MONSIEUR VERNET, MADAME VERNET, HENRL
Oui. Il est à l'horizon, au diable, son transatlan-
tique! J'ai donné l'ordre à Cruz de me prévenir dès que nous pourrions l'approcher dans sa barque. — Dites-moi, mes amis, puisque nous sommes là, tous trois, hein, Julie ! si nous lui en faisions part de notre idée î
C'est un peu tôt.
Nous serons fixés plus vite.
HENRI
Vous m'intriguez.
Je ne veux pas vous faire languir.
MADAME VERNET
Pourvu qu*il ne rie pas !
C'est un homme du monde; s'il a envie de rire, il se retiendra.
HENRI
J'ai surtout envie de savoir. Dites, monsieur Vernet?
MADAME VERNET
J'ai peur d'ôtre de trop; si j'allais faire un tour?
Ton devoir, Julie, quand il se passe quelque
chose de grave, c'est d'être à mes côtés. — Henri, que pensez-vous de notre nièce?
Tous trois se sont assis.
De mademoiselle Marguerite?
MADAME VERNET
Il a souri.
Il n'a pas souri.
HENRI
Non, madame.
MADAME VERNET
Je répète ma question : Henri, que pensez- vous de Marguerite?
HENRI
Monsieur Vernet, je n'ai aucune peine à répondre que je trouve mademoiselle Marguerite charmante.
MADAME VERNET
Comme petite fille.
HENRI
Comme jeune fille.
MADAME VERNET
Pour faire une femme?
Et même, au besoin, une femme mariée.
MONSIEUR VERNET, à madame Vernet.
Ahl
HENRI
Elle va se marier?
MADAME VERNET, à monsieur Vernet.
Ah ! tu vois.
Qu*est-ce que je vois?
HENRI
Avec qui ?
Avec...
MADAME VERNET
Non, non...
Avec VOUS, si vous voulez.
MADAME VERNET
0ht
Il ne tombe pas à la renverse.
MADAME VERNET
Je reconnais qu'il ne rit pas.
2&0 MONSIEUR VBRNET
Il ne manquerait plus que ça.
MADAME VERNET
Oui, monsieur Henri, imaginez que Victor croit que vous feriez avec Marguerite un couple des mieux assortis. Quand il m'a communiqué son idée, j'ai dit tout de suite : Hélas I Marguerite n'est pas la femme qu'il lui faut.
Mais lui ne le dit pas. Il ne dit rien.
HENRI
C'est que je ne suis pas sûr d'avoir bien entendu.
MADAME VERNET
Jamais M. Henri n'a songé à Marguerite.
J*ai pourtant remarqué des choses I
MADAME VERNET
M. Henri jouait avec Marguerite, il n'y faisait pas attention ; elle est si jeune I
Je ne dis pas qu'il faille les marier ce soir.
MADAME VERNET
Ce mariage, qui serait sans doute notre rèvç, ne peut pas être son idéal.
MONSIEUR VERNET 38l
Idéal! Idéal!... Je ne prétends pas qu'Henri soit déjà fou de Marguerite; ça viendra. Pour le moment, il suffît qu'elle ne lui déplaise pas.
MADAME VERNET
Les qualités d'une femme comme Marguerite — et certes, elle en aura de sérieuses plus tard, quand elle sera femme — conviennent-elles à un homme comme M. Henri? réfléchis donc : M. Henri est un poète.
MONSIEUR VERNBT
Je le sais aussi bien que toi.
MADAME VERNET
Et à un poète il faut une femme d'élite, qui le comprenne, qui partage ses goûts, ses aspirations, qui l'aide au besoin dans ses travaux...
MONSIEUR VERNBT
Tu permets ?
MADAME VERNET
Et notre pauvre chère Marguerite...
Attends...
Madame?
HENRI
MONSIEUR VERNBT
C'est ça, dirigez-nous.
MADAME VERNET, riant.
Oui, présidez.
HENRI
Parlez donc, monsieur Vernet.
Mon amie, je pense juste le contraire. Ce qu'il faut à Henri...
HENRI
Je ne céderais ma place à personne.
MADAME VERNET
A votre tour, n'interrompez pas.
Ce qu'il faut à ce poète, c'est une bonne petite femme d'intérieur, qui s'occupe sur la terre, tandis qu'il sera dans ses nuages, et qui lui fiche la paix jusqu'à ce qu'il redescende. Voilà mon avis.
MADAME VERNET
Ce n'est pas le sien.
HENRI
Vous croyez, madame?
MADAME VERNET
Il me semble.
MONSIEUR VERNET, à Heafi,
Vous êtes juge, jugez.
HENRI
Madame, vous m'autorisez à répondre?
MADAME VERNET
Je VOUS en prie.
HENRI
A la vérité, il faudrait avoir deux femmes. L'une soignerait le poète en bas, l'autre l'accompagnerait sur les hauteurs. Il vivrait avec l'une, il rêverait avec l'autre.
