‹ ComédiesChapitre 29 sur 47 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Lbs Mêmks, monsieur VERNET, puis MADAME VER- NET, HENRI, PAULINE et MARGUERITE. Ils reviennent de la plage.

Oh I les hommes seuls. Les dames n'entrent pas. Déjà fini!

MADAME CRUZ, à CruZ

Grand serin I... (A monsieur Vernet.) Nous faisions, pendant votre promenade, un bout de toilette à la terrasse.

C'est ce que je viens de voir, madame Cruz

MADAME CRUZ

J'arrosais et Cruz taillait.

Et il VOUS prenait la taille.

MADAME VERNET

Tu fais rougir madame Cruz.

Pour cacher votre honte, madame Cruz, allez nous chercher une carafe de votre nouveau cidre. Est-il bon }

CRUZ

Il n'y a pas meilleur.

MADAME CRUZ

Une lettre, monsieur Vernet, qu'on m'a remise pour vous.

Elle sort.

C'est monsieur le maire de Fleuriport, conseiller d'arrondissement, délégué cantonal et chevalier du mérite agricole, qui nous remercie de notre générosité. Il prie M. et M™" Vernet, et sa famille, et surtout Monsieur le poète Henri Gérard...

HENRI

Comment, surtout ?

Il y a (( surtout » entre les lignes.

Il passe la lettre à Henn,

HENRI

...de bien vouloir venir passer la soirée chez lui, le dimanche des régates...

MONSIEUR VBRNET

Nous acceptons.

HBNRl

Ohl noni

MONSIEUR VERNET Si.

HENRI

Vous avez déjà promis une soirée au curé.

Nous irons. Et nous irons ensuite chez le notaire, puis chez madame la directrice des postes et télégraphes. Nous ferons la tournée complète; ce ne serait pas la peine d'avoir un poète ! C'est vrai, ces gars-là ne nous regardaient même pas l'an dernier. Ils nous saluent jusqu'à terre, parce que nous avons avec nous un poète de Paris.

HENRI

Je suis votre curiosité I

MADAME VERNET

Notre gloire I Résignez-vous.

Nous allons les éblouir : nous leur réciterons des

vers de ce poète dont vous avez toujours un exemplaire dans votre poche.

HENRI

Verlaine?

Non, dans l'autre pocne.

HBNRI

Baudelaire ?

MONSIEUR VERNB7

Oui, ça les ébahira.

PAULINE

Vous voyez que ça peut servir, un poète?

A Fleuriport.

il veut la débarrasser.

PAULINE

Ne faites pas de frais pour moi

HENRI

Ça ne me coûtait rien

MARGUERITE, à Henri.

Tenez I

Elle lui donne sa pêchette.

HENRI

Merci. Vous 6tes gentille, vous, avec cette cerise que vous gardez toujours aux lèvres.

a54 MONSIEUR VERNET

MARGUERITE

Quelle cerise r

HENRI

Votre bouche.

MARGUERITE

Quel type t.. . Vous ne pouvez pas parler comme tout le monde.

HENRI

C*est plus fort que moi.

Marguerite ! C'était un compliment.

PAULINE, assise et faisant du crochet.

Une perle de plus, mais Marguerite ne sait pas apprécier, comme toi, ma sœur, les jolies choses

MARGUERITE

Ah ! ma tante, il me tire les cheveux.

HENRI

Pour voir si votre natte tient.

MARGUERITE

C'est solide >

HENRI

Comme une amarre 1... Celui que vous attacherez avec cette chevelure I . . .

MARGUERITE

J*ai de quoi le faire valser.

MONSIEUR VBRNET 355

MONSIEUR VERNET regarde Henri et Marguerite.

Ça va ! Ça va I... (A Henri.) Et ce coup de bouton de ce matin 7

HENRI

Je ne sens rien.

Vous n'êtes plus de force.

HENRI

Ah 1 si vous me cassez vos fleurets sur la gorge.

MONSIEUR VERNBT

Il y a une marque.

