AM1D0R
C'est lé charme du temps :
Mais le nombre est petit des auteurs importants Qui sachent entonner un carme magnifique, Pour faire bien valoir le cothurne tragique. .
Pour moi je sens ma verve aimer les grands sujets. Je cède le comique à ces esprits abjects, Ces Muses sans vigueur qui s'efforcent dé plaire Au grossier appétit d'une âme populaire :
Puis je vois qu'une intrigue embrouille le cerveau. On trouve rarement quelque sujet nouveau :
Il faut les inventer ; et c'est là l'impossible. C'est tenter sur Neptune un naufrage visible. Mais un esprit hardi, savant et vigoureux, D'un tragique accident est toujours amoureux ; Et sans avoir recours à Tonde Aganippide, Il puise dans Sophocle, ou dedans Euripide.
SESTIANE.
Toutefois le comique étant bien inventé, Peut être ravissant quand il est bien traité. Dites, approuvez-vous ces règles de critiques, Dont ils ont pour garants tous les auteurs antiques, Cette unité de jour, de scène, d'action ?
AMIDOR.
Cette sévérité n'est qu'une illusion.
Pourquoi s'assujettir aux grotesques chimères
De ces emmaillottés dans leurs règles austères?
Qui n'osent de Phébus attendre le retour,
Et n'aiment que des fleurs qui ne durent qu'un jour ?
Il faudrait tout quitter ; car en traitant les fables,
Ou certains accidents d'histoires véritables,
Comment représenter en observant ces lois,
Un sujet en un jour qui se passe en un mois?
COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 81
Comment fera-t-on voir en une même scène, La ville de Corinthe avec celle d'Athène ?
Pour la troisième loi, la belle invention !
Il ne faudrait qu'un acte avec une action.
SE8TIANE.
Toutefois ces esprits critiques, et sévères,
Ont leurs raisons à part qui ne sont pas légères.
Qu'il faut poser le jour, le lieu qu'on veut choisir.
Ce qui vous interrompt ôte tout le plaisir :
Tout changement détruit cette agréable idée,
Et le fil délicat dont votre âme est guidée.
Si Ton voit qu'un sujet se passe en plus d'un jour,
L'auteur, dit-on alors, m'a fait un mauvais tour,
Il m'a fait sans dormir passer des nuits entières :
Excusez le pauvre homme, il a trop de matières,
L'esprit est séparé : le plaisir dit adieu.
De même arrlve-t-il si l'on change de lieu.
On se plaint de l'auteur : il m'a fait un outrage :
Je pensais être à Rome, il m'enlève à Carthage.
Vous avez beau chanter ; et tirer le rideau :
Vous ne m'y trompez pas, je n'ai point passé l'eau.
Ils désirent aussi que d'une haleine égale,
On traite sans détour l'action principale.
En mêlant deux sujets, l'un pour l'autre nous fuit :
Comme on voit s'échapper deux lièvres que l'on suit.
Ce sont là leurs raisons, si j'ai bonne mémoire.
Je me rapporte à vous de ce qu'on en doit croire.
amidor! !
L'esprit avec ces lois n'embrasse rien de grand. La diversité plaît, c'est ce qui nous surprend; Dans un même sujet cent beautés amassées, Fournissent un essai de diverses pensées.
Par exemple, un rival sur l'humide élément Qui ravit une infante aux yeux de son amant, Un père en sonpalais qui regrette sa perte:
La belle qui soupire en une île déserte : L'amant en terre ferme au plus profond d'un bois, Qui conte sa douleur d'une mourante voix :
Puis arme cent vaisseaux, délivre sa princesse, Et triomphant ramène et rival et maîtresse :
Cependant le roi meurt, on le met au tombeau,
Et ce malheur s'apprend au sortir du vaisseau : Le royaume est vacant, la province est troublée, Des plus grands du pays la troupe est assemblée, La discorde est entre eux, tout bruit dans le palais, La princesse survient, qui les remet en paix, Et ressuyant ses yeux, comme reine elle ordonne Que son fidèle amant obtienne la couronne.
Voyez si cet amas de grands événements, Capables d'employer les plus beaux ornements, Trois voyages sur mer, les combats d'une guerre, Un roi mort de regret que l'on a mis en terre, Un retour au pays, l'appareil d'un tombeau, Les états assemblés pour faire un roi nouveau, Et la princesse en deuil qui les y vient surprendre, En un jour, en un lieu, se pourraient bien étendre? Voudriez-vous perdre un seul de ces riches objets ?
8ESTIA.NE.
Vous n'auriez autrement que fort peu de sujets.
Je veux vous en dire un que vous pourriez bien faire.
AMIDOR.
Dites, je l'entreprends s'il a l'heur de me plaire.
8ESTIANE.
On expose un enfant dans un bois écarté,
Qui par une tigresse est un temps allaité:
La tigresse s'éloigne, on la blesse à la chasse,
Elle perd tout son sang, on la suit à la trace,
On la trouve, et l'enfant que l'on apporte au roi,
Beau, d'un fixe regard, incapable d'effroi.
Le roi l'aime, il l'élève, il en fait ses délices,
On le voit réussir en tous ses exercices.
Voilà le premier acte : et dans l'autre suivant
Il s'échappe, et se met à la merci du vent.
Il aborde en une île, où l'on faisait la guerre :
Au milieu d'un combat il vient comme un tonnerre,
Prend le faible parti, relève son espoir ;
Un roi lui doit son sceptre, et désire le voir ;
Il veut en sa faveur partager sa couronne :
Sa fille en le voyant à l'amour s'abandonne :
Un horrible géant du contraire parti
Fait semer un cartel, il en est averti,
Il se présente au champ, il se bat, il le tue ;
COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 33;:
Voilà des ennemis la fortune abattue,
Enûn dedans cet acte, il faudrait de beaux vers
Pour dire ses amours et ses combats divers.
Ce sujet est fort beau, grave, doux, magnifique; Et si je le comprends, il est tragicomique.
SESTIANE.
La princesse en l'autre acte, avec son cher amant Se trouve au fond d'un bois.
AMIDOR.
Nommez-le Lisimant, La princesse, Ghloris, pour plus d'intelligence.
SESTIANE.
Ghloris donc en ce bois cède à sa violence :
Elle en a deux gémeaux qu'elle élève en secret.
MÉLISSE
Ma sœur, voici mon père.
SESTIANE.
Ah! que j'ai de regret:
C'était là le plus beau.
AMIDOR.
Sa rencontre est moleste.
8ESTIAKE.
Quelque jour, Amidor, je vous dirai le reste.