ACTE PREMIER
JACQUES
Non, madame.
HENRIETTE
Alors, vous ignoriez que la personne avec qui vous voyagiez nous connût, ou plutôt me connût, moi, car elle n'a jamais parlé à Hermine, qui ne sait même pas son nom, et qui croit que le hasard seul vous a amené ici.
JACQUES
Voici toute l'histoire, madame. M. de Nervaux, qui a quelques années de plus que moi, est voisin de campagne de ma mère, qui, comme je vous l'ai dit, a une propriété près de Ghâteauroux. Nous voyions souvent notre voisin. 11 se disposait à faire un voyage en Normandie, où il avait des fermes, disait-il; il me demanda si je voulais l'accompagner. Ma mère m'y engagea pour que je prisse un peu de distraction; j'avais beaucoup travaillé depuis quelques mois. Nous partîmes. Un jour qu'il était resté au Havre pour affaires, je vins me promener tout seul sur cette route d'Ingouville ; je vous rencontrai, vous et mademoiselle Hermine. Le soir, je fis part à M. de Nervaux de ma rencontre et de l'impression que j'en avais gardée. Je m'étais enquis de votre nom, et quand je vous nommai, il m'offrit de me présenter à vous, mais à la condition que je ne dirais à personne par qui ni comment j'avais été présenté. Le lendemain, il m'emmena dans une petite maison qu'il possède à une lieue d'ici et dont il ne m'avait jamais parlé. Nous vous rencontrâmes— par hasard — sur la route. Jl me présenta. Depuis ce jour, vous avez bien voulu m'accueillir comme si vous m'aviez connu depuis longtemps; je vous ai avoué que j'aimais Hermine, vous m'avez autorisé à le lui dire devant vous, et pour la première fois je viens de le lui dire pendant que vous n'étiez v pas là. Voilà tout ce que je sais, madame, et puis encore que je suis prêt à faire pour vous quoi que ce soit.
HENRIETTE
Je le crois; — aussi je regretterai moins des événements
— regrettables, — si la suite de ces événements amène, comme je l'espère, un mariage heureux pour Hermine, un mariage selon son cœur. M. de Nervaux m'a dit de vous ce que tout le monde doit en penser. Vous êtes, d'ailleurs, de ces hommes qui appellent, dès la première vue, une confiance sans réserve, et j'accepte franchement l'offre que vous me faites. Vous êtes jeune, vous aimez, vous me comprendrez. Eh bien, vous connaissez certaines situations nées de l'indifférence d'un mari et de l'oisiveté d'une femme, les rêves qui en sont l'excuse peut-être, les dangers et les hypocrisies qui en sont l'amertume et le châtiment. C'est à travers une de ces situations que vous vous trouvez jeté; mais cette situation avait cela de particulier, quand vous y avez été initié, que l'homme et la femme, après avoir été séparés quelques mois, venaient de s'apercevoir qu'elle n'avait plus de raison d'être. Ils en étaient arrivés, comme cela se voit souvent, à souhaiter une occasion, un prétexte, la femme pour rentrer dans la régularité de sa. vie d'autrefois, l'homme pour entrer dans une vie régulière. La délicatesse seule retenait encore un double aveu, cliacun des deux craignant d'affliger l'autre. Un événement futile, une lettre trouvée a brisé ce dernier lien; enfin on a prononcé le mot rupture et Ton s'est aperçu des deux côtés, au peu d'émotion qu© causait ce mot, dont on s'épouvantait jadis, que rien n'eût été plus facile que de rompre depuis longtemps. Bref, on en est à la dernière entrevue, celle où l'on se restitue les lettres à moitié effacées qu'il était inutile de s'écrire, et les portraits qui ne ressemblent plus, qu'il était inutile de se donner. Ne trouvez-vous pas comme moi que ces dernières formalités ont un côté plus ridicule qu'élégiaque, et qu'il, vaut mieux qu'un ami se charge de la constatation du décès et de l'apposition des scellés? Voulez-vous être cet ami?
JACQUES
Que faut-il faire?
HENRIETTE, lui remettant un paquet de lettres.
Il faut aller jusqu'à cette maison dont vous parliez tout à