MARGUERITE

Où ça?

MADAME VERNET

Une marque bleue.

PAULINE

Bleue ou verte ?

MONSIEUR VERNET offre une longue-vue à Pauline.

Avec ça vous distinguerez peut-ôtre. Vous rier, Cruz>

CRUZ

Toujours, monsieur Vernet ; il n*y a pas plus gai que moi, quand je suis à terre.

MONSIEUR VERNET, à Henri.

Et c'est à ce grand gosse que vous confierez votre vie, ce soir ?

HENRI

J*y suis réijolu. Je veux le voir pêcher sur place.

J'ai vu ça, l'année dernière. On ne m'y rattrapera plus. Imaginez leur bateau à l'ancre, démâté, plat comme la main, et seul, dans la nuit, sur la mer déserte : c'est sinistre.

HENRI

Ce doit être beau.

MADAME VERNET

Très beau, paraît-il.

HENRI

Venez avec nous, madame.

MADAME VERNET

Je voudrais bien ; il ne veut pas.

MARGUERITE

Et moi, mon oncle, moi !

Pauvres petites ! Elles prennent un bateau de icheurs de congres pour un hôtel suisse Emmenez ' auline.

PAULINE

Pour me noyer.

Et ramenez-la, si vous voulez... ça m'est égal. Je suis un homme, et j'ai été malade comme une pompe.

PAULINE

Bien fait !

J'ai restitué, en une fois, tout ce que j'avais pris depuis ma naissance.

HENRI

Je restituerai.

Cruz se tord I

HENRI

Vous pensez à mon costume, Cruz?

CRUZ

Ne vous inquiétez pas, monsieur Henri, mon numéro I vous ira comme une peau d'anguille.

Et dès que le mal de mer vous lâche, la frousse vous prend. Cette solitude noire I

CRUZ

On ne risque pas plus que dans un lit.

Et les grands vapeurs, Cruzî

Ah! par les temps de brume ^ ça ne connaît rien, une vapeur.

MONSIEUR VERNET, à Henri.

Une vapeur 1

CRUZ

Si on lui barre la route, elle vous coupe en deux, net.

Il y tient! (A Henri .) Ne le ratez pas non plus dans vos études de mœurs, celui-là I

CRUZ

Et elle ne se retourne même pas.

MONSIEUR VERNET, à Henri.

Il vous encourage 1

MARGUERITE, bondissant.

« Oh I combien de marins 1 combien de capitaines ! C( Qui sont partis joyeux pour des courses...

Elle s'arrête, effrayée.

MADAME VERNET

Eh bien !

Madame Cruz, qui apporte le cidre, attend sur l'escalier.

MONSIEUR VERNET 2!Jg

Continuez, mademoiselle.

Vas-y... Elle a peur.

MARGUERITE

J'ai toujours peur, quand ça rime.

HENRI

Je vous aiderai, mademoiselle.

MARGUERITE

«... pour des courses lointaines. »

HENRI

Reprenez.

MARGUERITE

Depuis le commencement?

HENRI

C'est là, tout près.

MARGUERITB

« Ah ! combien...

HENRI

« Oh !... Oh ! combien... »

MARGUERITE

Oui. — « Oh! combien... » Ah! c'est plus difficile que de prendre un bam.

yoO MONSIEUR VERiNET

Soutenue par Henri, qui bat la mesure, elle se jette dans la strophe et finit par en sortir.

« Oh! combien de marins, combien de capitaines, « Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, << Dans ce morne horizon...

HENRI

Montrez-le.

MARGUERITE

Voilà !

« ... Se sont évanouis!

« Combien ont disparu, dure et triste fortune 1...

HENRI

Doucement I

MARGUERITE

« Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune...

HENRI

Largement.

MARGUERITE

« Sous l'aveugle océan...

PAULINE

Inutile de fermer les yeux, à cause d'aveugle!

MARGUERITE, démontée.

« ... A jamais enfouis! »

Après>

MARGUERITE, boudeuse.

Je ne sais que ça.

