ACTE OUATIUÈME
LE COMTE
Il fallait le lai demander à elle-même; elle est libre de faire ce qu'elle veut.
ANDRÉ
Voyons, mon père, il est impossible que vous en soyez arrivé là; un homme comme vous ne saurait aimer une pareille femme.
LE COMTE
Je l'aime, cependant.
ANDRÉ
Vous ne l'estimez pas?
LE COMTE
Je l'estime.
ANDRÉ
Que ne l' épousez-vous, alors ?
LE COMTE
Cela viendra peut-être.
ANDRÉ
Mon père !
LE COMTE
Monsieur! Comment, il vous plaît de partir un beau matin, vous et votre femme, de ne pas même me faire savoir où vous allez, de me laisser inquiet et malheureux, car j'avais la sottise de vous aimer, vous et elle, plus que tout au monde ! Il vous plaît ensuite de rester absents deux mois, sans me donner de vos nouvelles, sans vous soucier si je suis mort ou vivant; il vous plaît enfin de revenir, et, au lieu de rentrer chez vous comme par le passé, de vous en aller à la campagne et d'y rester huit jours sans m'en informer, sans remplir, vous, aucun de vos devoirs de fils, elle, aucun de ses devoirs de fille ; il vous plaît d'entrer chez moi sans même saluer les gens qui s'y trouvent, de me dire v vous » comme à un étranger, de m'interroger sur le ton d'un juge,
370 UN Pi:RE PUODIGtJii.
et il faut que moi, votre père, je me soumette à vos fantaisies, et que je réponde à vos questions? Vous devenez fou, je pense. Cessons donc cette étrange plaisanterie, et rappelezvous au plus tôt devant qui vous êtes...
ANDRÉ
Si je suis parti brusquement de Paris, c'est qu'en vous voyant, à la suite d'un dîner avec M. de Tournas, prendre des habitudes qui n'avaient aucun rapport avec la vie que nous menions précédemment, j'ai pensé que cette vie vous ennuyait, et que notre présence pouvait vous gêner; c'est que vous m'aviez dit vous-même que vous vouliez voyager, et qu'étant resté deux jours sans vous revoir, je pouvais et préférais même vous croire parti ; c'est qu'enfin j'aimais mieux vous laisser le champ libre que d'initier ma femme à des... élrangetés qu'elle doit ignorer. Je ne vous ai pas écrit pendant deux mois, parce que je n'étais pas sûr de vous écrire aussi convenablement que j'aurais dû le faire. En revenant, je me suis installé à la campagne, au lieu de m'installer chez moi, parce que chez vous,' et par conséquent chez moi, puisque la maison nous est commune, il y avait une personne avec laquelle il est interdit à une honnête femme de se rencontrer jamais, et que le rouge me monte au front rien que de penser à la possibilité de cette rencontre! Enfin, mon père, je vous ai dit « vous » , en entrant, comme à un étranger, parce que, en vous voyant en pareille compagnie, je ne pouvais pas reconnaître tout de suite le gentilhomme dont ma sainte mère a porté le nom.
LE COMTE, avec une émotion mêlée de colère.
Le nom de votre mère n'a rien à faire ici.
ANDRÉ
C'est vrai, et je lui demande pardon de l'y avoir prononcé.
Laissons là les grandes phrases bonnes pour les romans et les comédies. Abandonné par les miens, pour une cause ou
AGTK (JUATIUEME. 371
pour une autre, j'ai cherché la' consolation oii j'ai pu. Vous désirez connaître mes intentions. Mes intentions sont de continuer à vivre comme je vis; je reconnais à tout le monde le droit de le trouver mauvais, mais je ne reconnais à personne, pas même à vous, surtout à vous, le droit de me le dire. Je suis mon maître et je fais ce que je veux, je ne me mêle pas de votre vie, ne vous mêlez pas de la mienne, et, si c'est là tout ce que vous aviez à me dire, vous pouvez vous retirer.
ANDRE, après un moment d'hi'sifation.
Ainsi, vous me fermez votre porte ?
LE COMTE
Oui, si vous ne voulez pas être chez moi ce que vous devez être pour les gens que j'aime.
ANDRÉ
Ainsi vous ne voulez pas faire à votre nom, au monde, à moi, à vous-même, le sacrifice de cette femme ?
Non.
Eh bien!... alors
Eh bien?
LE COMTE
LE COMTE
ANDRE
C'est moi qui vous sauverai malgré vous et qui lui fermerai la porte de cette maison.
LE COMTE
Parce que?
ANDRÉ
Parce que... je suis ici chez moi l
LE COMTE
Allons donc!... Dites-le donc enfin, ce mot que je savais être votre grand argument, mais que je n'aurais jamais cru
entendre sortir de votre bouche. Ainsi, voilà ton dernier moyen pour me contraindre à faire ce que tu veux, voilà tout ce que ton cœur a trouvé ? Tu n'as pas compris qu'à partir du jour où ton père dépendait de toi, tu lui devais encore plus de respect et plus d'affection. Au bout de deux mois, tu l'abandonnais; au bout de quatre, tu lui reprochais ce qu'il n'accepte plus avec les conditions que tu lui imposes. Reprends ton argent, je ne veux plus rien de toi ; vat'en, non pas de cette maison, qui t'appartient, mais de mon cœur, que je t'avais donné tout entier, moi, et que je ne t'eusse jamais repris!
ANDRÉ
Mais...
LE COMTE
Tiens, veux-tu que je te dise, car tu n'as pas osé tout dire, tout à l'heure, en me donnant les raisons de ton départ : ce père qui s'était ruiné, ce père qui se plaçait en tiers dans ton bonheur, te gênait, t'ennuyait, et tu ne demandais qu'à te débarrasser de lui, et lorsque, pour mettre ton cœur à l'épreuve, je t'ai dit que je voulais partir, tu es devenu joyeux à la pensée de cette séparation. Tu m'as laissé seul, sans t'occuper de ce que je deviendrais dans un pareil isolement; il n'y a pas besoin de se gêner avec un père qui dépend de nous. Tu reparais enfin : pourquoi? Non pas parce que tu aimes ce père, non pas parce que tu veux le sauver, mais parce qu'il dépense trop d'argent et que cet argent est le tien. Alors, tu dis à un notaire : u Suspendez la pension, » et, bien armé de la sorte, tu viens imposer tes conditions. Ce sont des mœurs de laquais... Va-t'en !
ANDRÉ
Mon père!...
LE COMTE
Assez, monsieur, assez, et qu'il ne soit plus question de toutes ces choses-là entre nous. Vous pourrez rentrer ici quand vous voudrez avec votre femme. Dans une heure,