HENR
Vous avez pris la belle.
MONSIEUR VERNBT
Oui, et par un beau coup.
HENRI
Superbe I
Un liement sur votre bras tendu : ma pointe a filé dessous, comme une balle. Je vous crevais.
MADAME VERNET
Quelle horreur!
igO MONSIEUR VERNET
MONSIBUR VERNBT
Elle déteste ça.
HENRI
Vous ne vous intéressez pas à Pescrime, madame?
MADAME VERNBT
C'est si brutal I
Oh ! madame 1 C'est plus un jeu d'adresse que de force, c'est presque un jeu d'esprit. C'est une science, je vous assure, c'est même un art, puisqu'il m'a valu de connaître M"* et M. Vernet.
Madame Vernet s'incline.
MONSIEUR VERNBT
Toujours des choses fines I
HENRI
Je ne pouvais, monsieur Vernet, vous rencontrer que dans une salle d'armes.
Un homme simple comme moi I
HENRI
Vous vous méprenez : un homme de votre situation, fortuné comme vous! C'est moi qui suis sans importance et je dis que, seule, l'escrime pouvait mettre face à face, une première fois, puis à peu près quotidiennement, deux hommes si différents, venus de points si opposés.
Très exact 1
HENRI
Et à peine croisent-ils le fer, qu'ils cessent d'être étrangers l'un à l'autre. Regardez-les, madame : ils ont l'air de jouer, ils se battent pour rire, mais ils s'observent...
Encore une!... continuez.
HENRI
Ils se livrent, mais ils se jugent; ils s'acharnent, mais ils s'estiment.
Encore une!
HENRI
Une quoi, monsieur Vernet?
Une chose fine.
HENRI, encouragé.
Ahl... Et cette^ coutume de se serrer la main, après chaque assaut, elle semble d'abord banale, mais toutes ces poignées de main font leur oeuvre, et mieux que les longues années d'une vie commune, elles façonnent promptement une camaraderie, une amitié.
Voilà, Julie, ce que c'est que l'escrime.
MADAME VERNET
Vous me réconcilieriez avec elle, monsieur.
A-t-il tourné ça? On croirait qu'il prépare ce qu'il dit, avant de venir.
Je vous jure que c'est naturel.
Je le sais bien, je plaisante.
HENRI
Bon!... Et moi, pour VOUS punir, monsieur Vernet, je VOUS annonce une grande nouvelle ! Aujourd'hui, après votre départ, les élèves de la salle se sont réunis dans un petit coin, et à l'unanimité, vous ont élu leur président.
M0NS>IEUR VERNET, troublé, se lève.
Moi 1
HENRI salue.
Monsieur le Président!...
Président de la salle! Comme vous êtes gentils, tousl Je suis flatté, je suis...
MADAME VERNET prend la main de M. Vernet, Qu'est-ce que tu auras à faire?
HENRI
Rien, madame. Ce n'est qu'un honneur, comme
MONSIEUR VERNET IQS
toutes ces présidences-là, ni rétribué, ni dangereux.
Que pourrais-je bien leur offrir, à ces messieurs"?
Vous les remercierez demain, par quelques mots.
J'espère m'acquitter avec un peu plus de frais. Quel ennui<qùe nous partions demain!
HENRI
Demain?
MADAME VERNET
Les malles sont prêtes.
HENRI
Ne vous désolez pas, je vous excuserai jusqu'à votre retour.
J'aurais voulu moi-même... Ça me gâte mon plaisir. Ah! je suis contrarié... Voulez-vous me permettre de vous débarrasser de votre petit paquet? — Je ne suis pas indiscret?
HENRI
C'était pour vous et pour madame Vernet. Je
ous prie d'accepter ce rien, en souvenir des bonnes
heures, trop brèves et trop rares, passées avec vous.
Qu'est-ce que ça peut être? Je regarde?
Faites.
MONSIEUR VERNET déficelle le paquet Pour une année >
HENRI
Pour une année?