Sa tante lui a coupé le sifflet. Bravo ! Marguerite! tu diras le reste une autre fois. (A Henri.) C'est de vous?

HENRI

Non.

Il ne veut jamais que ce soit de lui.

HENRI

Ah ! non, pas ça; c'est de Victor Hugo.

Je me rappelle.

HENRI

N'est-ce pas qu'elle fait des progrès?

Enormes. Elle avance comme une vapeur, grâce à vous. (A madame Vernet.) Ça marche, ça marche.

MADAME VERNET

Tu te trompes peut-être.

Le plus drôle, c'est que j'en ai ramené un, au oout de ma ligne.

Un quoi >

PAULINB

Un capitaine?

CRUZ

Non, mademoiselle, un mort ; mon hameçon l'avait accroché là, derrière l'oreille.

PAULINE

Belle pêche I

MADAME VERNET

Une autre histoire, Cruz 1

CRUZ

Oui, madame Vernet. Moi, je mourrai à quarante ans.

C'est une tireuse de cartes qui vous l*a prédit >

CRUZ

Non, c'est moi.

MADAME VERNET

Et vous en êtes sûr ?

Aussi sûr que de revenir sain et sauf demain matin. Monsieur Henri n*a rien à craindre pour cette nuit. Oh I cette nuit, n'importe quelle tempête ne m'aurait pas, mais à quarante ans sonnés, j'y resterai, là, dans le raz, comme les autres.

HENRI

Quel âge avez-vous ?

CRUZ

Trente-huit.

MONSIEUR VERNBT

Ainsi, dans deux ans...

CRUZ

Oh ! jour pour jour 1 . .

MONSIEUR VERNET. Il lui ofFre un verre de cidre.

A votre santé, Cruz... pour deux ansi

CRUZ, impressionné.

A la vôtre, messieurs dames I

Il trinque avec tous.

Je lui ai fait froid dans le dos.

Mais puisque vous êtes fixé, Cruz, vous n'aurez, l'heure approchant, qu'à ne plus aller à la mer.

CRUZ

J'irai tout de même. On a beau le savoir, on croit que ce n'est pas vrai.

MADAME VERNBT

Pauvres gens I

MONSIEUR VERNBT

Braves gens!

• HENRI

C'est admirable!

MADAME VERNET

Sublime I

Oui, Cruz, vous êtes sublime!

CRUZ

Oui, monsieur Vernet.

MADAME VERNET

Quel contraste entre le marin et le paysan î

HENRI

Le paysan ne voit pas plus loin que les cornes des bœufs de sa charrue. Ce que voit le maria, c'est Tinfini.

Oué, oué.

MADAME VERNET

D'un côté* les odeurs de la ferme, de l'autre Pair salubre de la mer.

CRUZ

Oué, oué. (A madame Gruz qui le tire par son tricot.) Laisse-moi, Marie, on me parle!

MADAME VERNET

Le paysan fait sans risque sa^besogne vulgaire.

HENRI

Le marin est un héros de chaque jour,

MADAME VERNET

Croyez-Vous qu'il le comprenne?

PAULINE

Pardi I

HENRI

Ce n'est pas douteux. Dites, Cruz?

CRUZ

Oué, oué.

HENRI

N'est-ce pas que vous sentez toute la noblesse de votre vie?

Oué, oué. Mais des fois, dans le bateau, ça ne sent pas la rose.

HENRI

Il confond.

PAULINE

Encore un qui n'apprécie pas.

Madame Vernet et Henri tournent le dos à Cnuet regardent la mer.

MADAME VERNET

Qu'elle est belle 1

HENRI

Et lumineuse, sous ce soleil répandu à profusion.

Et calme, à croire qu'on marcherait dessus en vernis. Il ne faudrait pas s'y fier.

MADAME VERNET

Je la préfère pourtant à marée haute. Elle est trop loin,

MONSIEUR VERNBT

Elle va revenir.

PAULINE

Comme c'est son devoir, là, à nos pieds.

