SCÈNE III
Une paysanne pousse la porte et entre dans la cour. Elle regarde Poil de Carotte qui tourne le dos et pioche avec ardeur. Elle traverse la cour, monte l'escalier et trappe à la porte de la maison. Poil de Carotte, étonné que madame Lepic passe sans rien lui dire de désagréable, risque un oeil et se redresse.
Tiens! ce n'est pas madame Lepic. — Qui demandez-vous... Mademoiselle?
ANNETTE
Elle est habillée comme une paysanne qui a mis ce qu'elle a de mieux pour se présenter chez ses nouveaux maîtres. Bonnet blanc, caraco noir, jupe grise, panier au bras.
Madame Lepic.
POIL DE CAROTTE, sans lâcher sa pioche.
Elle est sortie.
ANNETTE
Va-t-elle rentrer bientôt ?
J'espère que oui. — Que désirez-vous î
ANNETTE
Je suis la nouvelle servante que madame Lepic a louée jeudi dernier à Lormes.
POIL DE CAROTTE, important, lâche sa pioche-
Je sais. Elle m'avait prévenu. Je vous attendais d'un jour à l'autre. Madame Lepic est chez monsieur le curé. Inutile d'entrer à la maison. Il n'y a personne que monsieur Lepic qui fait la sieste et qui n'aime guère qu'on le dérange. Du reste, la servante ne le regarde pas. — Asseyez-vous sur l'escalier.
ANNETTE
Je ne suis pas fatiguée.
Vous venez de loin?
ANNETTE
De Lormes. C'est mon pays. -
Et votre malle?
ANNETTE
Je l*ai laissée à la gare.
Est-elle lourde?
ANNETTE
Il n'y a que des nippes dedans.
Je dirai au facteur de l'apporter demain matin, dans sa voiture à âne. Vous avez votre bulletin?
ANNETTE
Le voilà.
Ne le perdez pas. — Comment vous appelez- vous?
ANNETTE
Annette Perreau.
Annette Perreau... Je vous appellerai Annette. C'est facile à prononcer. — Moi, je suis Poil de Carotte.
AN NETTE
Plaît-il >
Poil de Carotte. — Vous savez bien?
ANNETTE
Non.
Le plus jeune des fils Lepic, celui qu'on appelle Poil de Carotte. Madame Lepic ne vous a pas parlé de moi?
Du tout.
Ça m'étonne. — Vous êtes contente d'être au service de la famille Lepic?
ANNETTE
Je ne sais pas. Ça dépendra.
Naturellement. — La maison est assez bonne.
ANNETTE
Il y a beaucoup de travail?
Non. Dix mois sur douze, monsieur et madame Lepic vivent seuls. Vous avez un peu plus de mal pendant que nous sommes en vacances, mon frère et moi. Ce n'est jamais écrasant.
ANNETTE
Oh 1 je suis forte !
Vous paraissez solide... D'ailleurs, je vous aide. (Etonnement d'Annette.) Je veux dire... (Gêné, il s'approche.) Ecoutez, Annette, quand je suis en vacances, je ne peux pas toujours jouer comme un fou; alors, ça me distrait de vous aider... Comprenez-vous?
ANNETTE, écarquillant les yeux.
Non. Vous m'aidez? à quoi, monsieur Lepic?
Appelez-moi Poil de Carotte. C'est mon nom.
ANNETTE
Monsieur Poil de Carotte!
Pas monsieur... Monsieur Poil de Carotte t.. Si madame Lepic vous entendait, elle se tordrait. Appelez-moi Poil de Carotte, tout court, comme je vous appelle Annette.
ANNETTE
Poil de Carotte, ce n'est pas un nom de chrétien. Vous avez un autre nom, un petit nom de baptême.
Il ne sert pas depuis le Laptême... On l'a oublié.
ANNETTE
Où avez- vous pris ce surriom ?
C'est madame Lepic qui me l'a donné, à cause de la couleur de mes cheveux.
ANNETTB
Ils sont blonds.
Blonds ardents. Madame Lepic les voit rouges, elle a de bons yeux. Appelez-moi Poil de Carotte.
AN NETTE
Je n'ose pas.
Puisque je vous le permets!
AN NETTE
Poil... de...
Puisque je vous l'ordonne. — Et prenez cette habitude tout de suite, car dès demain matin, — ce soir je vais à la chasse avec monsieur Lepic, — dès demain matin, nous nous partagerons la besogne.
AN NETTE
Que me dites-vous là!
Elle rit.
POIL DE CAROTTE, froid.
Vous êtes de bonne humeur.
ANNETTB
Excusez-moi.
Oh! cane fait rien!.. Entendons-nous, afin que Pun ne gêne pas l'autre. Nous nous levons tous deux à cinq heures et demie précises.
