SCÈNE VI
MADAME PAGE, THÉMLNES.
THÉMINES
Madame, tout est rentré dans l'ordre. Force est restée à la loi. J'ai dit à M"'^ Cascarette...
MADAME PAGE
Moulinette.
THÉMINES
Cascarette ou Moulinette, c'est tout un, car ces demoiselles passent par autant d'incarnations que le grand Vichnou ; j'ai dit ii M"<= Moulinette, dont j'ignorais la dernière métamorphose, que si elle n'était pas sage, elle m'obligerait ii lui demander la permission de lui présenter un commissaire de police de ma connaissance. Cette offre
l'a immédiatement calmée. Il y avait lÎMiuelqucs habitués de mon Cercle. Je leur ai lait entendre aussi raison. Seulement le pelit chose, je ne vous dis pas son nom, car il est le mari de l'une de vos amies, le petit chose m'a fort embarrassé. ïl m'a demandé si je venais de la part de la propriétaire, et à quel titre. Je cherchais une réponse diplomatique, lorsque M"*" Moulinette s'est mise au piano et a enlamé la bacchanale (VOrpliéc aux Enfers. J'en ai profité pour m'esquiver. Mais le petit chose n'est pas homme à se laire. Je redoute son bavardage.
MADAME PAGE
Cela est loi't désagréable, en eliet.
THÉMINES
il a heureusement les meilleures raisons pour ne point mettre sa femme dans le secret. Sans cela, en sa qualité de votre amie très-intime, elle en remplirait tout Paris avant deux jours.
MADAME PAGE
Laissez-moi deviner le nom.
THÉMINES
Essayez, mais je ne vous aiderai point; eesl à vous (le lire sur ma physionomie.
MADAME PAGE
M""' Gautier... M""^ de Fermont... Vous avez clignoté des yeux.
THÉMINES
Je n'y suis pour rien; mes yeux ont clignoté tout seuls. Mais je puis vous dire que ce n'est |)oint elle.
MADAME PAGE
Je le crois. Son mari serait inexcusable de liaiiler des demoiselle Moulinette. Je connais peu de lemmes aussi séduisantes que M""= de Fermont.
THÉMINES
D'accord.
MADAME PAGE
11 faudrait être de marbre pour n'en point dcvenii- amoureux. De (|ui donc a-l-on pai'h' à propos d'elle?
THËMINES.
Ne cherchez pas loin. C'est de moi, Madame.
MADAME PAGE
En effet, je me souviens. C'était l'an dernier, à l'époque de votre duel avec M. de Séligny, pour ce motif que l'on trouva si futile.
THÉMINES
M. de Séligny est mort, et je n'ai plus aucune raison de me taire. On ne connut point le vrai motif de notre duel, et je vous le révélerai d'autant plus volontiers que ma confidence fera disparaître, dans votre esprit, jusqu'au plus petit nuage sur le compte de M""' de Ferment. M. de Séligny avait parlé d'elle et de moi avec la dernière légèreté. J'ai pour maxime que calomnier une femme serait l'action la plus lâche s'il n'y en avait pas une plus méprisable encore : c'est le fait de l'homme qui autorise, fût-ce justement et, à plus forte raison, sans vérité aucune, des suppositions qui flattent son amour-propre, aux dépens de la réputation d'une femme. Je provoquai M. de Séligny, et je lui dis que, bien que je fusse en droit de me considérer comme l'offensé, je lui
abandonnais le choix des armes, pourvu qu'il m'aidât à couvrir ce duel d'un prétexte qui laissât M""" de Fermont hors de cause. Nous convînmes d'élever une discussion à propos d'un pari sur le champ des courses. On nous blâma denous battre pour une cause si frivole; mais au moins le nom de M'"'' de Fermont ne fut point livré â la malignité ; elle-même ignora que j'avais tiré l'épée pour elle.
MADAME PAGE
(A part.) C'est noble, et, ma pauvre chère devise, je crains bien que tu n'aies tort... (Haut.) Votre histoire est intéressante; je crois que j'ai le ridicule d'en être presque émue. Mais dites-moi, et cet appartement... Car nous ne pouvons rester ici jusqu'au soir.
THÉMINES
J'ai poussé l'insistance si loin que j'en suis vraiment confus.
MADAME PAGE
Je ne voudrais pas, cependant, que vous pussiez me supposer un mauvais caractère. Le fâcheux, c'est que j'ai renoncé â mon petit hôtel de la rue Blanche, pour le prochain terme.
THÉMINES
Il n'y a décidément que ce moyen... héroïque.
MAD.4ME PAGE
Vous y revenez encore?... Que dirait-on de nous?
THÉ.MINES
On dira que lorsqu'un galant homme offre à une honnête femme d'unir leurs existences, en tout honneur, le lieu, l'heure et l'occasion importent peu, et qu'en amour comme à la guerre, les marches rapides sont les meilleures et ne sont pas les moins sûres.
MADAME PAGE
Vous avez des maximes toutes prêtes...
THÉMINES
Il y a un notaire dans la maison. Nous pourrions passer chez lui en descendant. Ce serait cela de fait.
MADAME PAGE
Doucement. Laissez-moi le temps de me reconnaître.
THÉMINES
Je prends toujours l'appartement.
MADAME PAGE
Il le faut bien.
THÉMINES
Mais j'y pense, il y a une clause qui me chiffonne un peu pour la suite.
MADAME PAGE
Quoi donc?
THÉMINES
La propriétaire ne veut pas de jeunes enfants dans la maison.
MADAME PAGE
J'espère, Monsieur, que la propriétaire vous a fait assez de concessions pour aujourd'hui.
FIN
PQ Romberg, Edouard
R4.29A19 vers