SCÈNE Iï Les Mêmes ; CONSTANCE, vêtue à la turque
CONSTANCE
Obligez-moi, messieurs, de me tirer de peine, Anselme est-il vivant ?
ERGASTE, àpart.
Ma doute n'est point vaine; Les Turcs sont aujourd'hui déchaînés contre nous.
Il se porte fort bien ; que lui désirez-vous ?
CONSTANCE
Et Lélie, un sien fils ?
LÉLIE
Mieux encor que son père,
CONSTANCE
Qu'avec juste raison, ô ciel, je te révère, Et que je suis tenue à ta rare bonté!
LÉLIE
Quel sort vous intéresse encore en leur santé ?
CONSTANCE
Hélas ! j'ai grand sujet d'en paraître ravie !
ERGASTE, à part.
Ne voilà pas encore des traits de la Turquie, Ce malheureux pays, si fatal aux chrétiens, Si fertile en tous maux, si stérile en tous biens !
A Constance.
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Quel bon office enfin ont- ils lieu de vous rendre,
Et quel est votre nom? ne pouvons-nous l'apprendre?
CONSTANCE
Ma venue à tous deux importe au dernier point ; Mais c'est un intérêt qui ne vous touche point.
LÉLIE
Plus que vous ne pensez, puisque je suis Lélie.
. CONSTANCE, l'embrassant.
Lélie I à qui le sang d'un si cher nœud me lie ! L'heureux fruit de mes vœux, de mon lit, de mon flanc ! Lélie enfin, mon fils, et le sang de mon sang !
ERGASTE, à part.
Voici le coup fatal qui nous met hors d'escrime, Et nous voilà tombés d'un gouffre en un abîme !
LÉLIE
Quoi ! vous êtes ma mère 1 O dure loi du sort, Qui mêle l'amertume à cet heureux transport, Et dont l'ordre fatal veut que dans la nature On ne goûte jamais de douceur toute pure !
En recouvrant un bien qui m'est si précieux, Je perds le plus grand bien que je tenais des cieux. Pour voir ma mère, hélas! j'eusse exposé ma vie, Et voudrais, la voyant, qu'elle me fût ravie ; Ce m'est un désespoir sensible au même point Que l'ennui de la voir et de ne la voir point. Quoi ! vous êtes Constance ?
CONSTANCE
Oui, cette infortunée Qui croyait aujourd'hui sa misère bornée, Et qui,' par la froideur dont vous la recevez, Voit ses malheurs changés et non pas achevés. Quel temps, injuste sort, terminera ta rage, S'il ne lui suffit pas de seize ans de servage. S'il faut qu'après des fers portés si constamment La liberté pour moi soit encore un tourment ? Ne puis- je apprendre au moins l'ennui qui vous possède Afin que, le causant, j'en cherche le remède? Le mal me sera doux d'où naîtra votre bien, Et pour votre repos j'altérerai le mien.
Je ne puis déclarer mon ennui sans l'accroître.
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Et mon seul désespoir vous le fera connoître. Entrez, ma chère mère ; il est plus qu'à propos Qu'à seize ans de travail succède le repos.
Mais, vous en souhaitant, moi-même je m'en prive ; Vous me mettez aux fers, cessant d'être captive ; Vous revenez à Noie et vous m'en bannissez ; Entrant dans la maison, enfin, vous m'en chassez.
CONSTANCE
Croyez qu'il n'est pour moi servage si sensible Que celui que j'aurais de vous être nuisible; Je puis encore souffrir les maux que j'ai soufferts, Et retrouver les lieux où j'ai laissé mes fers.
LÉLTE.
En vous le déclarant, je perdrais votre estime, Et, coupable envers vous, n'ose avouer mon crime.
CONSTANCE
Les fautes des enfants blessent légèrement ; Une larme, un soupir, les efface aisément.
LÉLIE
Si, loin de m'en haïr et de m'être contraire, Je pouvais espérer votre aide envers mon père, Je vous avoûrais tout. Mais, hélas !
Point de mais ; Rien ne peut altérer ce que je vous promets.
Je ne réserve rien, et je serai ravie De vous pouvoir servir aux dépens de ma vie.
LÉLIE
rare excès d'amour, et qui ne m'est point dû ! Je vous parlerai bas, de peur d'être entendu.
Il lui parle à l'oreille.
ERGASTE, à part.
Plus je rumine enfin contre cette disgrâce, Plus ma faible raison s'égare et s'embarrasse ; J'en examine tout, et partout je n'y voi Que du mal pour Lélie et du péril pour moi ; Rien ne peut garantir mes mains ou mes épaules Du malheur de la rame ou de celui des gaules. Après tant d'accidents survenus pour un jour, Je renonce au métier de conseiller d'amour, Et ne me puis assez promettre d'industrie
Pour parer tous les coups qui viennent de Turquie : Toujours au pis aller quelques coups de bâton Où quelque an de galère en feront la raison.
CONSTANCE
Dieux ! et c'est là d'où naît votre mélancolie ! Si je dis qu'en effet Sophie est Aurélie, Serez-vous satisfait?
LÉLIE
Vous me rendrez le jour, Que, sans cette faveur, m'ôtait votre retour.
CONSTANCE
Votre hymen l'admettant dedans notre famille, Dès à présent, mon fils, je la tiens pour ma fille. Hélas! ignorez -vous les tendres sentiments Des mères pour leurs fils et pour leurs fils amants, Et leurs soins assidus pour eux envers leurs pères ?
O la divine femme ! ô rare honneur des mères ! Il est donc à propos de la voir du même œil, Et de la recevoir avec le même accueil Qu'on pourrait espérer pour votre fille même.
CONSTANCE
Mon esprit n'est ni grand, ni mon adresse extrême : Mais, outre que mon sexe, à franchement parler, Est plus savant que l'autre à bien dissimuler j Pour servir à son sang il n'est point d'aventure Où l'art puisse employer tant d'art que la nature. Entrons, et vous verrez que pour votre repos Je saurai faire, dire et me taire à propos.
ERGASTE, à Constance.
Pour ne rien hasarder, n'entrez point que Sophie, Par mes instructions amplement avertie, Ne se soit préparée à feindre avecque vous :
Je ferai cependant descendre votre époux.
CONSTANCE
Fais donc,
Ergaste sort.
LÉLIE
C'est à présent que le sang me convie, O flambeau de mes jours et source de ma vie, A m'abandonner tout à l'aimable transport ;
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Que l'amour ne m'a pu permettre à votre abord! Et certes je puis dire, après cette aventure, Que je suis moins à vous par les droits de nature Que par l'étroit lien et l'obligation Que produit cet excès de votre affection, Qu'en me donnant la vie et le jour qui m'éclaire, Vous vous acquîtes moins le titre de ma mère Qu'en me les conservant, et qu'en m'ôtant l'ennui Qui, sans votre faveur, m'en privait aujourd'hui.
CONSTANCE
Cette faveur, mon fils, est peu considérable, Puisque vous obliger est m'être favorable.