LES PRÉCÉDENTS, THÉMIIS'ES
THÉMINES
(Sans voir Marlame Page.) C'eSt à merveille, Vous
pouvez enlever l'écriteau; j'arrête l'apparlement.
(Apercevant Madame Page.) VouS, Madame... MADAME PAGE.
Monsieur Thémines...
{Le concierge sort.) THÉMINES.
Vous venez donc aussi visiter l'appartement?
MADAME PAGE (à part.)
Quelle idée. . . Laissons lui son erreur.
THÉMINES
Je vous préviens que je vous ai devancée.
L'appartement est loué, et j'ai le plaisir de vous recevoir chez moi, ou à peu près. Veuillez excuser l'indigence de l'ameublement. Je vous offre la moitié d'un fauteuil, une épave, oubliée sans doute par les derniers locataires, des insulaires d'Amérique.
MADAME PAGE
Grand merci, je ne suis pas fatiguée.
THÉMINES
Savez-vous, Madame, que ceci ressemble furieusement à un rendez-vous, et que les gens qui seraient intéressés à vous compromettre pourraient voir dans cet appartement à louer un prétexte ingénieux, pour lequel on serait en droit de prendre un brevet d'invention, car je pense que l'idée est absolument inédite.
MADAME PAGE
Elle est neuve, en effet ; mais je vous prie de conserver pour vous tout l'honneur de la découverte.
THÉMINES
Gomment trouvez-vous l'appartement?
MADAME PAGE
A quoi bon me le demander, puisque vous avez loué?
THÉMLNES.
Je suis prêt à renoncera mes droits.
MADAME PAGE
Non... non. (Apart.) Un si parfait locataire, j'en serais très-fâchée.
THÉMINES
L'appartement me plaît, quoique...
MADAME PAGE
Il y a une restriction ?
THÉMINES
Oui. La propriétaire ; car il paraît quel'immeuble appartient à une dame...
MADAME PAGE
Vous la connaissez?
THÉMINES
Nullement, mais il y a des indications ; ce qu'on
appelle en paléontologie des lignes générales, îi l'aide desquelles on reconstruit tout l'individu. Vous avez quelques débris, une dent, l'extrémité d'un tibia, et vous refaites un mammouth.
MADAME PAGE
Voilà une aimable science appliquée aux propriétaires. Eh bien, voyons vos lignes générales.
THÉMINES
Pour commencer, la propriétaire donne congé à M"« Moulinette, une jeune personne de l'Opéra, sous le prétexte qu'elle a une chorégraphie trop hospitalière.
MADAME PAGE
Vous vous intéressez à M"** Moulinette?
THÉMINES
Pas le moins du monde. J'ignore si elle est blonde, brune ou rousse, si elle a de la pointe ou du ballon, si elle est grasse ou maigre; je croirais plutôt h de la maigreur. Mais il faut bien que ces demoiselles trouvent un abri quelque part.
MADAME PAGE
C'est trop juste.
THÉMINES
Secundo : la propriétaire ne veut pas de locataire ayant de jeunes enfants. Ceci est simplement féroce. C'est pousser à la dépopulation. Je me la figure, cette horrible propriétaire, sous les traits d'une vieille demoiselle, longue et sèche, ayant fait fortune dans la quincaillerie. Elle doit prendre du tabac.
MADAME PAGE
(A part.) Il me flatte. (Haut.) Que vous importe la personne de la propriétaire ?
THÉMINES
Ah ! c'est qu'elle doit venir occuper un appartement contigu au mien et qui n'en est séparé que par une porte condamnée, légèrement condamnée peut-être. C'est presque de la cohabitation.
MADAME PAGE (à part.)
Juste ciel! J'avais oublié cette circonstance. M. Thémines a la réputation d'un homme terri-
blemeiit dangereux, et l'on sait qu'il m'a lait la
COUl".
THÉMINES
Quelle agitation!... (La suivant avec lo fauteuil.) Madame, veuillez vous asseoir, je vous prie.
MADAME PAGE
[X part.) Cela est impossible. (Haut.) Monsieur, vous m'avez offert, tout à l'heure, de renoncer à cet appartement et de me céder vos droits. J'accepte.
