SCÈNE PREMIÈRE LYDIE, ensuite ANSELME
LYDIE, seule
Je serais bien sans cœur, sans honneur et sans âme, Si, me voyant traitée et d'esclave et d'infâme, Noire de coups de pied, de poing et de bâton, M'en pouvant ressentir, je n'en tirais raison ! On a gagné la mort par ses mauvaises grâces : La roue et les gibets sont ses moindres menaces ! Mais si dès aujourd'hui je ne m'en satisfais, Je veux bien de la haine encourir les effets ! Je ne veux que ma langue à servir mon courage, Et des pieds et des poings me réparer l'outrage ; Ma vengeance dépend seulement de deux mots.
Allons chercher Anselme. Oh ! qu'il sort à propos !
A Anselme.
Puis-je obtenir, Anselme, un moment d'audience, Et pour votre intérêt et pour ma conscience ? Je ne vous veux qu'un mot.
ANSELME
Parle, j'en suis content.
LYDIE
Je vous viens déclarer un secret important,
Qui comble d'autant d'heur la fin de votre vie Qu'il doit de désespoir combler celle d'Orgie.
ANSELME
Tu sais qu'on ne doit pas, sans des sujets bien grands, Entre deux vieux amis semer des différends ; Car, après quelque éclat, quand moins on le présume, Leur courroux s'éteignant, l'amitié se rallume : La paix renaît ent^e eux; mais du donneur d'avis Ils deviennent tous deux les communs ennemis.
LYDIE
Après le beau paîment dont il m'a satisfaite. L'état qu'il fait de moi, les coups dont il me traite, Je ne prétends plus rien en son affection, Et sais que vous m'aurez une obligation.
ANSELME
Parle donc : je t'entends.
LYDIE
Vous saurez qu'Aurélie, Dont le rachat coûta tant de pas à Lélie, Et qui de votre fille aujourd'hui tient le rang, Ne vous appartient point et n'est point votre sang : Eroxène est son nom, Pamphile fut son père.
ANSELME
H fut de mes amis; le ciel lui soit prospère !
LYDIE
Et celle qu'en ce nom on éleva chez nous Est la vraie Aurélie et tient le jour de vous.
ANSELME
Que me dis-tu, Lydie, et qui te Ta fait croire ?
Ma mère avant sa mort m'apprit toute l'histoire. Ecoutez seulement : ce fruit de votre amour Des flancs qui le portaient étant à peine au jour, Il vous peut souvenir qu'on lui choisit Fénice, Femme de ce Pamphile...
ANSELME
Il est vrai, pour nourrice.
LYDIE
Mais il n'arriva pas selon votre dessein :
A sa fille Eroxène elle garda son soin,
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Et commit Aurélie à nourrir à ma mère, Sous le nom d'Eroxène.
ANSELME
A quoi tout ce mystère, Et qui leur inspira cette mauvaise foi ?
LYDIE
Un monstre furieux qui ne suit point de loi.
ANSELME
Quel?
LYDIE
La nécessité, qui pressait leur famille ; Et leur espoir était que, vous donnant leur fille, Vous la devriez un jour pourvoir si richement, Qu'ils en pourraient tirer quelque soulagement, Quand, ne la voyant plus dessous votre puissance, Ils lui feraient savoir son nom et sa naissance.
ANSELME
Dans le cœur d'un mortel ce dessein peut entrer !
LYDIE
Oui ; mais par ceux de Dieu qu'on ne peut pénétrer,
Et qui des plus subtils passent l'intelligence,
D'un outrage inconnu vous tirâtes vengeance;
Car enfin il advint que leurs biens augmentés,
Et leurs possessions passant vos facultés,
Au point qu'ils méditaient et se trouvaient en peine
De vous rendre Aurélie et reprendre Eroxène,
Le ciel permit sa perte, et cet événement,
De leur crime secret visible châtiment,
Fut pour l'un et pour l'autre une atteinte funeste
Qui leur coûta le jour. Mais oyez ce qui reste.
Pamphile, sur le point de partir de ce lieu,
Et d'aller rendre compte au tribunal de Dieu,
Disposa de ses biens en faveur de son frère,
(Ce traître à qui le ciel soit à jamais contraire !)
Ce malheureux Orgie, aux charges néanmoins
Qu'au rachat d'Eroxène apportant tous ses soins,
S'il la tirait des mains de ce peuple infidèle,
Il lui devait choisir un parti digne d'elle,
Et, pour le rencontrer sortable à ses appas,
La doter sur son bien de dix mille ducats ;
Ou qu'arrivant qu'enfin sa. recherche fût vaine,
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Votre vraie Aurélie et la fausse Eroxène,
Par un article exprès du même testament,
En prendrait par ses mains deux mille seulement.
Faisant voir maintenant que celle qu'en Turquie
Votre fils racheta sous le nom d* Aurélie
Est la vraie Eroxène, et sa nièce en effet,
Jugez s'il aura lieu d'en être satisfait,
Et si, son plus beau bien retournant à sa source,
Et dix mille ducats lui sortant de sa bourse,
Qui sont dix mille traits qui lui fendront le sein,
Il se pourra vanter que mon courroux soit vain!
Ainsi je divertis un fatal mariage,
Vous redonne une fille et venge mon outrage.
ANSELME
Mais qui peut là- dessus m'éclaircir avec toi?
Outre le testament, qui vous en fera foi, Outre que votre sang en rendra témoignage, Outre votre rapport de poil et de visage, Votre seul souvenir vous peut convaincre enfin Par une marque au bras en forme de raisin.
ANSELME
Il m'en souvient, Lydie, et ce signe visible
Nous en sera la preuve et la marque infaillible ;
H me souvient de plus (ciel, tu le peux savoir !)
Qu'il ne m'est de ma vie arrivé de la voir,
Que ces doux mouvements, dont le sang s'interprète,
N'aient semblé m'avertir par une voix secrète
(A laquelle pourtant je ne m'arrêtais point)
De l'étroite union dont nature nous joint.
J'en avais pour Lélie arrêté l'alliance,
Où, non sans une longue et juste répugnance,
Orgie avait enfin lâchement consenti,
Et j'en eusse accepté l'incestueux parti,
Sans ton heureux avis, pour nous si salutaire.
LYDIE
Du testament, au reste, Eugène est le notaire, Votre proche voisin.
ANSELME
Je m'y rends de ce pas.
Entre chez moi, Lydie, et ne t'éloigne pas,
Que je m'acquitte à toi d'une dette équitable, Si ce que tu me dis se trouve véritable.
LYDIE
Allez, vous trouverez que je ne vous mens point; Mais le prix que j'en veux à ma vengeance est joint; Déchargeant ma colère avec ma conscience, Du bien que je vous fais j'ai pris la récompense. J'entrerai toutefois, et d'un œil satisfait Verrai de ma vengeance et le cours et l'effet.
Ils sortent.