Ma présidence)
HENRI
Non, non, à vie, à vie ! à moins que vous ne vous conduisiez mal.
Je saurai me tenir. (A madame Vernet.) Des ciseaux, Julie ! (Henri prête son canif.) Un livre 1 Henri Gérard ! c'est votre nom, un livre de vous ? Titre : Des Rimes. (Ne comprenant pas.) Des Rimes?
MADAME VERNET
Des vers.
Ah 1... Vous êtes poète?
MADAME VERNET
Je m'en doutais,
Moi pas. Et il a écrit quelque chose en haut du livre.
MONSIEUR VERÎIET 19^
MADAME VERNET
Une dédicace.
MONSIEUR VERNET. Il lit.
« A madame Vernet, hommage respectueux, »
MADAME VERNET
Merci, monsieur.
HENRI
J'aurais pu trouver mieux, madame, mais je ne me suis pas permis de chercher.
Pourquoi)
HENRI
Par discrétion. ''
MONSIEUR VERNET rend le canif
Ah! oui... « Et à Monsieur Vernet, mon meilleur ennemi à l'épée. » Comme c'est spirituel !
M. Vernet serre la main d'Henri.
HENRI
De quel côté allez-vous >
MONSIEUR VERNET. Il sc rassied.
Je savais que vous n'étiez pas tout le monde, je vous soupçonnais môme d'être artiste, et je le disais, il n'y a qu'un instant, à Julie, mais j'ignorais que vous fussiez poète.
Je me cache, c'est si mal vu.
IQÔ MONSIEUR VERNET
MONSIEUR VERNET, à madame Vernet.
Et modeste 1 le titre t'a frappée, toi? Des Rimes,
MADAME VERNET
C'est neuf.
HENRI
Plutôt bizarre.
Original! et moi j'aime tout ce qui 'est original. C'est la première fois qu'un auteur m'offre lui-même son livre. J'espère bien que ce ne sera pas la dernière.
HENRI
Je le crains.
MADAME VERNET
Nous le lirons au bord de la mer,
Nous le dégusterons dans un cadre approprié.
HENRI
C'est à la mer que vous allez?
MADAME VERNET
Oui, chaque année
iENRI
Ah! la mer!
MADAME VERNET
C'est si grandiose!
MONSIEUR VERNET IÇ7
Je veux le commencer ce soir, dans mon Ut.
MADAME VERNET
Ohl Victor, pas avant moi.
Si, si, pour en avoir une idée.
MADAME VERNET
Alors, tu me le prêteras, et je le lirai tout haut. MONSIEUR VERNET. Il jette Des Rimes à madame Vernet.
Tiens, je te le donne. (A Henri.) Je lui cède toujours. C'est votre dernier?
HENRI
Et mon premier.
La presse en a parlé?
HENRI
Pas encore.
C'est donc une primeur?
HENRI
Toute fraîche, elle vient de paraître.
Ce doit être exquis. Mais je vous préviens que uous sommes des profanes
IÇ8 MONSIEUR VERNET
HENRI
Ce sont les meilleurs juges.
Moi, du moins, car ma femme...
MADAME VERNET, feuilletant la brochure.
Je ne m'y connais pas non plus, mais je goûte vivement la poésie quelle qu'elle soit... et la vôtre a l'air d'être...
HENRI
Vous lisez un peu, madame?
MADAME VERNET
Un peu, oui, monsieur.
Beaucoup. — Moi je n'achète jamais de livres.
Par principe >
MONSIEUR VERNBT
Non.
HENRI
Par économie?
Non, par habitude. Mais Julie est abonnée à ijd cabinet de lecture.
MADAME VERNET
Il reçoit toutes les nouveautés.
Vous savez que c'est une artiste aussi dans son genre.
MADAME VERNET
Jolie artiste 1
Elle comprend tous les arts, sauf Pescrime... Oh! l'escrime !
HENRI
Ce n'est pas une lacune.
MONSIEUR VERNET, à madame Vernct.
En échange, tu dessines comme un architecte.
Ne le croyez pas, monsieur Henri I
Et musicienne! des doigts d'une vitesse!
