‹ ComédiesChapitre 11 sur 47 · SCÈNE^VII · texte numérisé non relu

SCÈNE^VII

POIL DE CAROTTE, MONSIEUR LEPIC

MONSIEUR LEPIC

Et maintenant, veux-tu me répondre?

l34 POIL DE CAROTTE

Cette fille aurait bien dû tenir sa langue, mais elle dit la vérité, ma mère me défend d'aller ce soir à la chasse.

MONSIEUR LEPIC

Pourquoi ?

Ah! demande-le lui.

Elle te donne un motif.

Elle n'a pas de comptes à me rendre.

MONSIEUR LEPIC

Elle a besoin de toi ?

Elle a toujours besoin de moi.

MONSIEUR LEPIC

Tu lui as fait quelque chose?

Je le saurais. Quand je fais quelque chose à ma mère, elle me le dit et je paye tout de suite. Mais j*ai été très sage cette semaine.

MONSIEUR LEPIC

Ta mère te défendrait de venir à la chasse >

Elle me défend ce qu'elle peut.

POIL DE CAROTTE l35

MONSIEUR LEPIC

Avec moi ?

Justement.

Sans aucune raison ?... Qu'est-ce que ça peut lui faire ?

Ça lui déplaît, parce que ça me fait plaisir.

MONSIEUR LEPIC

Tu te l'imagines !

Déjà tu te méfies...

MONSIEUR LEPIC. H fait quelques pas de long en large, s'approche de Poil de Carotte et lui passe la main dan» les

cheveux.

Redresse donc tes bourraquins, ils te tombent toujours dans les yeux... Qu'est-ce que tu as sur le cœur? (Silence de Poil de Carotte oppressé.) Parle.

POIL DE CAROTTE, se dresse, résolu.

Papa, je veux quitter cette maison.

MONSIEUR LEPIC

Qu'est-ce que tu dis?

POIL DE CAROTTB

Je voudrais quitter cette maison.

l36 POIL DE CAROTTE

MONSIEUR LEPIC

Parce que?

Parce que je n'aime plus ma mère.

MONSIEUR LEPIC, narquois.

Tu n'aimes plus ta mère, Poil de Carotte? Ah! c'est fâcheux. Et depuis quand ?

Depuis que je la connais, — à fond.

MONSIEUR LEPIC

Voilà un événement. Poil de Carotte. C'est grave, un fils qui n'aime plus sa mère.

Je te prie, papa, de m'indiquer le meilleur moyen de me séparer d'elle ?

MONSIEUR LEPIC

Je ne sais pas. Tu me surprends. Te séparei de ta mère ! Tu ne la vois qu'aux vacances, deux mois par an.

C'est deux mois de trop. — Ecoute, papa, il y a plusieurs moyens : d'abord je pourrais rester au collège toute l'année.

MONSIEUR LEPIC

Tu t'y ennuierais à périr.

POIL DE CAROTTE iB/

Je bûcherais, je préparerais la classe suivante. Autorise-moi à passer mes vacances au collège.

MONSIEUR LEPIC

On ne te verrait plus d'un bout de l'année à l'autre ?

Tu viendrais me voir là-bas.

MONSIEUR LEPIC

Les voyages d'agrément coûtent cher.

Tu profiterais de tes voyages d'affaires, — avec un petit détour...

MONSIEUR LEPIC

Tu nous ferais remarquer, car la faveur que tu réckmcs est réservée aux élèves pauvres.

Tu dis souvent que tu n'es pas riche.

MONSIEUR LEPIC

Je n'en suis pas là. On croirait que je t'abandonne.

Alors, laissons mes études. Retire-moi ducollège, BOUS prétexte que je n'y progresse pas, et je prendrai un métier.

l38 POIL DE CAROTTE

xMONSIEUR LEPIC

Lequel choisirais-tu ?

POIL DE CAROTTS

Il n'en manque pas dans le commerce, l*industrie et l'agriculture.

MONSIEUR LEPIC

Veux-tu que je te mette chez un menuisier de la ville?

Je veux bien.

MONSIEUR LEPIC

Ou chez un cordonnier ?

Je veux bien, pourvu que je gagne ma vie.

MONSIEUR LEPIC

Oh ! tu me permettrais de t'aider encore?

Certainement, une année ou deux, s'il le fallait.

MONSIEUR LEPIC

Tu rêves, Poil de Carotte ! Me sûis-je imposé de grands sacrifices pour que tu cloues des semelles ou que tu rabotes des planches?

POIL DE CAROTTE, découragé.

Ah I papa, tu te joues de moi I

Franchement, tu le mérites. Y penses-tu > Ton frère bachelier, peut-être, et toi savetier I

Papa, mon frère est heureux dans sa famille.

MONSIEUR LEPIC. H va s*asseoir sur le banc. Et toi, tu ne l'es pas ? Pour quelques petites scènes ? des misères d'enfant I

POIL DE CAROTTE, un peu à lui-même.

11 y a des enfants si malheureux qu'ils se tuent I

MONSIEUR LEPIC

C'est bien rare.

Ça arrive.

MONSIEUR LEPIC, toujours narquois*.

Tu veux te suicider?

De temps en temps.

MONSIEUR LEPIC

Tu as essayé ?

POIL DE CAROTTB

Deux fois.

MONSIEUR LEPIC

Quand on se rate la première fois, on se rate louj.."jrs

Je reconnais que la première fois je n'étais pas bien décidé. Je voulais seulement voir l'effet que ça fait. J'ai tiré un seau du puits et j'ai mis ma tête dedans. Je fermais le nez et la bouche et j'attendais l'asphyxie^ quand, d'une seule' calotte, madame Lepic — ma mère 1 — renverse le seau et me donne de l'air. (Il rit. M. Lepic rit dans sa barbe.) Je n'étais pas noyé, je n'étais qu'inondé de la tête aux pieds. Ma mère a cru que je ne savais qu'inventer pour salir notre eau et empoisonner ma famille

MONSIEUR LEPIC

A propos de quoi te noyais-tu?

