‹ Comédies du XVIIe siècle ...: avec une introductionChapitre 45 sur 207 · SCÈNE III ÉRASTE, LÉLIE, ERGASTE · texte numérisé non relu

SCÈNE III ÉRASTE, LÉLIE, ERGASTE

LÉLIE, à part.

C'est lui !

ÉRASTE, à part.

Quelque apparence où l'amitié se fonde, Ne cherchons plus ni foi ni vertu dans le monde; L'amitié, les serments et la foi d'aujourd'hui Ne servent qu'à tromper la bonne foi d'autrui. Mais enfin je suivrai l'exemple qu'on me donne, Et, trahi de chacun, n'épargnerai personne.

LÉLIE, à Ergaste.

Il discourt en lui-môme.

ERGASTE, à Lélie.

A l'exemple des fous, Comme frappé sans doute en même endroit que vous.

ÉRA8TE, à part.

Si mon bras ne l'immole à ma juste colère,

Je veux bien que le ciel ne me soit pas prospère,

ERGASTE, à Lélie.

Que ne lui parlez-vous?

t, LÉLIE, à Éraste.

^ Éraste, quel souci

iî; Vous excite ce trouble et vous travaille ainsi?

£ . Je compatis, Lélie, aux misères du monde,

| Où tout souci, tout trouble et tout malheur abonde

Depuis que l'amitié n'y connaît plus de loi, . Et que la toi n'y sert qu'à séduire la foi.

Mon plus cher confident travaille à ma ruine, Et mon meilleur ami me trompe et m'assassine.

lélie.

Je ne le tiendrais plus en cette qualité, Et tel ami ne peut être assez détesté.

ÉRA8TE.

Je ne le tiens aussi qu'en qualité de traître, Et le déteste autant qu'il est digne de l'être.

LÉLIE

Sans vous en mettre en peine, apprenez-moi son nom, Éraste, et laissez-moi vous en faire raison.

H est de vos amis.

LÉLIE

Des amis de la sorte, Pour se défendre d'eux, la connaissance importe,

Quoique infiniment traître, il ne vous peut trahir. Ni vous, quoique odieux, ne le pouvez haïr.

LÉLIE

Vous le nommez...

Lélie.

LÉLIE

Ah! c'est me faire injure.

C'est vous-même, cruel, vous qui m'êtes parjure, Vous que pour mon ami j'ai tort de réputer, Vous que par votre avis je dois tant détester.

LÉLIE

J'ai part en votre peine, et plains le trouble extrême Qui si visiblement vous met hors de vous-même.

ÉRASTE, mettant la main sur la garde de son épée.

Et moi j'ai grande part à votre trahison; Mais vous m'avez offert de m'en faire raison.

LÉLIE

Dites-moi donc mon crime et me tirez de peine.

Je vous le dis assez, sans nommer Éroxène; Et ce secret remords, qui nous sait tourmenter Et punir nos forfaits sans nous exécuter,

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Témoin, juge et bourreau de voire perfidie, Vous la reproche assez, sans que je vous la die.

LÉLIE

Si votre aveuglement ne me faisait pitié, Ou bien si je pouvais vous manquer d'amitié, D'un bras qui rarement attend qu'on le convie Je vous aurais déjà fait passer votre envie, Mais sans avoir donné, du penser seulement, A vos jaloux soupçons le moindre fondement.

< *" ' * ÉRA8TE.

Ce n'est rien que ce soir épouser Éroxène!

Je crains plus son amour que je ne fais sa haine;

Le soir qui sous ses lois rangerait mon destin

Serait suivi pour moi d'une nuit sans matin.

Mais il faut pardonner à votre jalousie,

Et, pour vous bien guérir de cette frénésie,

Vous Ûant mon secret, vous apprendre en deux mots

Combien un tel dessein répugne à mon repos.

éraste.

Si, chacun s'abusant, je m'abusais moi-même, Je tiendrais cette erreur pour un bonheur extrême.

