‹ Comédies & proverbes, Volume 1Chapitre 29 sur 238 · ACTE I, SCÈNE L · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE L

Insensé! insensé I

CORDIANI

Si tu savais quelle région j'habite! comme le son de sa voix seulement fait bouillonner en moi une vie nouvelle ! comme les larmes lui viennent aux yeux au-devant de tout ce qui est beau, tendre et pur comme elle ! mon Dieu! c'est un autel sublime que le bonheur. Puisse la joie de mon âme monter à toi comme un doux encens! Damien, les poètes se sont trompés : est-ce Tesprit du mal qui est l'ange déchu? C'est celui de l'amour, qui, après le grand œuvre, ne voulut pas quitter la terre, et, tandis que ses frères remontaient au ciel, laissa tomber ses ailes d'or en poudre aux pieds de la beauté qu'il avait créée.

DAMIEN

Je te parlerai dans un autre moment. Le soleil se lève; dans une heure, quelqu'un viendra s'asseoir aussi sur ce banc, il posera comme toi ses mains sur son visage, et ce ne sont pas des larmes de joie qu'il cachera, A quoi penses-tu?

CORDIANI

Je pense au coin obscur d'une certaine taverne où je me suis assis tant de fois, regrettant ma journée. Je pense à Florence qui s'éveille, aux promenades, aux passants qui se croisent, au monde, où j'ai erré vingt ans comme un spectre sans sépulture, à ces rues désertes où je me plongeais au sein des nuits, poussé par quelque dessein sinistre; je pense à mes travaux, à mes jours de découragement; j'ouvre les bras, et je vois

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passer les fantômes des femmes que j'ai possédées, mes plaisirs, mes peines, mes espérances! Àh! mon' ami, comme tout est foudroyé, comme tout ce qui fermentait eh moi s'est réuni en une seule pensée : l'aimer! C'est ainsi qup mille insectes épars dans la poussière viennent se réunir dans un rayon de soleil.

DAMIEN

. Que veux-tu que je te dise, et de quoi servent les paroles après l'action? Un amour comme le tien n'a pas d'ami.

CORDIANI

Qu'ai-je eu dans le cœur jusqu'à présent? Dieu merci, je n'ai pas cherché la science ; je n'ai voulu d'aucun ' état, je ,n'ai jamais donné un centre aux cercles gigantesques de la pensée ; je n'y ai laissé entrer que l'amourdes arts, qui est l'encens de l'autel, mais qui n'en est pas le dieu. J'ai vécu de mon pinceau, de mon travail; mais mon travail n'a nourri que mon corps ; mon âme a gardé sa faim céleste. J'ai posé sur le seuil de mon cœur le fouet dont Jésus-Christ flagella les vendeurs du temple. Dieu merci, je n'ai jamais aimé; mon cœur n'était à rien jusqu'à ce qu'il fût à elle.

DAMIEN

Comment exprimer tout ce qui se passe dans mon âme? Je te vois heureux. Ne m'es-tu pas aussi cher que lui?

CORDIANI

Et maintenant qu'elle est à moi, maintenant qu'assis à ma table, je laisse couler comme de douces larmes les vêts insensés qui lui parlent de mon amour, et que je

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