ISABELLE, LAURETTE
LAURETTB.
Hé bien! que voulez vous? si vous perdez un père, Ce n'est pas d'aujourd'hui; vous n'y sauriez que faire; Des regrets des vivants les morts ne sont pas mieux : Parlons donc d'autre chose, et ressuyez vos yeux.
ISABELLE
Tu dis donc que l'ingrat qui m'avait tant su plaire, Acante, ce volage, à qui je fus si chère, T'a parlé ce matin ?
LAURETTE
Fort longtemps.
ISABELLE
Entre nous, Que pense-t-il de moi?
Lui? pense-t-il à vous? *
ISABELLE
Mais quel si long discours encor t'a-t-il pu faire? De quoi t'a-t-il parlé ?
LAURETTE
Rien que de votre mère ; Il m'a fait voir pour elle un grand empressement.
,390 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE
ISABELLE
Et n'a rien dit de moi?
LAURETTE
Pas un mot seulement; De votre mère seule il m'a parlé sans cesse : J'ai tourné le discours sur vous avec adresse, Dit vingt fois votre nom.
ISABELLE
Et qu'a-t-il répondu?
LAURETTE
Il n'a pas fait semblant d'av oirien entendu.
ISABELLE
Mais dans ma mère, enfin, que peut-il voir d'aimable?
LAURETTE
Beaucoup dfargent comptant, un bien considérable. C'est un charme bien doux aux yeux de bien des gens; Vous ne serez en âge encor de très longtemps. Votre père étant mort, tout est en sa puissance; <3omme je vous l'ai dit, elle en a l'assurance; Et, de l'humeur qu'elle est, vous devez peu douter Qu'un jeune époux s'offrant n'ait de quoi la tenter.
ISABELLE
Le. soin qu'elle a de plaire et de cacher son âge, M'a bien fait prévoir d'elle un second mariage. Mais voir un amant même en devenir l'époux!
Voir mon beau-père en lui?
LAURETTE
Que fait cela pour vous?
Si vous ne l'aimez plus, quel soin vous inquiète?
ISABELLE
Si je ne l'aime plus ! que n'est-il vrai, Laurette?
LAURETTE
Gomment! auriez-vous bien assez de lâcheté
Pour ne vous venger pas de sa légèreté ?
Quoi fvous constante encor pour un homme qui change?
Aurait-on vu jamais faiblesse plus étrange? c
Un homme changerait! et vous, pleine d'appas,
Fière, vous fille enfin, vous ne changeriez pas!
Laisser sur notre, sexe avoir cet avantage ! .
Notre sexe, à son gré, n'est -pas toujours volage; Et comme par pudeur une fille d'abord N'aime ordinairement qu'après beaucoup d'effort, Quand l'amour une fois lui fait prendre une chaîne, Elle n'en sort aussi qu'avec beaucoup de peine. Surtout, les premiers feux sont toujours les plus doux; Ceuxd'Acante et les miens sont nés presque avec nous. Nos pères qui s'aimaient, semblaient dès la naissance, Avoir fait, pour s'aimer, nos cœurs d'intelligence ; Tout enfant que j'étais, sans nul discernement, Je songeais à lui plaire avec empressement.
Cent petits soins aussi m'exprimaient sa tendresse; Nous nous voyions souvent,et nous cherchions sans cesse. Sans lui j'étais chagrine, ainsi que lui sans moi; Parfois nous soupirions sans savoir bien pourquoi; Et nos cœurs, ignorant quel mal ce pouvait être, Surent sentir l'amour plutôt que le connaître.
LAURETTE
C'est cela qui le rend encore, avec raison, Plus coupable envers vous après sa trahison; C'est ce qui doit pour lui redoubler votre haine.
ISABELLE
Sans doute; et si je vois sa trahison certaine...
LAURETTE
Quoi! vous: flatteriez-vous -assez' pour en douter?
ISABELLE
Ah! s'il se peut encor, laisse-moi m'en flatter.
LAURETTE
Vous pourriez vous flatter d'une erreur si honteuse! Son infidélité pour vous n'est plus douteuse; Tout ce qu'on vous a dit vous en doit assurer.
On m'en a dit assez pour me désespérer.
Cependant en secret un pouvoir que j'admire, Me fait presque oublier tout ce qu'on m'a pu dire. Je ne sais quoi toujours me parle en sa faveur.
LAURETTE
Mon Dieu ! jusqu'où l'amour séduit un jeune cœur! Je m'étais bien de vous promis plus de courage.
392 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE
ISABELLE
Tu te peux tout promettre encor, s'il est volage; Mais mon cœur, par lui-même, en veut être éclairci,
LAURETTE
Quoi! le voir?
ISABELLE
Je t'ai crue, et j'ai fui jusqu'ici.
Redevable à tes soins dès ma tendre jeunesse, J'ai suivi tes conseils, j'ai contraint ma tendresse, J'ai' tâché de te croire autant que je l'ai pu, Souffre, au moins une fois que mon cœur en soit cru; Qu'il puisse s'éclaircir ainsi qu'il le souhaite; Qu'un aveu de l'ingrat... Mais tu rougis, Laurette.
LAURETTE
Je rougis de vous voir faible encore à ce point.
ISABELLE
Je ne le suis que trop, je ne m'en défends point : Mais pardonne aux abois d'une première flamme, Ces restes de faiblesse où tombe encor mon âme.
Ce serait vous trahir que de les excuser.
ISABELLE
J'ai cru qu'à ce dessein tu pourrais t'opposer; Et si de m'y servir la prière te gêne, Je me suis préparée à t'en sauver la peine :
Un billet de ma main par quelque autre porté...
LAURETTE
Je veux prendre ce soin encor par charité; Ne confiez, hors moi, ce billet à personne.
ISABELLE
Es-tu si bonne encor?
LAURETTE
Hé ! oui; je suis trop bonne; Vous me persuadez toujours ce qui vous plaît, Et si (vous le savez) c'est sans nul intérêt.
ISABELLE
Va, tu n'y perdras rien.
LAURETTE
Est-ce là cette lettre?
COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 393
ISABELLE
L'adresse encore y manque.
Ah I gardez bien d'en mettre :
Votre ingrat peut montrer ce billet aujourd'hui ; Vous pourriez, au besoin, nier qu'il fût pour lui. Nous ne'saurions chercher,dansle siècle où nous sommes, Trop de précautions contre les traîtres hommes : Ils sont si vains !
ISABELLE
J'ai cru qu'ils ne l'étaient pas tous.
LAURETTE
Ah ! croyez-moi; j'en sais là-dessus plus que vous. Vous n'avez pas encore assez d'expérience ; Rentrez; laissez-moi faire.
ISABELLE
Au moins fais diligence.
LAURETTE
Oui ; j'aurai bientôt fait ; n'ayez aucun souci.
ISABELLE
Ne rends qu'à lui...
LAURETTE
J'entends.
ISABELLE
Champagne vient ici, Qu'il ne t'arrête pas.
LAURETTE
Vous m'arrêtez vous-même.
ISABELLE
Surtout. ..
Encor ? Rentrez. Qu'on est sot quand on aime !