Ça, ce n'est pas du Victor Hugo, c'est du Pauline.

HENRI

Vous ne la regardez même pas, mademoiselle; vous ne lui dites rien.

PAULINE

Une banalité de plus ou de moins t

Mais vous en plus, ma belle- sœur, ça fait une bien insupportable différence avec vous en moins.

PAULINB

Ça, c'est du Vernet.

MADAME VERNET

Oh I Pauline I Victor 1 devant cette pacifique nature I

Je ne fais pas d'excuses. Elle me met hors de moi quand elle dénigre la mer.

HENRI murmure.

(( Homme libre, toujours tu chériras la mer...

MADAME VERNET

C'est ça, monsieur Henri, dites-nous des vers.

Oui, changez la conversation. (A Pauline.) Silence, là-basl

HENRI

{( La mer est ton miroir... »

MONSIEUR VERNET, à Honorine qui interrompt.

Quoi encore ? Il n'y a pas moyen d'écouter quatre vers en paix. Arrêtez, poète!... Qu'est-ce qu'il y a?

HONORINE

Rien, monsieur,* une mendiante.

MADAME VERNET, à Monsieur Vernct.

Donne-lui I

Où diable ai- je mis mon porte -monnaie?

HENRI

Ohl J'ai oublié de vous le rendre, après avoir réglé le goûter chez la fermière.

Il était aussi bien dans votre poche que dans la mienne. (A Honorine.) Jetez-lui ça.

MADAME VERNET, à Monsieur Vernet.

Donne un peu plus.

HONORINE

Elle est déjà venue hier.

Hier 1 Est-ce que vous ne mangez qu'un jour sur deux, vous, Honorine? Jetez tout de suite. Nous ne sommes pas à Paris, ma vieille. Elle appelle ça rien, un pauvre 1

HENRI

C'est la meilleure raison qu'ait le "riche de se croire heureux.

Comment ?

MADAME VERNET

Monsieur Henri veut dire...

Oui, oui... à Paris, on ne sait jamais; ici, quand on donne un sou, on peut être certain que ce n*est

pas àRotschild... Hep! hep! la mendiante, une minute !.. (Monsieur Vernet met cent sous dans son chapeau et fait la quête. — A madame Vernet très généreuse.) Oh ! toi, tu mourras sur la paille

CRUZ

Mâtin 1

Il disparaît, par peur de la quête, avec madame Cruz.

MARGUERITE, à monsicur Vernet

Un bouton?

Ne plaisante pas, Marguerite. Ce que tu voudras, je te le rendrai. C'est pour l'honneur. (A Pauline.) S'il vous plaît?

PAULINE

Je n*ai pas de monnaie.

Je mets un franc pour vous.

PAULINE

Quelle confiance 1

Je n'en ai que pour vingt sous. (Il tend le chapeau i Henri et le retire.) Oh ! non, vous avez payé votre écot en déclamant.

HENRI. Il donne, l'y tiens.

■i'JO MONSIEUR VERNET

Cœur d'orf (A Honorine.) Portez-lui ça, à cette malheureuse, et ne rapportez que mon chapeau, et si c'était un homme, je lui dirais de garder le chapeau avec.

HENRI

Bien, monsieur Vernet !

Ça ne nous arrive pas si souvent.

HENRI

Ne vous calomniez pas.

Vrai, je ne me suis jamais senti comme ça.

MADAME VERNET

C'est la poésie qui adoucit les mœurs, comme la musique.

HENRI

C'est la musique de la poésie.

PAULINE

C'est le cidre I

Non, c'est le vinaigre!.. Mais je vous laisse le dernier mot, ma belle-sœur, je suis tout à la concorde... Oui, mon cher Henri, impressionnables, généreux, compatissants et poétiques... poétiques !..

voilà ce que vous avez fait de nous. (Monsieur Vernet ému serre la main d'Henri. Silence. A Pauline.) Qu'est-ce que vous avez à hausser les épaules?

PAULINE

J'ai un moustique dans le cou.

Je le plains.

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