ACTE III, SCENE III
Grâces , appas , jeunesse f en sa beauté suprême Tout ravit ! Je le sens , et , dit-on , je tous aime. Du rang sacerdotal l'austère dignité Rend muet cet amour en silence irrité.
Mon cœur ne peut souffrir quiconque vous approche. Jaloux même du Toi... (Songez que ce reproche Par le public jaseur m'est fait injustement.) Lui soufflant des soupçons qui n'ont nul fondement , J'inspire à votre époux son oubli de vous plaire; Je l'entoure d'objets choisis pour le distraire ; Je veux qu'il chasse et joue , et soit environné Des belles Mont-Bazon, Haute-Fort , Guémené.
Pour vos appas encor je crains sa préférence. Lorsque ce duc anglais , ambassadeur en France , De ses séductions amusa vos loisirs , Je pressai son renvoi pour frustrer ses désirs. Me trômpais-je? 11 brûlait de quitter l'Angleterre. Pour déclarer ses feux il déclara la guerre ; Prêtant à rire aux gens , s'ils savaient ici-bas A quoi peu tient le sort des plus vastes Etats ! Votre illustre beau-frère a de grands apanages, Admire vos attraits , vos nobles avantages , Et si Dieu nous privait de notre souverain , Ce jeune successeur vous offrirait sa main.
Médicis en conçoit , en nourrit la pensée.
Voilà pourquoi mon ame est par elle offensée ; Voilà pourquoi je brouille , en mes dépits jaloux , Et les fils , et la mère , et l'épouse , et l'époux ; Je dévore en secret d'amoureuses alarmes , Contre moi , contre vous , mes rigueurs sont mes armes ,
242 RICHELIEU
Mon amour se signale en persécution Qui sert ou qui combat ma folle passion. . .
Madame , le public raconte ainsi l'histoire De mes crimes divers. Veuillez bien n'y pas croire , Et ne point soupçonner un ministre , un prélat , Qu'une fausse apparence accuse avec éclat.
anne embarrassée.
Ah ! je ne concevrai jamais. . . qu'on vous accuse. . . De m'aimer. . . Ni pourquoi cette apparence abuse.
RICHELIEU
Votre beauté , Madame , explique cette erreur.
ANNE
Puis , telle est du babil la maligne fureur
Que sur la moindre marque elle cherche un coupable.
RICHELIEU
D'inspirer tant d'amour votre vue est capable i
ANNE
Mais , point à vous... D'ailleurs quels garans en a-t-on?
RICHELIEU
Pas plus que l'on n'en a de mon aversion.
En m'imputant la haine , ou l'amour, sans indice , Vous me feriez , Madame , une égale injustice^.
anne avec douceur.
Oui , des préventions on doit se défier...
Et la cour a souvent pu vous calomnier.
RICHELIEU
On m'accuse de haine ! et quelle preuve claire Me confond ! quelques mots échappés par colère. On m'accuse d'amour ! sur quels signes certains !