‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 101 sur 129 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Uot rallet deusan Armoriq.

Celait un homme dur de l'Armorique.

Prov. breton.

C'était luif c'était Kernok qui frappait à la porte. Voilà uo digne et brave compagnou , jugez-en.

Il naquit à Plougasnou ; à quinze ans il se sauva de chez son père, s'embarqua sur un négrier, et là commença son éducation maritime. Il n'y avait pas à bord de mousse plus agile , de matelot plus intrépide, nul n'avait le coup d'œil plus perçant pour découvrir au loin la teiTc voilée par la brume. X'ul ne sen*ait un hunier avec plus de prestesse et de grâce* Et quel cœur ! Un ofûcicr laissait-il négligemment errer sa bourse, le jeune Kernok la ramassait avec soin ; mais ses camarades avaient part au contenu. Volait-il du rhum au capitaine , il partageait encore scrupuleusement avec ses intimes.

Et quelle âme ! Combien de fois , lorsque les nègres que l'on transportait d'Afrique aux Antilles, engourdis par le froid humide et pénétrant de la cale, ne pouvaient se traîner jusque sur le pont pour humer l'air pendant le quart d'heure qu'on leur accor-

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dait à cet cfletf combien de fois, dis-je, le jeune Kemok ne rappela-t-îl pas la moitear et la transpiration sur leur peau glacée en hâtant leur marche à coups de corde. Et M. Durand, canonnier-chirur- <{icn-charpentier du brick, remarquait judicieusement qu aucun des congos soumis à la surveillance de Kemok n'était atteint de cette somnolence , de cette torpeur, qui affectait les autres nègres. Au contraire, les siens, à la vue du menaçant bout de corde, étaient toujoui*s dans un état d'agitation , d'irritabilité nerveuse , comme disait M. Durand , d'irritabilité nerveuse fort salutaire.

Aussi , Kemok obtint-il bientôt l'estime et la confiance du capitaine négficr, capable ' heureusement d'apprécier ces rares qualités. Ce bon capitaine affectionna le jeune matelot, lui donna quelques leçons de théorie , et un beau jour le fit second du navire. Lui se montra digne de cet avancement rapide par son courage et son habileté ; il découvrit surtout une manière de caser les nègres dans le faux-pont tellement avantageuse que le brick, qui jusque-là n*cn pouvait contenir que deux cents , put en porter trois cents, à la vérité en les serrant un peu , — et en les priant de se mettre sur le côté , au lieu de se goberger sur le dos comme des pachas. — Ainsi disait Kemok.

De ce jour, le négrier prédit à son protégé la plus haute destinée. Dieu sait s'il accomplit cette prédiction!

A quelques années de là, un soir qu'il cinglait vers

KERNOK. r.7

la côte d* Afrique, le digne capitaine de Kernok ayant bu un peu plus de tafia que de coutume, était de bonne et joviale humeur. Assis sur sa fenêtre, fumant sa longue pipe , il s'amusait à suivre la direction des épais tourbillons de fumée qu'il Uoçait gravement , ou à regarder d'un œil fixe le sciage rapide du navire , hâtant de ses vœux le moment où il reverrait la France.

Puis il pensait avec amour aux belles campagnes de la Normandie, où il était né ; il croyait voir encore la chaumière dorée par les derniers rayons du soleil, le ruisseau limpide et frais , le vieux pommier, et sa femme , et sa mère , et ses tout petits enfants , qui attendaient son retour, soupirant après les beaux oiseaux dorés , et les tissus aux vives couleui*s qu'il leur apportait de ses courses lointaines. Il croyait voir tout cela , le pauvre homme ! Sa pipe , sa pipe que le temps avait rendue noire comme l'aile d'un alcyon , sa pipe était tombée de sa bouche entr'ouverte. Il ne s'en était pas aperçu ; ses yeux se mouillaient de larmes ; son cœur battait avec violence. Peu à peu les efforts de son imagination tendue vers un même point, peut-être aussi l'influence du tafia, donnèrent à cette vision fantastique une apparence de réalité ; et le bon capitaine, avisant, dans son ivresse, que la pleine mer était cette riante prairie tant regrettée , eut la folle idée de vouloir aller s'y ébattre. Pour ce faire, 11 s'avança sur le bord de sa croisée , et tomba à l'eau.

D'autres disent qu'une main invisible le poussa,

IIH PLIK KT PLOK.

et que le sciage argenté du navire fut un moment rougi. >

Le fait est qu*il se noya.

Gomme le brick se trouvait près des îles du cap Vert , la houle était forte , la brise fraîche : aussi le matelot du gouvernail n entendit-il rien. Mais Kernokf qui était venu rendre compte de la route au capitaine, dut s'apercevoir le premier de l'accident auquel il n'était peut-être pas étranger.

Kernok avait une de ces âmes fortement trempées, inaccessibles aux mesquines considérations que les hommes faibles appellent reconnaissance ou pitié. Or, il parut sur le pont sans qu'on pût remarquer en Jiii la plus légère émotion.

c Le capitaine s'est noyé , — dit-il avec calme au contre-mattre , — et c'est dommage , car c'était un brave. « Ici Kernok ajouta une épithète que nous nous abstenons de répéter, mais qui termina d'une manière pittoresque l'oraison funèbre du défunt.

Oh ! Kernok était laconique !

Puis s'adressant au pilote : « Le commandement du navire m'appartient comme second du bord; ainsi tu vas changer de route. Au Heu de gouverner au sud-est, tu mettras le cap au nord-ouest, car nous allons virer de bord et gagner Nantes ou Saint- Mâlo. f

Le fait est que Kernok avait en vain tâché de dégoûter le déftint capitaine du trafic des nègres, non par philanthropie, non! mais'par un motif bien plus puissant aux yeux d'un homme raisonnable.

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« Capitaine ^ — lai disait-il sans cesse , — vous faites des avances qui vous rapportent tout au plus trois cents pour cent ; à votre place, moi , maître, je gagnerais autant , et même davantage, sans débourser un sou. Votre brick marche comme une dorade ; armez-le en course, je réponds de l'équipage ; laissez-moi faire , et à chaque prise vous entendrez la chanson du corsaire.

Mais l'éloquence de Keraok n'avait jamais ébranlé la volonté du capitaine, car il savait parfaitement que ceux qui embrassaient cette noble profession finissaient tôt ou tard par se balancer au bout d'une vergue ; aussi l'inexorable capitaine était-il tombé à la mer par accident.

A peine Kernok se vit-il maître du navire qu'il retourna à X^antes pour recruter un équipage convenable, armer son b'âtiment, et mettre à exécution son projet favori.

Et voyez s'il n'y a pas une Providence : à peine arrivé en France, il apprend que l'Angleterre nous a déclaré la guerre ; il obtient' une lettre de marque , sort , donne la chasse à un troiâ-màts marchand , et rentre avec sa prise à Saint-Pol de Léon.

Que dirais-je de plus ? le bonheur favorisa toujours Kernok ; car le ciel est juste : il ût mamte prise aux Anglais. L'argent qu'il en retirait s'écoulait rapidement dans les tavernes de Saint-Pol ; et c'est aii moment de se remettre en mer pour battre monnaie, comme il disait dans son naïf langage , que nous l6

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voyons arriver au sein de la respectable famille de Fécorcheur.

K Mais , sacrebleu ! oavrez donc , — répcta«t-il en secouant vigoureosement la porte. — Vous restez tapis comme des goélands dans le creux d'un rocher. * «

On ouvrit.

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