‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 103 sur 129 · LA BONNE. AVENTURE. 1»S · texte numérisé non relu

LA BONNE. AVENTURE. 1»S

Ce madame fit encore horriblement grimacer* Ivonne.

A Je ne reste pas ici ! — s*éeria le cacou , pAle et tremblant. — C'est aujourd'hui le jour des morts , femme, femme, tu nous perdras, le feu du ciel écrasera eelte demeure ! «

Il sortit et ferma la porte avec violence.

<i Quel diable le mord ? cours donc après lui t vieille chouette ; il connaît la côfe mieut qu'un pilote de l'île de Batz ; j'en aurai besoin. Va donc , soi^ ci(;rc maudite ! t

Ce disant , Kernok la poussait vers la porte.

Mais Ivonne reprit , en se dégageant des mains du pirate : « V^iens-tu pour insulter ceux qui te servent? Gesse, cesse, ou tu ne saturas rien de moi. »

Kernok haussa les épaules d'un air d'insouciance et d'incrédulité.

• Enfin , que veux- tu ?

— Savoir le passé et l'avciiir , — rien que ça , ma digne mère ; ce qui est aussi possible que de filer dix nœuds , le vent debout , — répondit Kernok en jouant avec les cordons de son poignard.

— Ta main ?

— La voilà ; et , j'ose le dire , pas une ne sait mieux nouer une garcette ou presser la détente d'un pierrier. C'est donc là que tu lis ton grimoire , vieille fée. Va , j'y crois autant qu'aux prédictions de notre pilote , qui , en brûlant du sel et de la poudre à ctn non , s'imagine reconnaître le temps qu'il doit faire k la couleur de la flamme. Sottises que tout cela ! je

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ne crois , moi , qn*à la lame de mon poignard ou à l'amorce de mon pistolet , et quand je dis à mon ennemi : — Tu mourras ! le fer ou le plomb accomplissent mieux ma prédiction que toutes les. . . .

— Silence ! v dit Ivonne.

Pendant que Keniok exprimait aussi librement son scepticisme , elle avait étudié les lignes qui se croisaient dans sa main.

Alors , elle fixa sur lui ses yeux gris et perçants , puis approcha son doigt décharné du front de Kernok ; il tressaillit en sentant Tongle de la sorcic^re se promener sur les rides qui se dessinaient entre ses sourcils.

I Holà ! dit-elle avec un sourire hideux , holà ! toi, si fort, tu trembles déjà?

— Je tremble ; je tremble.... Si tu crois qu'il

est possible de sentir sans degoùt ta griffe s'approcher de ma peau , tu te trompes fort. Mais vienne , au lieu de ton cuir noir et tanné , une main douce et potelée f tu verras que Kernok.... que.... car.... que.... »

Et il balbutiait, baissant involontairement les yeux devant le regard une et arrêté de la sorcière.

« Silence ! — dit- elle encore ; et sa tête retomba sur sa poitrine : on l'eût dite absorbée dans une profonde rêverie. Seulement elle était agitée , par intervalle, d'une espèce de tremblement convulsif, et l'on entendait ses dents s'entre-choquer. La lueor vacillante du foyer qui s'éteignait éclairait seule , de sa clarté rougeàtre , l'intérieur de cette masure ; et,

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reflétée de la sorte , la tôte difforme de l'idiot , qui sommeillait tapi dans un coin , devenait réellement effrayante. On ne voyait d'Ivonne que sa mante noire et ses longs cheveux gris ; la tempête mugissait au dehors. Il y avait je ne sais quoi d'horrible et d'infernal dans cette scène.

Kemok , Kernok lui - même éprouva un léger frisson qui le parcourut , rapide comme l'étincelle électrique. Et sentant peu à peu se réveiller en lui son ancienne superstition d'enfant , il perdit cet air d'incrédulité moqueuse dont ses traits étaient empreints en entrant.

Bientôt une sueur froide mouilla son front. Machinalement il saisit son poignard , et le tira du fourreau.

Comme ces gens qui , à moitié éveillés , croient sortir d'un songe pénible en faisant quelque mouvement violent.

tt Que l'enfer étouffe Mélie! — s'écria Kemok, — ses sots conseils et moi aussi , moi assez buse pour les suivre ! Me laisserai-jc intimider par drs momeries bonnes à effrayer des femfties et des enfants ? Xon , sacrebleu ! il ne sera pas dit que Kernok. . . . Holà ! fiancée du démon , parle vite ; il faut que je parte. M' entends-tu? v Et il la secoua fortement.

Ivonne ne répondait pas ; son corps suivait les impulsions que lui donnait Kernok. On ne sentait pas même la résistance que fait éprouver un être animé. On eût dit d'une morte.

