demeurerai sans cesse auprès de vous, et serai votre bâton de vieillesse.
GRANGER
Ce n'est pas pour prendre votre avis, mais pour vous apprendre ma volonté, que je vous ai fait venir. Donc, demain je vous emmaillote dans un vaisseau, pendant que l'air est serein, car s'il venait à nébulifier, nous sommes menacés par les centuries de Nostradamus, d'un temps fort incommode à la navigation.
GHARLOT.
C'est donc sérieusement que vous ordonnez de ce voyage? Mais apprenez que c'est ce que je ne puis faire, et que je ne ferai jamais.