LÉLIE

Quand de la reine Bonne, et d'effet et de nom, En Pologne mon père eut l'heur d'être échanson. Assez considéré par l'honneur de lui plaire, Pour vous le faire court, il y manda ma mère, Et, nous voulant à tous partager son crédit, Souhaita que ma sœur encore s'y rendit, Que. ma mère élevait en sa plus tendre enfance; Car pour, moi, déjà grand et hors de sa puissance, J'avais suivi mon père, et, sorti de son sang, Dedans la cour déjà possédais quelque rang; Elles partirent donc, et, croyant la fortune Avoir trop fait pour nous pour leur être importuné, L'une en quête d'un père, et l'autre d'un mari. Vinrent, pour nous trouver, s'embarquer en Bari; Mais le pilote à peine, eut laissé choir les voiles, Qu'un vent' impétueux, en déchirant les toiles, Les écarta si loin que l'on crut leurs vaisseaux ' Le débris d'un écueil ou le butin des eaux.

Quinze ans s'étaient coulés sans qu'aucunes nouvelles En Pologne ou dans Noie eussent rien appris d'elles, Et comme, après des soins si longs et superflus, Mon père n'en cherchait ni n'en espérait plus, Depuis deux ans enfin il a su que ma mère, Tombée avec ma sœur au pouvoir d'un corsaire, Près d'une île écartée où le vent les poussa, Avait été vendue aux agents d'un bassa; Qu'à l'égard de ma sœur, elle en fut séparée, Et suivit un marchand de quelque autre contrée. Mon père à ce bonheur se sentit transporter, Et, ne jugeant que moi qui les pût racheter, Outre six cents ducats, me fit pour ce voyage Ordonner l'appareil d'un honnête équipage.

Venise, où j'arrivai pour mon embarquement, Vit finir mon voyage et naître mon tourment, Et l'endroit où je crus laisser ma lassitude M'excita tant de peine et tant d'inquiétude, Mais de peine si chère et si douce à souffrir, Que jusquës à présent je n'en ai pu guérir :

A l'heure du souper, la table fut couverte Par des niains dont Amour avait juré ma perte, Les mains d'une beauté dont l'abord me ravit, Et qui m'asservit plus qu'elle ne me servit : Sophie ét : ait le nom de ce charme visible, Qui, surprenant un cœur jusqu'alors insensible, En fit en ce repas, par ses regards vainqueurs, Un mets à ce tyran qui ne vit que de cœurs.

Enfin, blessé d'amour, je fis lever la table, Espérant perdre au lit ce tourment agréable ; Mais le sommeil, qui lors charmait tout l'univers, Ne put fermer les yeux qu'Amour avait ouverts. L'exercice du jour endort l'inquiétude; Mais la nuit elle veille et nous devient plus rude : Le lendemain, Ergaste, ignorant mon amour, Se rendit en ma chambre aussitôt que le jour, Et me dit qu'un vaisseau m'attendait à la rade.

ÉKASTE.

Yous partîtes?

LÉ LIE

-"-' •'■"-'.. JRien moins, je me feignis- malade : > ^

104 COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE

Mais que dis- je, feignis? blessé de tant d'appas, Je Tétais bien sans doute, et ne le feignis pas. L'aimable servitude où ma raison s'engage M'ayant fait de ma mère oublier le servage, Je compose avec l'hôte, et dedans sa maison Du mal que je feignais attends la guérison; Mais le mal que je feins n'ayant pas besoin d'aide, Le vrai mal que je cache y devient sans remède. Je me hasarde enfin, et force le respect Que de l'objet aimé nous imprime l'aspect, Et, mon feu me pressant, je découvre à Sophie Et le cœur et les vœux que je lui sacrifie.

Mais en vain mon adresse, avec tout son effort, Tente de son honneur l'inexpugnable fort, Et j'apprends, à la fin de mes poursuites vaines, Que je ne puis prétendre autre fruit de mes peines Que la confusion d'un frivole séjour, Ou le pudique fruit d'un légitime amour ; Qu'elle était de naissance assez considérable Pour aspirer au joug d'un hymen honorable; Mais que son mauvais sort, infidèle à son sang, En l'état d'une esclave avait changé son rang. L'amour, qui ne rendait ma franchise importune, Fit en moi ;ce qu'en elle avait fait la fortune, Me mit d'un état libre en un rang où je sers : Je délivrai l'objet qui me tenait aux fers; . Je rachetai Sophie, et, la prenant pour femme, En délivrant son corps, m'assujettis son âme.