MADAME VERNET
Vous ne répondez pas.
Deux femmes à la fois, ce n'est pas pratique.
HENRI
Je le déplore...
Il VOUS faut en sacrifier une et je sais laquelle, moi, par expérience.
MADAME VERNET
Qu'est-ce que tu dis? Quelle expérience?
Celle que j'ai /aite.
HENRI
Lui>... vous, monsieur Vernet?
Moi-même, et avec toi, ma Julie, car sans être un artiste comme Henri, tu es, par tes manières, ton langage, tout ce que tu as dans ta cervelle, bien au-dessus d'un monsieur Vernet.
MADAME VERNET
Ohî mon amil...
HENRI
Silence, madame 1 II ne vous insulte pas.
Et c'est précisément à cause de cette supériorité que je t'aime.
MADAME VERNET
Victor, tu me gênes!
Tu ne me gênes pas. Plus elle éclate, plus je me redresse, et comme tu ne me fais point trop sentir ce qui nous sépare, nous sommes Tun par l'autre, moi par orgueil de propriétaire, toi par modestie, aussi heureux l'un que l'autre.
HENRI
Bravo I monsieur Vernet.
Si je barbote un peu, vous me comprenez, c'est l'essentiel.
MONSIEUR VE-RNET 285
MADAME VERNBT
Tu es le meilleur des hommes. (A Henri.) Est-il
bon?
HBNRI
Extraordinaire I
MADAMB VERNBT
Et tu t'exprimes à ravir, mais il ne s'agit pas de
nous, il s'agit...
Oui, c'est le contraire, mais c'est la môme chose. Ce n'est toujours qu'une question d'équilibre. Qu'il épouse, lui, l'homme supérieur, Marguerite, la femme inférieure, il fonde un ménage sur le modèle du nôtre, les rôles étant intervertis d'ailleurs, puisque chez nous, c'est toi qui es supérieure...,
MADAMB VERNET
Passe 1
Et que chez eux, ce serait lui....
HENRI
Passez, monsieur Vernett
Et voici, grâce à mon initiative, un paradis de plus sur la terre.
MADAME VERNET
Quel homme ! Tu arranges ça.
Comme un mariage. J'ai réussi tout seul le nôtre, ça me donne le droit de m'occuper du leur. (Il se lève.) Un dernier mot : mon cher Henri, Julie et moi nous n'avons, vous le savez, pas d'autre héritière que Marguerite.
MADAME VERNET
Tu fais à M. Henri l'injure de croire que des gros sous...
Je connais sa délicatesse. Je sais, d'après lui, que pour les vrais poètes l'argent n'est qu'un détail, et je suis capable, comme lui, quand il le faut, de mépriser l'argent et peut-être avec plus de mérite, parce que j'en ai, moi, de l'argent. Mais poète sous les toits, Henri le sera tout autant, je suppose, à un étage plus confortable et ça ne Thumiliera pas d'avoir quelques marches de moins à monter.
MADAME VERNET, à Henri.
Il a beau faire, vous restez froid.
MONSIEUR VERNEl
Il a du tact; il s'échauffera.
Mais tu lui jettes notre fille à la tête I
D'abord ce n'est pas notre fille, ce n'est que notre
nièce. (A Henri.) Pourquoi riez- vous? Je ne peux pourtant pas vous offrir Pauline. Et Marguerite serait notre fille, je vous l'offrirais d'aussi bon cœur, elle et les quelques mille francs de rentes que je lui servirai.
MADAME VERNET
Tu le désobliges.
C'est vrai?... Je n'ai pas dit le chiffre exact, j'ai dit quelques mille francs...
HENRI
Je trouve ça très joli.
MONSIEUR VERNET, à Henri.
Tu es choqué, toi?
MADAME VERNET
Tues!...
HENRI
Je suis confus.
MADAME VERNET
Moi aussi.
Ma chère femme, tu m'étonnes ! mon idée était la tienne. Ça ne te va plus. Pourquoi ? (Madame Vernet s'éloigne.) Oh ! Julie, tu es fâchée ?
MADAME VERNET
Non, mais regarde M. Henri.
Tu ne le connais donc pas encore ? Si on ne lui offre jamais Marguerite, il ne la demandera jamais.
HENRI
Mes amis, mes chers amis, je ne me pardonnerais pas votre première querelle. Je ne sais si je me marierai un jour, et j'ignore s'il me faut une femme supérieure, inférieure ou égale, riche ou pauvre, blonde ou brune. Mais j'affirme que, quelle qu'elle soit, je n'en veux pas, je déclare que je la répudie d'avance, si mon mariage avec elle doit être la cause de votre divorce.
MONSIEUR VERNET, à madame Vernet.
Il ne t'attendrit pas ? c'est mon homme, à moi.
Bruit de sirène.