‹ ComédiesChapitre 48 sur 73 · CONTEMPLATION · texte numérisé non relu

CONTEMPLATION

370 Mere du Filz où gist nostre esperance, Humble salut honneur et reverance Te presentons; te donnant asseurance, Que la bonté Du Souverain l’a par Amour domté, 375 Comme par moy il te sera compté:

Tant que l'amour Qu'il ha à toy, ne fait aucun sejour, Mais ha toujours soing de toy nufct et jour:

Par quoy m'envoye So. A celle fin qu’avecques toy je soye, Et que par moy ce beau grand Livre voye, C'est de Nature, Où tu verras bien au vif en painture Ciel, Terre et Mer; et ce qui nourriture 385 Prend dedens eux.

v. 380 dans l’éd. 1547 point après je soye.

O Vierge et Mere, icy bien voir tu peux

Jusqu'à un poil ou à l’un des cheveux Des Creatures.

Icy peux voir des bestes les figures,

Et des Oyseaux les plaisantes vestures, Arbres, fruitz, fleurs,

De mille goustz, de cent mille couleurs,

De tous Poissons les vertuz et valeurs.

Bref tout en somme

Peux voir que tout cecy est fait pour l’homme;

L'homme, pour Dieu. Or done regarde comme Tout va par ordre;

Voire sy bien qu'il n'y a que remordre.

Et si peché ne fust venu retordre Le fil de Mort,

L'homme eust esté-à jamais sage et fort ;

Le Monde beau sans dueil ny desconfort ; Oyseaux et Bestes

Sans nul venin fussent douces, honnestes,

Et à servir l’homme à toute heure prestes.

Regarde, Dame,

Combien puissant est ce Roy là qui t'ame,

Et qui te veult consoler corps et Ame; Resjouy toy

En regardant les œuvres de ton Roy,

. Espoux et Pere: et comme en bel arroy

À ordonné

Ce Monde bas; lequel il a donné A son seul Filz qu'il a abandonné A ton bon soing.

Tu l’aymes tant qu'il n’est point de besoing “Ramentevoir ce qui n’est de toy loing.

Sa Deïté

Demeure en toy; et son humanité Entre tes bras joyeusement tu porte.

144 Marguerite de Navarre.

En le servant par grande humilité, Et luy ton cœur et ton corps reconforte.

MARIE. O Dieu, qui es l’Estre de toute chose, Ta Deïté aux yeux des mortels close, 325 Voy dens les fleurs, dens le liz, dens la rôse, | Par son povoir,

Croistre, germer et puis se faire voir, Herbe, et puis fleur, et graine: pour pourvoir ‘A l’advenir.

430 Tu fais en hault le grand Cedre tenir, L'’arbuste en bas humblement contenir, Le fruit meurit

Par ta vertu, qui ainsi le nourrit.

Puis tombe à bas en son temps, et pourrit.

435 Et son tombeau

En terre prend, dont revient un nouveau Du grain pourry et mort, tout aussi beau Que le premier. | Poirier, n’y à, ny guynier, ny pommier 440 Qui tous les ans ne chargent un sommier De ton ouvrage.

Tu es l’ouvrier de ce grand labourage, La vie aussi de tout arbre et fruitage :

L'Estre et mouvoir 445 De tout ce que l’œil peut appercevoir, Soit vert, ou blanc, incarnat, bleu, ou noir. En terre et Mer L'on ne doit voir que toy, ny estimer ; Tu fais fueillir, et fleurir, et germer, 450 Et champs et bois

En tous lesquelz rien que toy ne congnois.

En eux te voy, en eux j'entens la voix De ta puissance ;

Criant bien hault pour donner congnoissance

Qu'il n’y a rien creé en ton absence.

Car tout en tous

Es et demeure. Et combien que les foulz Qui d’ignorance, et tenebres sont saoulz, Ne voyent rien

Que Le dehors en ce corps terrien,

Qui de leurs cœurs est un sy doux lien, Qu'ilz sont happez

Avant sçavoir de quel fer sont frappez:

Ceux qui en sont par ta grace eschappez Peuvent bien dire

Que tu les as tirez d’un grand martyre, Dedens lequel n’ont eu cause de rire.