Vous aussi?
Oui. Je ne fais qu'un somme, mais je ne peux pas rester au lit le matin. Je vous réveillerai. Nos deux chambres se touchent, près du grenier. Aussitôt levé, je m'occupe des bêtes. J'ai une passion pour les bêtes. Je porte la soupe au chien. Je jette du grain aux poules et de ] 'herbe aux lapins. — De votre côté vous allumez le feu et vous préparez les déjeuners de la famille Lepic. Madame Lepic...
ANNETTE
Votre mère?
Oui... prend du café au lait. Monsieur Lepic...
ANNETTE
Votre père?
Oui, — ne m'interrompez pas, Annette, — Monsieur Lepic prend du café noir et mon frère Félix du chocolat.
ANNETTE
Et vous?
Vous, Annette, on vous gâtera les premiers jours. Vous prendrez probablement du café au lait, comme madame Lepic. Après elle avisera.
Et vous?
Oh I moi, je prends ce que je veux, dans le buffet, un reste de soupe, je mange un morceau de pain sur le pouce, je varie, ou rien. Je n'ai pas une grosse faim au saut du lit.
ANNETTE
Vous n'aimez pas, comme votre frère, monsieur Félix, le chocolat?
Non, à cause de la peau. — Toute la matinée je travaille à mes devoirs de vacances. — Vous, Annette, vous ne vous croisez pas les bras; vous attrapez les chaussures, graissez à fond les souliers de monsieur Lepic.
ANNETTE
Bien.
Ne cirez pas trop les bottines, le cirage les brûle.
ANNETTE
Bien, bien.
Vous faites les lits, les chambres, le ménage. Ah 1 je vous tirerai vos seaux du puits: vous n'aurez qu'à m'appeler, c'est de l'exercice pour moi... Tenez, que je vous montre. (Il tire avec peine un seau d'eau qu'il laisse sur la margelle.) Ça me fortifie... Tant que vous en voudrez, Annette. — Cuisinez-vous un peu?
ANNETTE
Je sais faire du ragoût.
C'est toujours ça; mais vous ne serez guère au fourneau. Madame Lepic est un cordon bleu, et quand elle a bon appétit, on se lèche les doigts. — A midi sonnant je vais à la cave.
ANNETTE
Ah ! c'est vous qui avez la confiance ?
Oui, Annette, c'est moi, et puis l'escalier est dangereux. Ces fonctions me rapportent : je vends les vieilles feuillettes à mon bénéfice, et je place l'argent dans le tiroir de madame Lepic. — N'ayez crainte, Annette, parce que j'ai la clef de la cave, vous ne serez pas privée de vin.
ANNETTE
Oh ! une goutte, à chaque repas...
Moi, jamais... Le vin me monte à la tête ; je ne bois que de notre eau, qui est la meilleure du village. — Bien entendu, vous servez à table. On change d'assiettes le moins possible.
AN NETTE
Tant mieux I
C'est à cause des assiettes. Après le repas, la vaisselle. Quelquefois je vous donne un coup de main.
AN NETTE
Pour la laver }
Pour la ranger, Annette, quand on a sorti le beau service !
ANNETTE
Il y a souvent de la société ?
Rarement. Monsieur Lepic, qui n'aime pas le monde, fait la tête aux invités de madame Lepic et ils ne reviennent plus. — Par exemple, le soir, Annette, je n'ai rien à faire.
ANNETTB
Rien ?
POIL DE CAROTTE lOy
Presque rien. Je m'occupe à ma guise, en fumant une cigarette.
ANNETTB
Ohlohf
Oui, monsieur Lepic m'en offre quelquefois, et ça l'amuse, parce que ça me donne un peu mal au cœur. — Je bricole, je jardine, je cultive des fleurs, j'arrache un panier de pommes de terre, des poi? secs que j'écosse à mes moments perdus.
AN NETTE
Quoi encore ?
Oh I je ne me foule pas. Quand vous êtes arrivée, je désherbais la cour, sans me biler. Des oies avec leur bec iraient plus vite que moi.
ANNETTE
Et c'est tout }
C'est tout. Je fais peut-être aussi quelques commissions pour madame Lepic, chez l'épicière, la fermière, ou, à la ville, chez le pharmacien... et le reste du temps, je suis libre.
ANNETTB
Et votre frère Félix, qu'est-ce qu'il fait toute la journée 7
! »(> POIL DE CAUOTTE
Il n'est pas venu en vacances pour travailler. Et il n*a pas ma santé. Il est délicat...
AN NETTE
Il se soigne.
C'est son affaire... — Pendant que je me repose, l'après-midi, vous, Annette, ah! ça, c'est pénible, vous allez le plus souvent à la rivière.
