‹ ComédiesChapitre 2 sur 47 · PIERRE, MARTHE · texte numérisé non relu

PIERRE, MARTHE

Pierre se promène d'une fenêtre à l'autre. iMarthe est assise près d'une table à thé.

MARTHE. Elle a la figure étonnée et rieuse d'une femme qui ne veut pas croire ce qu'on rieni de lui dire.

Comment! Depuis que vous êtes marié, vous n'avez jamais eu de maîtresse?

PIERRE

Jamais.

MARTHE

Vous pouvez bien me le dire, puisque nous causons librement. N'ayez pas peur qu'on vous en-

tende?... (Elle désigne un des côtés du chalet.) Votre femme veille près de sa petite filb qui était toute grognon au dîner ; elle craint une mauvaise nuit, mais ce ne sera rien.

PIERRE

Je l'espère.

MARTHE

Les dents, peut-être)

PIERRE

Sans doute, je ne sais pas.

Chère petite! Sa maman ne la quitterait pas pour vous surprendra aux pieds d'une autre femme. Allons, dites-le moi.

PIERRE

Je vous le dis : jamais.

MARTHE

Vous ne me le diriez pas.

PIERRE

Je vous le dirais, pour me faire valoir,

MARTHE

Au moins, vous avez eu des tentations?

PIERRE

Nonl... Ah! si, une.

MARTHE

Dites?

PIERRE

Je me rappelle qu'un jour, dans la rue, à je ne sais quel passage de princes exotiques, j'ai bousculé une jeune dame pas mal, très bien, ma foi, qui a daigné sourire à mes excuses. Il y avait tant de monde, sans compter un kiosque de journaux qui ne voulait pas se déranger, qu'elle ne voyait rien, ni moi non plus. Nous nous sommes mis à l'écart. Comme je lui débitais des galanteries vagues, elle m'a donné son adresse exacte et elle m'a invité à lui faire une visite. Je ne l'ai pas faite. J'ai envoyé à ma place une boîte à gants, vide.

Pourquoi vide?

PIERRE

Parce que ça coûte moins cher.

MARTHE

C'était si peu de chose, votre dame?

PIERRE

C'est ce que j'ai de plus mondain a vous ofFrir, Le reste ne vaut pas un aveu.

MARTHE

Si, si, ça m'intéresse, je raffole de ces confidences.

PIERRE

Je me rappelle qu'une autre fois... ohl non...

MARTHE

Si, si!

PIERRE

... je regardais une petite bonne qui venait d'entrer à la maison. Elle essuyait les meubles de mon cabinet de travail avec une application sournoise. Elle rôdait d'un pied de table à un bâton de chaise. Il faisait lourd, orageux. Elle reluisait comme une tartine. Elle m'agaçait. Brusquement... vous me faites rougir... je l'ai embrassée un bon coup.

Quelle horreur 1 Sur la joue?

PIERRE

Je ne sais pas, au juger, sans voir. Et je me suis sauvé 1

Ohl le lâche!

MARTHE

PIERRE

Lâche et méchant, car au premier prétexte je l'ai fait flanquer à la porte. Je ne sais pas si elle a compris quelque chose à son aventure.

MARTHE

Elle aurait dû demander des explications à votre femme. Et une autre fois?

LE PAIN DE MÉNAGE 5l

PIERRE

C'est tout. Ah! dame! ce n*est pas riche. Ayez pitié d'un pauvre homme. Il y a des maris fidèles. J'en suis un.

MARTHE

Vous croyez à la fidélité des hommes?

PIERRE

Je crois à la mienne, je suis bien forcé. Je crois encore à celle de votre mari. Et vous?

Sans effort. Et depuis combien d'années êtes-vous marié?

PIERRE

Douze. Je me suis marié jeune, dès que j'ai eu l'âge de raison.

MARTHE se lève, moqueuse.

Douze !

PIERRE

Et je ne compte pas les mois de fiançailles.

MARTHE

Laissez-moi vous regarder.

PIERRE

Regardez, regardons-nous. Je ne me lasserai pas le premier. Ça m'est égal d'avoir l'air ridicule devant vous. Je sais que vous ne vous fiez pas aux apparences.

MARTHE

Vous, ridicule I Vous méritez du bronze et une niche. Vous êtes un saint.

PIERRE

Mais vous qui faites le malin, voulez-vous me dire si vous avez eu des amants ?

MARTHE

Cette question, à moi 1 Des amants, au pluriel t Pourquoi faire ?

Pour tromper plusieurs fois votre mari... J'exagère ?

MARTHE

Totalement.

PIERRE

Vous n'avoueriez pas.

MARTHE

Mais si, ça me ferait valoir.

PIERRE

Comme on a dû vous faire la cour >

MARTHE

Pas tant que vous croyez.

PIERRE

Cette blague I

LE PAIN DE flîÉNAGE 53

MARTHE

Non, coquetterie à part. Jeune fille, j'ai mis en flamme, comme toutes les jeunes filles, un cœur ou deux ; on a fait une chute de cheval sous mes fenêtres...

PIERRE

Ohl

On l'a faite adroitement, ça compte tout de même et je m'en honore ; mais depuis, rien. Une fois mariée, je n'ai pas eu la curiosité de regarder par la fenêtre.