Car tout plaisir,

Richesse, honneur engendrent un desir

Plein de tourment, et n’y peult lon choisir Aucun remide.

Et qui les tient, de les perdre est timide.

Et si n'y peult Raison tenir la bride, Qu'à droit ou tort,

Lon en desire encore avoir plus fort.

Et qui les perd, c’est douleur à la mort; Car l'esprit n’est Pour s’arrester, en tout ce qui parest, Tousjours cercharÿ, de cercher est plus prest Un souverain

Bien et plaisir; mais il labeure en ‘vain;

S'il ne te plaist de ta tresdouce main Luy descouvrir

v. 460 dans l'éd. 1547 point hprès terrien.

. Bibl. rom, 295/299. 10

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Marguerite de Navarre.

Ce grand secret, et le dedens ouvrir:

En te monstrant à luy, sans te couvrir De ta facture,

Que souvent prens pour masque et couverture.

Lors quand il voit que soubz ceste Nature, A l’œil visible Ta vertu gist, qui le mort insensible Kaït vivre et meult (car tout luy est possible) Il laisse à part L'exterieur, et tourne son regard En toy, qui es son heritage et part, Par l'œil de Foy:

Et tout en tous, ne voit rien sinon toy; En oubly met et tout le monde et s0y.

En cest oubly Se perd en toy, là il est anobly; Car son Adam est mort et affoibly.

En toy seul vit, Ainsy qu'ont fait Abraam et David,

-Car chacun d'eux ta parole suyvit.

O mon doulz Pere,

Qui tout en tous tant de vertuz opere ; Declare toy, à fin qu’à tous appere Ta bonté grande.

Ouvre les yeux au peuple, et qu’il s’amende.

Helàs, Seigneur, je les te recommande :

Car sy chacun En tout ce corps grand, visible, et commun Ne voyoit rien sinon toy seul Dieu un, | Tes faitz, tes ditz, à |

496 éd. Frank: ne voy rien. — 509 éd. Frank& je te les recommande.

Estre tout un comme ilz furent jadis, 515 Ce Monde icy seroit un Paradis.

Lon te loueroit

En ton ouvrage, auquel chacun verroit Toy seul Vivant et ta Parole oyroit :

Qui par toy œuvre

520 Parle bien hault, et ton vouloir descœuvre Par ta bonté, qui les perdus recœuvre.

Toy qui as fait

Et terre et ciel, et as l’homme refait Lequel peché a de toy separé, 525 Je te requiers rendre le tout parfait ” Puis que leur mal Amour a reparé.

MEMOIRE. O Dame eslue avant que fust le Monde Constitué, sans peché, pure et munde, Faire te viens reverence et honneur, 530 Et saluer par ton Dieu, Roy et Pere, Qui le salut dedens son filz opere, Du quel par toy il veut estre donneur Au peuple Eslu, qui tant l’a attendu; Mais maintenant par toy luy est rendu, 535 Dont lon te doit aymer et estimer.

A toy m’envoye, Ô vierge toute belle, Le Toutpuissant ; par lequel tu es telle, Et monstre bien comme il luy plaist t’'aymer. Car pour garder que ce lieu ne te fasche, 540 À fin que mieux sa grand vertu tu sache, Ce Livre vieux t'envoye: où voir pourras Le povre Adam en sa creation Tant sage ét beau, plus de perfection Que tresheureux quasi tu le croiras ;

543 corr. plein de perfection? — 544 éd. 1547 et Frank point après croiras.

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Marguerite de Navarre.

L'’auctorité que le Dieu de Nature Luy a donné sur toute Creature ; Et, que plus est, exempté de mourir; Rien ignorant, sinon Peché et mal; Donnant les noms à chacun animal Qu'en terre et ciel peult voler et courir.

Mais tout soudain par trop aymer.sa femme, Sa chair, son sang, feut charnelle son ame, Oubliant Dieu et sa sainte Parole, Pour donner foy et lieu à la mensonge.

Voyez comment la pomme mord et ronge, Que lui baïlla ceste premiere folle; Qui desiroit et bien et mal sçavoir Ainsi que Dieu, qui tous nudz les feit voir; Couvrant chacun d'une fueille, sa honte:

Plus s’excusans sur autruy, que sur S0y, Furent vaincus, et mis en grand esmoy Par ceste voix, à qui fault rendre compte.