ANNETTE
Ils salissent tant de linge !
Non, mais il y a les pantalons de chasse de monsieur Lepic: par la pluie, il rapporte des kilos de boue. Ça sèche et c'est indécrottable. Il faut savonner et taper dessus à se démettre l'épaule. Annette, les pantalons de monsieur Lepic se tiennent droits dans la rivière comme de vraies jambes 1
ANNETTE
Il ne porte donc pas de bottes ?
Ni bottes, ni guêtres. Il ne se retrousse môme pas. Monsieur Lepic est un vrai chasseur. — Au fond, je crois qu'il patauge exprès pour contrarier madame Lepic...
ANNETTE, curieusc.
Us se taquinent ?
... mais comme ce n'est pas madame Lepic qui va à la rivière, il ne contrarie que vous. Tant pis pour vous, ma pauvre Annette, je n'y peux rien : vous êtes la servante.
ANNETTB
Ils sont sévères ?
POIL DE CAROTTE, confidentiel.
Ecoutez, Annette, sans quoi vous feriez fausse route : C'est monsieur Lepic qui a l'air sévère et c'est madame Lepic... chut ! (Il entend du bruit et se précipite sur sa pioche. Une femme passe dans la rue. Il se rassure.; Ce chardon m'agaçait... Oui, Annette. (II jette sa pioche, s'assied dans la brouette, met une corbeille de pois sur ses genoux et écosse. Annette en prend une poignée.) Oh! laissez, profitez de votre reste... — Oui, x^nnette, monsieur Lepic, à première vue, impressionne, mais on ne le voit guère. Il est tout le temps dehors, à Paris, pour un procès interminable, ou à la chasse pour notre garde-manger. A la maison, c'est un homme préoccupé et taciturne. Il ne rit que dans sa barbe et encore! il faut que mon frère Félix soit bien drôle... Il aime mieux se faire comprendre par un geste que par un mot. S'il veut du pain, il ne dit pas: (( Annette, donnez-moi le pain. )) Il se lève et va le chercher lui-même, jusqu'à ce que vous preniez l'habitude de vous apercevoir qu'il a besoin de pain.
ANNETTE
C'est un original.
r '2 POIL DE CAROTTE
Vous ne le changerez pas.
Il VOUS aime bien?
Je le suppose. Il m'aime à sa manière, silencieusement.
ANNETTE
Il n'a donc pas de langue?
Si, Annette, à la chasse, une fameuse pour son ;:hien. Il n'en a pas pour la famille.
ANNETTE
Même pour se disputer avec madame Lepic ?
Non. Mais madame Lepic parle et se dispute toute seule, et plus monsieur Lepic se tait, plus elle cause, avec tout le monde, avec monsieur Lepic qui ne répond pas, avec frère Félix qui répond quand il veut, avec moi qui réponds, quand elle veut, et avec le chien qui remue la queue.
ANNETTE
Elle est toquée ?
Vous dites ? — Faites attention, Annette, elle n'est pas sourde.
POIL DE CAROTTE Il3
AN NETTE
Elle est maligne 7
Pour vous^la servante, elle est bien, en moyenne. Tantôt elle vous appelle ma fille et tantôt espèce d'hébétée; pour monsieur Lepic, elle est comme si elle n'existait pas ; pour mon frère Félix, c'est une mère. Elle l'adore.
ANNETTB
Et pour vous >
POIL DE CAROTTE, Vftgue.
C'esc une mère aussi.
ANNETTB
Elle vous adore ?
Ndus n'avons pas, Félix et moi, la même nature*
ANNETTB
Elle vous déteste, hein >
POIL DE CAROTTB
Personne ne lésait, Annette. Les uns disent qu'elle ne peut pas me souffrir et les autres qu'elle m'aime beaucoup, mais qu'elle cache son jeu.
ANNETTE
Vous devez le inieux que n'importe qui.
POIL DE CAROTTE. Il se lève et pose la corbeille de pois près du mur.
Si elle cache son jeu, elle le cache bien.
ANNETTE
Pauvre petit monsieur I...
Une dernière recommandation, Annette. N'oubliez pas, à la tombée de la nuit...
ANNETTE
Vous avez l'air plutôt gentil.
Ahl vous trouvez?.. Il paraît qu'il ne faut pas s'y fier.
ANNETTE
Non?
Il paraît.
ANNETTE
Vous avez des petits défauts ?
Des petits et des gros. Je les ai tous. (Il compte sur ses doigts.) Je suis menteur, hypocrite, malpropre, ce qui ne m'empêche pas d'être paresseux et têtu...