MADAME VERNET
Je pianote à peine, mais la belle musique m'émeut comme la belle poésie.
Au fait, si vous nous lisiez un morceau de la vôtre.
HENRI
J'ai horreur de lire mes vers.
200 MONSIEUR VEFfNET
MADAME VERNET
Pour nous faire plaisir.
HENRI
Sans façons, madame; je ne lis pas mal les vers des autres, mais les miens..
Non!
HENRI
Je vous assure que je ne me ferais pas prier.
Soit, parce qu'il est tard et que vous ne pourriez pas|tout lire, — (Menaçant.) — mais à notre retour..
Vous serez obligés de m'arrêter.
Soyez tranquille... poète! Je suis l'ami, nous sommes les amis d'un poète! nous nous mettons bien.
HENRI
Vers quel point de la mer vous dirigez-vous?
MADAME VERNET
Nous allons à Fleuriport, sur la Manche.
HENRI
Vous y resterez longtemps?
MADAME VERNET
Deux mois.
HENRI
Que vous êtes heureux de quitter Paris!
Surtout par ces chaleurs.
HENRI
Ah 1 si je pouvais faire comme vous !
Vous n'avez pas de congé? •
J'en ai d'un bout de l'année à l'autre. Je suis libre par profession. Ma carrière est on ne peut plus
libérale.
Eh bien 1 — Ça me fait quelque chose d'être président de notre salle d'armes. — Eh bien?...
HENRI
En fait, je ne suis pas libre. Il faut que je reste pour me tenir au courant. C'est un livre qui paraît, une première, une inauguration, un vernissage, etc., etc.. que sais -je?
MADAME VERNET
Je croyais qu'après le grand prix...
HENRI
On est moins bousculé, moins distrait de ses travaux, madame, mais c'est égal... quelle vie!
MADAME VERNET
La vie parisienne I
La vie échevelée !
HENRI, mélancolique.
D'ailleurs, où irais- je?
Venez à Fleuriport, on se retrouvera.
C'est bien modeste pour M. Henri habitué aux plages mondaines, notre petit trou.
HENRI
Oh I madame, vous me faites injure.
Et la mer n*est nulle part un petit trou. Ecoutez, Henri,... monsieur Henri.
HENRI
Je vous en prie.
Ecoutez, mon cher Henri, — oui, assez de mon' sieur entre nous, — vous n'allez pas me faire croire que vos travaux, et j'ignore ce que vous entendez par là...
MADAME VERNET
Ses travaux de poète, mon ami.
D'accord, — vous retiennent à Paris, quand il n'y a plus personne, comme un forçat à son boulet.
HENRI
Pas à ce point.
MONSIEUR VERNBT
Vous êtes votre maître >
Mon maître absolu.
MONSIEUR VERNBT
Venez avec nous.
HENRI
A Fleuriport?
Non seulement à Fleuriport, mais chez nous, dans notre villa. Nous avons de la place.
HENRI
Ohl monsieur Vernet, vous êtes amusant.
Nous VOUS l'offrons de bon cœur, n'est-ce pas> Julie?
MADAME VERNET, polic.
Certainement.
HENRI
Et je VOUS remercie d'un cœur qui ne le cède en rien au vôtre, mais...
Mais quoi?
Si par hasard, monsieur Vernet, je peux m'échapper un moment de Paris, comme je n'ai pas d'endroit préféré, je profiterai de votre séjour à Fleuriport, j'irai vous voir ià-bas, mais je descendrai à l'hôtel
Il n*y en a pas.
HENRI
A l'auberge.
Ce serait un peu fort. (A madame Vernet.) Le voistu, à l'auberge du Mérinos dans l'ordure, et nous, dans notre confortable Juliette, — oui du nom de ma femme, — car elle n'est pas mal La Juliette^ avec son air de vieille masure. Pour qui me prenez-vous? Voyons. Vous avez des scrupules.
Sur un signe de M. Vernet, M""* Vernet va faire un petit tour.