Je ne me rappelle plus ce que j'avais fait, ce jourlà, à ma mère. Mon premier suicide n'est qu'une gaminerie : j'étais trop petit. Le second a été sérieux.

MONSIEUR LEPIC

Ohl ohl cette figure ! Poil de Carotte.

J'ai voulu me pendre.

MONSIEUR LEPIC

Et te voilà. Tu n'avais pas plus envie de te pendre que de te jeter à l'eau.

J'étais monté sur le fenil de la grange. J'avais attaché une corde à la grosse poutre, tu sais ?

MONSIEUR LEPIC

Celle du milieu.

J'avais fait un nœud, et le cou dedans, les pieds joints au bord du fenil, les bras croisés, comme ça...

MONSIEUR LEPIC

Oui, oui...

Je voyais le jour par les fentes des tuiles.

MONSIEUR LEPIC, troublé.

Dépêche-toi donc.

J'allais sauter dans le vide, on m'appelle.

MONSIEUR LEPIC, Soulagé.

Et tu es descendu?

POIL DE CAROTTB

Cu}.

MONSIEUR LEPIC

Ta mère t*a encore sauvé la vie.

Si ma mère m'avait appelé, je serais loin. Je suis

redescendu parce que c'est toi, papa, qui m'appelais.

MONSIEUR LEPIC

C'est vrai ?

POIL DE CAROTTE, regardant du côté du fenil

Veux-tu que je remonte? La corde y est toujours. (M. Lepic se dirige vers la grange et hésite.) Va, va, je ne mens qu'avec ma mère.

MONSIEUR LEPIC. Il n'entre pas, il revient et saisit la main de Poil de Carotte.

Elle te maltraite à ce point 1

Laisse-moi partir.

MONSIEUR LEPIC

Pourquoi ne te plaignais-tu pas?

Elle me défend surtout de me plaindre. Adieu, papa.

MONSIEUR LEPIC

Mais tu ne partiras pas. Je t'empêcherai de faire un coup pareil. Je te garde près de moi et te- jure que désormais on ne te tourmentera plus.

Qu'est-ce que tu veux que je fasse ici, puisque je n'aime pas ma mère?

MONSIEUR LEPIC. La phrase lui échappe.

Et moi, crois-tu donc que je l'aime?

Il marche avec agitation.

POIL DE CAROTTE, le SUit.

Qu'est-ce que tu as dit, papa ?

MONSIEUR LEPIC, fortement.

J*ai dit : Et moi, crois-tu donc que je l'aime ?

POIL DE CAROTTE. H rayonne.

Ohl papa, je craignais d'avoir mal entendu.

MONSIEUR LEPIC

Ça te fait plaisir?

Papa, nous sommes deux. — Chut! Elle nous surveille par la fenêtre.

MONSIEUR LEPIC

Va fermer les volets.

Oh non, par les carreaux elle me foudroierait.

MONSIEUR LEPIC

Tu as peur?

Oh oui, fais ta commission toi-même. (M. Lepic va fermer les volets. Il les ferme, le dos tourné à la tenétre.)

144 POÏL DE CAROTTE

Tu as du courage, lui fermer les volets au nez, en plein jourl... Qu'est-ce qui va se passer?

MONSIEUR LEPIC

Mais rien du tout, bêta.

POIL DE CAROTTB

Si elle les rouvre !

MONSIEUR LEPIC

Je les refermerai. Elle te terrifie doncî

Tu ne peux pas savoir, tu es un homme, toi. Elle me terrifie... au point que si j'ai le hoquet elle n'a qu'à se montrer, c'est fini.

MONSIEUR LEPIC

C'est nerveux.

POIL DE CAROTTB

J'en suis malade.

MONSIEUR LEPIC

Ton frère Félix n'en a pas peur, lui î

Mon frère Félix I il est admirable. Je devrais le détester parce qu'elle le gâte et je l'aime parce qu'il lui tient tête. Quand, par hasard, elle le menace, il attrape un manche à balai, et elle n'approche pas. Quel typel Aussi elle préfère le prendre par

les sentiments : elle dit qu'il est d'une nature trop susceptible, qu'elle n'en ferait rien avec des coups, et qu'ils s'appliquent mieux à la mienne.

MONSIEUR LEPIC

Imite ton frère... défends-toi.

Ah I si j'osais! Je n'oserais pas, môme si j'étais majeur, et pourtant je suis fort, sans en avoir l'air. Je me battrais avec un bœuf I Mais je me vois armé d'un manche à balai contre ma mère. Elle croirait que je l'apporte, il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu'elle me dirait merci, avant de taper.

MONSIEUR LEPIC

Sauve-toi.

Je n'ai plus de jambes ; elle me paralyse ; et puis il faudrait toujours revenir. C'est ridicule, hein I papa, d'avoir à ce point peur de sa mère! — Ne te fait-elle pas un peu peur aussi ?

MONSIEUR LEPIC

A moi ?

Tu ne la regardes jamais en face.

MONSIEUR LEPIC

Pour d'autres raisor>

Quelles raisons, papa?... — Ohl.,,

MONSIEUR LEPIC

Qu'est-ce qu'il y a encore >

Papa, elle écoute derrière la porte En eiïet, madame Lepic avait entr'ouvert la porte. Surprise en faute, elle l'ouvre, descend l'escalier et vient peu à peu, avec des arrêts çà et là, ramasser des brindilles de fagots.

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