THÉMINES
Désolé, Madame. Je vous avais fait cette offre avec le secret espoir d'être refusé. Cependant j'étais lié si vous m'aviez pris au mot. Voici trois mois que je m'aveugle à lire des écriteaux, que je m'essouftleà monter des étages, et que je m'abrutis à m'entretenir avec des concierges. J'ai trouvé entin cet appartement qui me convient tout à fait, et vous voudrez bien me permettre de le conserver.
MADAME PAGE
Monsieur, je vous en supplie.
THÉMINES
Xc m'en veuillez pas d'être inflexible. Je serais obligé de mettre un li'op haut prix à une concession.
MADAME PAGE
Eh bien, si je vous disais que je connais ceta})i)arlement, qu'il est rempli d'inconvénients, que les cheminées fument, que l'air pénètre de tous côtés, qu'il y vient des revenants la nuit.
THÉMINES
Des revenants... Ceci me déciderait absolument si j'éprouvais encore la moindre hésitation.
MADAME PAGE
Pour linir, sachez que la propriétaire de riiùtcl, c'est moi.
THÉMINES
Vous, Madame!...
MADAME PAGE
Si vous en doutez, je lérai venir le concierge pour le certilier.
THÉMINES
Comment, Madame, depuis un quart d'heure — que j'ai passé, au surplus, de la façon la plus agréable — vous me laissez patauger, excusez cette expression triviale, et vous ne dites rien...
MADAME PAGE
J'avais d'abord trouvé plaisant, et je me le reproche, d'encourager votre malentendu; et puis, le portrait que vous avez fait de la propriétaire était piquant à ce point que je n'eusse voulu l'interrompre pour rien au monde.
THÉMINES
Veuillez excuser. Madame, ce crayon de fantaisie. L'original y donne un démenti trop éclatant pour qu'il en reste quelque chose.
MADAME PAGE
Hum, hum... Dans tous les cas, maintenant que vous connaissez ma qualité de propriétaire, vous ne ferez pas de difficulté, je pense, d'écouter ma demande, et vous renoncerez h cet appartement.
THÉMINES
Moins que jamais. Madame. Mais je m'installe-
rais au septième, dans une mansarde, brûlée par le soleil l'été et glacée l'hiver par la bise, pour avoir l'ineffable bonheur de posséder une propriétaire telle que vous. Et quand je puis m'établir ici, dans ce délicieux appartement, porte à porte avec vous (pensez donc à cela), j'abandonnerais cet idéal! Jamais, au grand jamais. Je voudrais un bail Il perpétuité.
MADAME PAGE
Je suis bien bonne de vous faire toutes ces sollicitations. Vous n'avez pas d'écrit. Il n'y a point de bail.
THÉMINES
Madame, je suis Breton et entêté comme trois douzaines de mes compatriotes. J'ai quelque teinture du droit, et je connais mon code. Titre VIII : du contrat de louage; articles 1714 et 1715. « On peut louer ou par écrit, ou verbalement. Si le bail fait sans écrit n'a encore reçu aucune exécution, le serment peut être déféré à celui qui nie le bail. » C'est catégorique. Vous ne voudrez pas, Madame, m'imposer la iïicheuse nécessité de vous
appeler devant M. le juge de paix, et de vous demander le serment? Il n'en est qu'un seul qu'il me serait doux d'entendre de votre bouche.
MADAME PAGE
Tenez, vous êtes un homme abominable. Je vous ferai regretter votre opiniâtreté. Vous n'aurez jamais eu de propriétaire plus difficile, plus dure, plus intraitable que moi. Ne comptez pas sur la moindre concession de ma part. Au plus léger dégât, vous aurez l'huissier h vos trousses, et si vous ne payez pas exactement votre terme, h la minute, fussiez vous en voyage aux Grandes-Indes, ou à toute extrémité dans votre lit, je fais saisir et vendre impitoyablement vos meubles.