Mais sy fragile en feut la couverture, Que Dieu leur feit de peaux une vesture, En les monstrant telz qu’une morte beste.

Et en lieu d'estre par eux à Dieu semblable, Furent plus sotz que beste irraisonnable; Voila le bien que Sçavoir leur acqueste. :

L'homnie eslevé en un honneur sy grand, Qui de la main de Dieu l'honneur ne prend, Mais par soymesme cuyde estre quelque chose, En ignorant dont ce grand bien luy vient, Est comparé, et semblable on le tient, Aux animaux qui ont la bouche close.

Icy voyez Adam par son peché

Du paradis terrestre dechassé,

Sa femme aussi hors de toute liesse.

Mais la bonté qui ne se peult nyer, Du tout ne veult les excommunier; Mais leur donne de leur salut promesse

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: Par ta semence, o Vierge bien heureuse; Par qui seroit la teste dangereuse

Du Serpent vieux et rompue, et brisee.

C'est par ce Filz, lequel de toy est né, Par cest Enfant de Dieu à tous donné, Par qui tu es de tous vivans prisee.

Et puis apres, voy Noë le bon homme Dans l’arche mis: puis quand il saillit, comme Dieu dit, monstrant l'arc remply de soulas, Cest arc icy sera pour ton refuge,

Et signe au Ciel, que jamais par deluge D'eau ne feray perir ce monde bas.

Ton Filz est l’arc plein de misericorde, Dont les pescheurs, ont en leurs mains la corde, Pour en tirer à Dieu humbles requestes :

Voy par cest arc confederation,

Paix, amitié, seure dilection, De Dieu avons tant grandes et honnestes.

Voy Abraam, qui offrit Isaac,

Auquel son Dieu renouvelle ce pact:

En luy monstrant le nombre des estoilles, Luy dist, En un venant de ta semence

Je monstreray ma tresgrande clemence, Et toutes gens beniray soubs ses aesles.

Puis Israël autant en a receu;

A Dieu ont creu, dont nully n'est deceu.

Apres il fault qu’en l'histoire tu entre Du bon David, auquel il fut promis

Que sur son siege à jamais seroit mis Le fruit promis, de son tresroyal ventre.

Fais tout au long de ce livre lecture,

Regarde bien ceste Vieille Escriture ;

Et tu verras que la fin de la Loy

C'est CHRIST ton Filz, c'est le promis Messie ; La fin, le but, de toute prophetie.

Qui accomplit la Loy par vive Foy.

Marguerite de Navarre.

Après avoir par moy qui suis Memoire, Bien ruminé une chascune histoire, Qui de ton Filz sont tresséur tesmoignage, Prens de David ton pere le Psaultier, Pour le chanter à Dieu d’un cœur entier, Resjouyssant ton Ame, et ton courage.

Quant est de moy, je te monstre la Lettre, Mais cest Esprit qu'il plaist au Seigneur mettre En toy, qui es de luy toute remplie,

T'en fera voir le sens, sans rien omettre; Lis à loisir le tout, je t'en supplie.

MARIE. Loué soit Dieu qui t’a donnee à moy,

Par qui ses faitz tresantiques je voy;

Qui monstrent bien sa puissance indicible.

O la bonté du seul Bon pour tous Bons, Qui à tousjours distribué ses dons.

A ses Esluz! O Dieu, est il possible

De te louer assez suffisamment; Et contempler ce beau commencement, Où toy puissant et sage Createur De l'Air, remply d'oyseaux de mainte sorte, De Terre aussi, qui maint animal porte, Et de la Mere te monstre le facteur?

Ta grand’ grandeur ton ouvrage demonstre, Ta sapience en tous lieux l’on rencontre; Car d’Elephant jusques à la formis Tu es la Vie, comme de tous, et l’Estre; Leur Createur, conservateur, et maistre ; Mais tout cecy as fait pour tes amis.

O povre Adam, par faulte de bien croire, Te presenta ta femme ou pomme ou poire,

619 éd. 1547 et Frank : son tresseur.