PIERRE

Craignez- VOUS que votre mari écoute?... La chasse d'aujourd'hui l'a rompu. Il dort — (Pierre désigne l'autre côté du chalet.) — dans son lit, en toute sécurité. Vous osez me dire qu'aucun homme ne s'est encore risqué.

MARTHE

Je le soutiens.

PIERRE

La mémoire vous fait défaut, on vous a écrit des lettres ?

MARTHE

On savait bien que mon mari, après les avoir lues, m'aurait défendu de répondre.

PIERRE

C'est fort.

MARTHE

C'est comme ça.

PIERRE

Je me demande à quoi les hommes qui vous connaissent occupent leurs loisirs.

Mon ami, ces choses-là se passent à peu près de la même façon dans tous les milieux. Les hommes, sans cesse à l'affût, il est vrai, ne s'approchent pourtant que si on leur fait signe.

PIERRB

Quel signe?

MARTHE

Oh ! il varie avec le milieu et il échappe aux indifférents comme vous. Mais il y a toujours un si- ;gne.

PIERRB

Faites-le, pour voir.

MARTHE

Non, je ne veux pas faire de signe, à personne. Voilà mon secret.

PIERRE

Quoi I vous n'avez rien à la conscience que je

pourrais vous reprocher : une peccadille, une tache imperceptible ?

MARTHE

Il n'y a pas que vous d'immaculé, mon ami. Je vous assure que je vous le dirais. Entre nous, ça n'a aucune importance.

PIERRE

Aucune. Vous voyez bien que, vous aussi, vous n'êtes qu'une honnête femme, et vous ne serez jamais qu'une honnête femme.

MARTHE

Vous me dites ça avec mépris.

PIERRE

Je vous le dis avec respect : vous ne serez jamais qu'une honnête femme.

MARTHE

Oh! Oh!

PIEKRB

Ahl Ah!

MARTHE

Vous m'engagez trop. Je suis une honnête femme jusqu'à présent. Mais je ne crie pas, sur les toits, que je serai toujours une honnête femme. Est-ce que je le sais ? A la vérité, je n'en sais rien. Je n'ai aucune envie de tromper Alfred, et pourtant je serais désolée d'avoir la certitude de ne jamais le

tromper. Ce serait là une certitude un peu niaise, un peu humiliante. Je réponds d'hier, je réponds même d'aujourd'hui. Je ne prétends pas que ce soit héroïque, mais c'est déjà suffisant.

PIERRE

Et vous faites vos réserves pour l'avenii.

MARTHE

Je fais la part de l'imprévu, des heures de crise, où tout ce qu'on s'était juré et rien, c'est la même chose. Je refuse de prononcer des vœux de fidélité éternels. Je suis une honnête femme qui doute quelquefois de sa résistance. Ma vie, jusqu'à ce jour, a glissé droite et légère, sur une glace pure. Mais il faut craindre l'accident. Je le crains. Je l'imagine, et je frissonne de peur. C'est très agréable.

PIERRE

Voilà ! voilà ! Vous parlez en femme qui n'est pas sotte. Vous tomberez, s'il le faut, demain ou après-demain. On ne peut pas fixer la date d'un accident.

MARTHE

J'accorde seulement qu'il est possible.

PIERRE

Probable.

MARTHE

Non, il me répugne de préciser davantage. L'idée perverse m'amuse d'abord, mais je sens vite

L^ PAIv DE MÉNAGE

que la chose n'aurait rien de drôle, n'importe quand et n'importe avec qui. Pour que l'image de l'adultère ne me fasse pas baisser d'écœurement les yeux, il faut qu'elle reste dans le vague et le lointain.

PIERRE

Elle peut vous mener loin.

MARTHB

Je ne suis pas pressée.

Ni moi, ni votre mari non plus, ni ma femme non plus. Ainsi, dans ce rustique chalet, où nous vous offrons, pour quelques semaines d'automne, une hospitalité amicale, il y a réunies quatre personnes mariées, et, par un hasard extraordinaire, ces quatre personnes sont toutes les quatre d'une fidélité à l'abri des coups de foudre. Vous aimez bien votre mari, votre mari vous aime bien, ma femme m'aime bien et j'aime bien ma femme. Sous le même toit, sur deux ménages, il y a deux ménages modèles. Deux sur deux ! Nous réalisons le maximum... sauf erreur.

MARTHB

Moi, je n'en cherche pas.

PIERRE

Vous auriez tort : votre mari est jeune, beau garçon...

MARTHE

Distingué.

PIERRE

Beau garçon, plus beau garçon que moi. Il est moins fort, mais il a une bonne santé.

MARTHE

Excellente ; un peu sujet aux migraines.

PIERRE

Ce n'est pas grave. Cela vient de ce qu'il possède, dans toute l'acception du mot, la plus jolie femme de Paris.

Une des plus jolies femmes

PIERRE

0ht pendant que j'y étais!.. Et comme il vous aîme beaucoup...

MARTHE

Beaucoup.

PIERRE

Et que vous l'aimez beaucoup...

MARTHE

Beaucoup.

PIERRE

Je conclus que vous ne vous ennuyez pas

MARTHE

Rarement. Mais plaignez-vous donc. Vous n'êtes pas mal.

PIERRE

Je suis mieux que ça.

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