THÉMINES
Allez, Madame, allez... Je ne crains rien. Soyez certaine que je désarmerai vos noirs projets. Je serai un locataire modèle, et l'on me citera comme tel dans le quartier. J'aiderai M. Colombet à faire vos recettes, et, s'il le faut, je tirerai le cordon pour lui, et je ferai la partie de whist dans sa loge, avec Madame Colombet.
MADAME PAGE
C'est inutile, Monsieur, vous ne me changerez point.
THÉMINES
Je n'ai plus alors qu'un parti à prendre. Je vous propose. Madame, de vous acheter cet hôtel. Veuillez en fixer vous-même le prix. Je mets à mon achat une seule condition: c'est que vous consentiez à devenir ma locataire; vous prendrez l'appartement à côté, que vous vous étiez réservé. Je vous en demande seulement quatre mille francs ; c'est mille francs de moins que vous ne prétendiez pour celui-ci, qui lui est en tout semblable, au dire de M. Colombet. En outre, je le fais décorer à neuf. J'espère que je me montre superbe dans mes façons.
MADAME PAGE
Vous êtes fort aimable, mais je n'entends pas me défaire de mon hôtel.
THÉMINES
Mais, Madame, cela devient inextricable. Vous ne voulez pas me louer ni que je vous loue ; vous me repoussez comme locataire et comme proprié-
taire. On n'a rien vu de pareil depuis la fatalité antique. Oreste trouvait au moins où reposer sa tête. — J'entrevois une dernière issue.
MADAME PAGE
Vous avez de l'imagination.
THÉMINES
Laissez-moi d'abord ouvrir une parenthèse, et veuillez bien, Madame, m'écouter assise. C'était l'hiver dernier, h l'un de vos mercredis. Il était venu beaucoup de monde, de belles dames à la mode, des indifférents, quelques familiers, classe particulière d'oisifs qui profitent de ce qu'ils sont importuns avec assiduité pour imposer plus facilementleurs manies et leur sans-gêne. J'étais resté après les autres visiteurs. Le flux de paroles banales que vous aviez essuyé pendant deux ou trois heures, vous avait donné le goût d'une conversation moins vaine, et notre entretien prit naturellement un tour intime. Vous me parliez de vous-même, du vide que la mort d'un époux aimé avait fait dans votre cœur et dans votre existence. Vos confidences amenèrent les miennes. Je me plaignis de ma vie désœuvrée et sans but. Vous
fîtes quelques railleries sur ce que vous appeliez mes bonnes fortunes. Je répondis que la renommée m'avait noirci ou flatté outre mesure, et que je donnerais volontiers tous ces succès, prétendus ou réels, pour un bonheur sérieux et définitif, dont la dispensatrice n'était pas loin. Ceci parut vous déplaire. Je le compris par un geste qui m'indiqua que mon audience était terminée. Dans votre mouvement vous fites tomber un petit cachet ; je le ramassai, et vous me montrâtes une devise gravée sur la pierre : une fois et plus jamais. J'étais arrivé le cœur un peu égratigné; je partis avec une vraie blessure.
MADAME PAGE
Je ne présume pas que ce récit soit la préface d'une nouvelle déclaration; ce serait un guetapens.
THÉMINES
En tous cas, c'est le hasard qui l'aurait préparé. Puisque je lui dois cette rencontre inespérée et qu'il nous a mis dans ce dédale, permettez-moi de vous proposer le seul moyen d'en sortir. Madame, consentez ii m'accepter pour époux. Nous pour-
roiis habiter ensemble cet immeuble ; toutes les difficultés se trouveront supprimées, et je serai le plus heureux des hommes.
MADAME PAGE
Monsieur, de toutes vos folies celle-ci est la plus forte. Vous voyez combien il m'était impossible, avec vos sentiments, de vous agréer comme locataire.
THÉMINES
Je parle très-sérieusement, je vous jure. J'avoue que cela s'écarte un peu du formulaire classique, mais puisque le dénoûment est moral et bien trouvé...
MADAME PAGE
Finissons, monsieur. M. Colombet doit remarquer que nous restons bien longtemps à débattre les conditions du bail de cet appartement, que je ne vous loue pas, et vous ne voudrez point me compromettre dans l'esprit de mon concierge.
(Bruit au dehors. ) Quel est CC bruit?