ANNETTE
Tout ça à la fois }
POIL DE CAROTTE Il5
Et ce n'est pas tout. J'ai le cœur sec et je ronfle... Il y a autre chose... Ah! je boude, et c'est même là peut-être le principal de mes défauts. On affirme que, malgré les coups, je ne m'en corrigerai jamais. . .
ANNETTE
Elle vous bat >
POIL DE (ÎaROTTB
Oh I quelques gifles.
ANNETTB
Elle a la main leste ?
Une raquette,
ANNETTE
Elle vous donne de vraies gifles >
POIL DE CAROTTE, léger
Ça ne fait pas mal ; j*ai la peau dure. C'est plu tôt le procédé qui m'humilie parce que je commence à être un grand garçon. Je vais avoir seize ans.
ANNETTE
Je ne peux pas me figurer que vous êtes un mauvais sujet.
POIL DE CAROTTR
Patience, vous y viendrez.
Je ne crois pas.
Il6 POIL DE CAROTTE
Madame Lepic vous y amènera.
ANNETTE
Si je veux.
De gré ou de force, Annette ; elle vous retournera comme une peau de lièvre, et je ne vous conseille pas de lui résister.
ANNETTE
Elle me mangerait >
Elle se gênerait!..
ANNETTE
Bigre !
Je veux dire qu'elle vous flanquerait à la porte.
ANNETTE
Si je m'en allais tout de suite ?
POIL DE CAROTTE, inquiet.
Attendez quelques jours. Madame Lepic fera bon accueil à votre nouveau visage. Comptez sur un mois d'agrément avec elle, et jusqu'gj ce qu'elle vous prenne en grippe, demeurez ici, Annette, vous n'y serez pas plus mal qu'ailleurs, et... je vous aime autant qu'une autre.
ANNETTE
Je VOUS conviens ?
Vous ne me déplaisez pas et je suis persuadé que si chacun de nous y met du sien, ça ira tout seul.
ANNETTE
Moi, je le souhaite.
Mais dites toujours comme madame Lepic, soyez toujours avec elle, contre moi.
ANNETTB
Ce serait joli !
Au moins faites semblant dans notre intérêt ; rien ne nous empêchera, quand nous serons seuls, de redevenir camarades.
ANNETTB
Oh 1 je vous le promets.
Vous voyez comme j'ai le cœur sec, Annette, je me confie à la première venue.
ANNETTE
Le fait est que vous n'êtes pas fier.
Je vous prie seulement de ne jamais me tutoyer.
Il8 POIL DE CAROTTE
L'autre servante me tutoyait sous prétexte qu'elle était vieille et elle me vexait. Appelez-moi Poil de Carotte comme tout le monde. . .
ANNETTE, discrètement
Non, non.
... ne me tutoyez pas.
ANNETTE
Je ne suis pas effrontée. Je vous jure que...
C'est bon, c'est bon, Annette. — Je vous disais que j'ai une dernière recommandation à vous faire. Monsieur Lepic et moi, nous irons tout à l'heure à la chasse. Comme on rentre tard, j'avale ma soupe et je me couche, éreinté. N'oubliez donc pas, ce soir, de fermer les bètes. D'ailleurs, c'est toujours vous qui les fermez.
ANNETTE
Un pas de plus ou de moins !
Oh 1 oh ! Annette, les premières fois que vous traverserez cette cour noire de nuit, sans lanterne, ia pluie sur le Jos, le vent dans les jupes...
ANNETTE
J'aurai de la veine si j'en réchappe...
Hier soir vous n'étiez pas là, j'ai dû les fermer, et je vous certifie, Annette, que ça émotionne.
ANNETTE
Vous êtes donc peureux ?
Oh! non! permettez, je ne suis pas peureux. Madame Lepic vous le dira elle-même, je suis tout ce qu'elle voudra, mais je suis brave. Regardez cette grange. C'est là que je me réfugie, quand il fait de l'orage. Eh ! bien, Annette, les plus gros coups de tonnerre ne m'empêchent pas d'y continuer une partie de pigeon vole !
ANNETTB
Tout seul }
C'est aussi amusant qu'à plusieurs. Quand j'ai un gage, j'embrasse ma main ou le mur. Vous voyez si j'ai peur ! Mais chacun nos besognes, Annette : une des vôtres, d'après les instructions de madame Lepic, c'est de fermer les bêtes le soir, et vous les fermerez.
Ohl c'est inutile de nous chamailler déjà, je veux bien, je ne suis pas poltronne.
Moi non plus I Annette, je n'ai peur de rien, ni de
personne. Parfaitement, de personne. (Avec autorité.) Mais il s'agit de savoir qui de nous deux ferme les bêtes ; or la volonté de madame Lepic, sa volonté formelle. . .
MADAME LEPIC, Surgissant.
Poil de Carotte, tu les fermeras tous les soirs.