SCÈNE II ACANTE, CHAMPAGNE, LE MARQUIS
A G A N T E , empêchant Champagne d'avancer.
Laisse-nous, je le voi.
Au marquis, en lui étant son manteau.
Non, non; ne croyez pas m'échapper de la sorte.
LE MARQUIS
C'est moi, cousin, permets de grâce que je sorte. Pour n'être point connu, j'ai certain intérêt...
ACANTE
Écoutez quatre mots; vous sortirez après.
LE MARQUIS
Je vois bien que tu veux me parler de ton père; Mon soin est inutile; il est toujours sévère. J'ai prié de mon mieux en vain en ta faveur : Je ne sais ce qui peut endurcir tant son cœur; Je n'ai pu l'émouvoir; il n'est rien qui le touche.
ACANTE
Mais le cœur d'Isabelle est-il aussi farouche?
LE MARQUIS
Comment?
ACANTE
Vous l'ignorez ?
LE MARQUIS
Qu'entends-tu donc par là?
ACANTE
Vos nouvelles amours.
LE MARQUIS
Cousin, laissons cela :
Là-dessus, en ami, tout ce que je puis faire De mieux pour ton repos, crois-moi, c'est de me taire.
Ne me déguisez rien; j'ai tout appris d'ailleurs.
LE MARQUIS
N'importe; je craindrais d'irriter tes douleurs :
COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 423
Je vois trop quel chagrin en secret te dévore. Adieu; dispense-moi de t'affliger encore.
ACANTE
Non; je puis, sans chagrin, savoir votre bonheur : Isabelle à présent ne me tient plus au cœur; Je vois son changement avec indifférence, Et vous m'en pouvez faire entière confidence. Je me sens bien guéri; ne craignez rien pour moi.
LE MARQUIS
Tout de bon?
ACANTE
Tout de bon ?'
LE MARQUIS
Tu fais fort bien, ma foi :
Mépriser le mépris, rendre haine pour haine, Est le parti qu'il faut qu'un honnête homme prenne. Isabelle, après tout, n'a rien fait d'étonnant; Tu lui plus autrefois; je lui plais maintenant. Durant quatre ou cinq ans son cœur fut ta conquête : Du sexe dont elle est, le terme est bien honnête ; Tu ne dois pas t'en plaindre, et je la quitte à moins.
Avez-vous pour lui plaire employé bien des soins?
LE MARQUIS
Moi? des soins pour lui plaire ! un tel soupçon m'offense ; Mes soins sont pour des choix de plus grande importance : A moins d'être duchesse, on ne peut m'engager, Et le cœur que tu perds me vient sans y songer.
ACANTE
Vous voyez toutefois en secret Isabelle?
LE MARQUIS
Elle m'en a prié; je n'ai pu moins pour elle : On doit être civil, si l'on n'est pas amant.
Peut-on en galant homme en user autrement.
ACANTE
Mais enfin, dans l'ardeur dont elle est possédée, Quelle marque d'amour vous a-t-elle accordée? Comment en use-t-elle avec vous en secret ?
LE MARQUIS
Tu peux croire...
ACANTE
Hem?
LE MARQUIS
Cousin, il faut être discret.
Tu t'émeus; parle-moi franchement, je te prie : Tout ce que j'en ai fait n'est que galanterie ; Je suis trop ton ami pour te rien refuser; Et, si le cœur t'en dit, tu la peux épouser.
ACANTE
C'est pour moi trop d'honneur, et je cède la place, tylais pourrais-je de vous attendre une autre grâce?
LE MARQUIS
Parle ; je suis à toi : mais, morbleu t tout de bon.
ACANTE
Fallait-il, pour cela, m'arracher ce bouton?
LE MARQUIS
C'est pour mieux t'exprimer, cousin, de quel courage...
ACANTE
Au moins, je ne puis pas reculer davantage.
LE MARQUIS
Là, reprends du terrain.
ACANTE
Pourrait-on seul vous voir; En quelque endroit demain?...
LE MARQUIS
Situ veux, dès ce soir :
Pourquoi ?
ACANTE
: Vous n'avez là qu'un couteau, que je pense?
LE MARQUIS
Non.
Prenez une épée, et bonne et de défense.
LE MARQUIS
As-tu quelque querelle?
ACANTE
Oui, qu'il faudra vider.
LE MARQUIS
Mais est-ce un différend qu'on ne puisse accorder?
ACANTE
Non; il n'est point d'accord pour de pareils outrages.
LE MARQUIS
Apprends-moi donc, au moins, contre qui tu m'engages.
AGANTE.
Vous n'avez pas compris à quoi je me résous] Je veux me battre seul.
LE MARQUIS
Fort bien.
AGANTE.
Mais contre vous,
LE MARQUIS
Pour moi je ne me bats qu'en rencontre imprévue.
Hé bien! soit : descendons, à l'instant, dans la rue.
LE MARQUIS
Mais quel tort t'ai-je fait? examinons en quoi ï Si ta maîtresse m'aime, est-ce ma faute à moi? Un homme recherché peut-il de bonne grâce?..,
AGANTE.
Quoi qu'il en soit, il faut que je me satisfasse; Nous nous battrons là-bas, si vous avez du cœur.
LE MARQUI8.
Quoi qu'il en soit, cousin, je suis ton serviteur. Je n'ai point prétendu te faire aucune injure, Et ne me battrai point contre toi, je te jure.
AGANTE.
L'honneur vous touche ainsi?
LE MARQUIS
Pour être décrié, Mon honneur dans le monde est sur un trop bon pié ; Et j'ai fait assez voir des marques de courage, Pour n'avoir pas besoin d'en donner davantage.
42C COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE
AGANTE.
Si vous. ne me suivez...
LE M\RQUI8.
Cousin, en vérité; Tu pourrais voir, enfin, rabattre ta fierté.
AGANTE.
Venez, ou je vous tiens pour le dernier des hommes,
LE MARQUIS
Ah ! si nous n'étions pas cousins comme nous sommes î
AGANTE.
Ah ! si vous étiez brave...
LE MARQUIS
Encore un coup, cousin, Quand on me presse trop, je m'échauffe à la fin; Et si tu me fais mettre une fois en furie, J'irai, vois-tu, j'irai...
AGANTE.
Venez donc, je vous prie.
LE MARQUIS
Hé bien donc, puisqu'enfin tu me pousses à bout, J'irai trouver ton père, et je lui dirai tout; Il est idi.
AGANTE, mettant l'épée à la main.
' Je cède, enfin, à ma colère.
LE MARQUIS
Hé, cousin î
AGANTE.
Défends-toi. Quelqu'un sort ; c'est mon père.