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Fruit de science, où mort estoit cachee:

Tu en mangeas, ton honneur ignorant, Qui en ce monde estois seul imperant ; Lors feut ton Ame en ce peché tachee.

O bienheureux peché, heureuse offense, Qui merita si digne recompense, Que Dieu son Filz pour du tout l’effacer Nous a donné! Ô Filz, Ô tresgrand prix, Que le peché d'Adam sur toy as pris, Tu t'en povois, s'il t'eust pleu, bien passer. O forte amour, Ô semence promise, Par qui sera à riens la teste mise Du grand serpent, qui les mondains regist; Làs, je te voy, bien que soyes couverte, En mon Enfant; qui dessus l'herbe verte, Bien povrement ainsi qu'un pecheur gist.

C'est l'arc qui est pour la paix mis au Ciel, Convertissant en douceur l’amer fiel De la justice et de l’ire de Dieu.

Helàs Pecheurs, de cest arc donc tirez Et par luy seul ceste grace attirez; De l'Eternel, apprenez tous ce jeu.

Son corps est l’arche, qui voz maux ostera, Qui sur les Eaues sy bien vous portera,

Que vous n'aurez de vous submerger peur.

C’est le Coulom, portant la branche verte,

Monstrant qu'amour la terre a descouverte

À tous Esluz, qui croiront de bon cœur.

C’est de la Foy d'Abraam la puissance,

C’est d’Isaac la grande obeïssance,

Qui prend la mort pour autruy volontiers.

C’est des Esluz la bonne volonté,

C’est leur amour, espoir, sens, et bonté,

C'est luy qui fait en eux tous ces mestiers.

681 éd. 1547 et Frank virgule après mestiers.

683 éd. Frank: Aller te voir.

Oblation mettant toute autre à fn

Marguerite de Navarre.

Qui entend bien de l'Esprit CH ROSE Aller te voit soubs la ceremonie,

C’est toy qui es Melchisedec Le prestre, Duquel n'a peu la race bien congnoistre Homme vivant, tant soit il sage ou fin.

Par cest Enfant, Sacrifice nouveau, L'oblation du Mouton et du. Veau Ne sont plus rien; puis que de leur figure La verité nous est sy bien monstree, Que lon voit bien la figure acoustree N'estre rien qu'umbre à la verité pure.

O Roy David, de plaisir suis ravie.

En contemplent ta Chrestienne vie, Car le vray Christ plus que nul represente.

Tu es de Dieu Ie CHRIST, et le vray Oingt, L'homme selon son cœur, qui as le poinct Gaigné d'avoir mis en Dieu ta pretente.

Qui penseroit que ce fust pour mon Filz 2] Ce grand serment, Ô Seigneur, que tu feis,.

Que tu ferois du ventre de ce Roy

Saillir un Filz qui son siege tiendroit ; Le voyant nud et povre en tout endroit Couché sur l'herbe en piteux desarroy?

Qui donneroit à cet Enfant La gloire D'estre de toy la force et la victoire, Et le fort bras contre tes ennemys ?

Qui le prendroit pour le grand Josué, Pour Gedeon, qui en a maint tué En le voyant foible et à terre mis?

Qui jugeroit, Ô Pere et Createur, Que cest Enfant fust le Legislateur,

Qui à ton peuple a declaré la Loyÿ ?

Le grand Moïse et serviteur fidele Qui estoit plein de Foy, d'amour et zele?

Nul, s’il n’estoit bien inspiré de toy.

Tel que tu feus, Seigneur, tout tel tu es, Et tel seras, sans fin à tout jamais:

Tres gracieux et doux à tes fideles, Tres rude et dur et juste’ à tous meschans, Qui sont tousjours par malice pechans; Sans esperer soubz l’umbre de tes aesles.

Par ton esprit, qui tous les bons cœurs touche, Donne vouloir, et parler à la bouche:

Dont ont chanté hautement les Prophetes ; Par toy nous ont fait de grandes promesses Que par ton Filz aurons de tes largesses, Le fruit entier de tes graces parfaites.

La gloire en soit à toy qui à delivre La [Lettre et Sens me fais voir de ce Livre Où soubz la loi la Grace peux choisir:

En le lisant, je trouve tel plaisir, Que d’autre pain, fors cestuy, ne peux vivre.

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