Si de ce long récit vous n'abrégez le cours, Le jour achèvera plus tôt que ce discours.

Laissez-le moi finir avec une parole :

A É ras te.

Cinq ou six mois après, nous nous rendons à Noie, Où de Constantinople on crut notre retour ; Et là, par mon avis et par celui d'Amour, Nous étant concertés, je fis croire à son père Le rachat de sa sœur et la mort de sa mère.

De Sophie à présent Aurélie est le nom ; Le père en cette erreur la souffre en sa maison, Où, d'une chaste amour satisfaisant la flamme.

COMÉDIES DU XVII e SIÈCLE 105

Elle est fille le jour* et la nuit elle est femme.

Jugez par ce récit si vraisemblablement

Votre jaloux soupçon a quelque fondement,

Et si, quoi qu'on propose, il peut souffrir sans peine

La proposition qu'on leur fait d'Éroxène.

Dieux ! jamais comédie, en sa narration, N'excita tant de joie et tant d'attention, Et l'éclaircissement, qui dissipe ma crainte, M'interdit toute excuse et condamne ma plainte ; Mais de quelle arme enfin espérez-vous parer L'hymen...

LÉLIE

Nous vous cherchions pour en délibérer.

J'ai fait mon personnage en cette comédie ; Pour ce qui reste, il faut qu'Ergaste y remédie.

J'ai pendant ce récit eu le temps d'y rêver : Voyez si ce moyen se pourrait approuver : Au vieillard Polydore Anselme offre Sophie, Ou plutôt pour ses biens il la lui sacrifie, Voyant qu'il s'est offert de la prendre sans dot.

LÉLIE

Il est vrai.

Mon avis est qu'Eraste, en un mot, Lui faisant la même offre, obtienne sa parole, Et rende du vieillard l'espérance frivole :

L'honneur qu'il recevra d'un si puissant appui, Et le peu de rapport de Polydore à lui, Lui feront trop des deux faire la différence Pour devoir hésiter en cette préférence.

Vous, Lélie, il faudra que vous feigniez aussi Qu'Éroxène causant votre plus doux souci, Votre plus grand bonheur est qu'hymen vous assemble, Et lors il est aisé de vous loger ensemble, Et que, par cette intrigue adroitement conduit...

LÉLIE

Eh bien?

La sœur du jour soit la femme la nuit,

ft.

Tant que de vos vieillards, gui n'ont plus guère à vivre, La mort, qui change tout, de ces soins vous délivre.

Comment, sans épouser, posséder leurs appas, Ou comment, épousant, ne les posséder pas ?

N'est-ce pas te confondre, ou d'un double adultère De ce lien sacré profaner le mystère ?

Un ami travesti, vos parents assemblés, Vous peut-il pas unir de ces nœuds simulés?

Puis, leur mort arrivant, un hymen légitime . Des faveurs d'Éroxène effacera le crime.

LÉLIE

Un plus rare moyen ne se peut concevoir, Et tu me rends la vie en me rendant Pespoir : Par cet* heureux avis, qui nous tire de peine, Je conserve Aurélie.

Et j'épouse Éroxêne.

ERGASTE, à part.

Moi peut-être un gibet, si Part est éventé.

Mais n'en consultons plus : le sort en est jeté.

•lélie.

Crois qu'il me souviendra de cet heureux office.

Crois qu'être ingrat aussi ne fut jamais mon vice. .

Ni refuser auâsi ne fut jamais le mien.

Tous, alors qu'on vous sert, vous en promettez bien;

Mais toujours pour effets vous baillez des attentes;

Vos assignations ne sont jamais contentes.

De vos profusions on n'est jamais surpris.

N'importe, la vertu de soi-même est le prix.

Je vais trouver Anselme et commencer mon rôle,

Où, si de mes efforts le succès n'est frivole,

Il sera bien adroit s'il nous peut échapper,

Et, s'ilne court bien fort, je saurai l'attraper.

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