Le cœur du pirate battait avec violence. « Parle-

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ras-tu ? — mnnnura-t*il ; et il releva violemment la tèie d'Ivonne , qui était baiuëe , appuyée sur sa poitrine.

Elle resta relevée.

Mais son œil était fixe et tei*ne.

Les cheveux de Kernok lui dressaient sur la tête ; ses deux mains en avant , le cou tendu , comme fas* ciné par ce regard pâle et morne , il écoutait respirant à peine , dominé par une puissance au-dessus de ses forces.

« Kernok , -^ dit enfin la sorcière , d*une voix faible et saccadée , — jette , jette ce poignard. — VA elle montrait le poignard qui tremblait dans la main de Kernok. — Jette-le , te dis-je , il «y a du sang ; du sang d'elle et de lui. n

Et la vieille sourit d'une manière afTreuse ; puis mettant le doigt sur son col : s Là. . . tu Tas frappée, . . . et pourtant elle vit encore. Afais ce n'est pas tout... Et le capitaine du négrier?... s

Le poignard tomba aux pieds de Kernok ; il passa la main sur son front bri!tlant , et serra si violemment ses deux tempes , que la trace de ses ongles y resta empreinte. Il se soutenait à peine , et s'appuya sur le mur de la cabane.

Ivonne continua :

a Que tu aies jeté ton bienfaiteur à la mer après l'avoir poignardé , c'est bien ! ton âme ira à Teus's ; mais que tu aies frappé Mélie sans la tuer, c'est mal ; car , pour te suivre , elle a quitté ce beau pays rtù croissent les poisons les plus subtils ; oii les ser-

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pénis jouent et s'enlacent au clair de lune , en confondant leurs sifflements ; où le voyageur entend , en pâlissant, le rAlement de la hyène , qoi crie comme une femme qu on égorge ; ce beau pays , oji les vipères rouges font des morsures qui^tuent , qui portent dans les veines un venin qui les corrode. >

Et Ivonne tordait ses bras , comme si elle eût ressenti ces affreuses convulsions.

d Assez , assez ! — dit Kemok , qui sentait sa langue se glacer.

— Tu as porté le fer sur ton bienfaiteur et sur ta maîtresse , leur sang retombera sur toi ^ ton terme approche ! — Pen-Ouët ! » cria*t-elle à voix basse.

A cette voix sourde et creuse , Pen-Ouct , qu'on eût cru endormi profondément , se leva dans une es<pèce d'accès de somnambulisme , et se mit aux genoux de sa mère , qui prit ses mains dans les siennes , et , appuyant son front contre son front :

c Pen-Ouët, il demande ce que Teus's lui accorde à vivre. . . Au nom de Teus's , réponds-moi. v

L'idiot poussa un cri sauvage , parut réfléchir un instant , recula d'un pas, et frappa le sol avec la tête de cheval , qu'il ne quittait plus.

Il frappa d'abord cinq fois , puis encore cinq fois, puis trois.

« Cinq, dix, treize, — dit sa mère, qui comptait à mesure ^ — treize jours encore à vivre , tu entends ! et puisse Teus's t'envoyer sur notre côte le corps livide et froid , entouré de longues herbes marines , les yeux ternes et ouverts , l'écume à la bou«

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che et ta langae mordue entre tes dents! Treize jours.... et ton âme k Teus*8 !

— Mais elle , elle ! dit Kemok , haletant dans un délire affreux.

— Elle , reprit Ivonne , mais tu ne m*a8 payée que pour toi. Bah! je serai généreuse. Puis elle réfléchit un moment , en posant son doigt snr son front.

— Eh bien , elle aussi aura les membres roidis , le visage bleu , la bouche écumante et les dents serrées. Oh ! vous ferez de beaux fiancés , et plaise à Teus*s que je vous voie , par une nuit de novembre, accrochés sur un rocher noir qui sera votre lit nuptial , avec les lames de FOcéan pour rideaux , le crj des taraks et des corbeaux pour chants de noces , et l'œil ardent de Teus's pour flambeau ! s

Kernok tomba évanoui , et deux éclats de rire singuliers retentirent dans la cabane.

On frappa à la porte.

« Kemok , mon Kernok ? » dit une voix douce et fraîche.

Ces mots firent sur Kemok un effet magique ; il ouvrit les yeux , et regarda autour de lui avec étonnement et effroi. & Où suis-je donc ? — dit-il en se levant ; — est-ce un rôve , un rôve affreux ? Mais , non.... mon poignard.... cette cape... Il est trop vrai... enfer! maudite vieille! je saurai... »

La vieille et l'idiot avaient disparu.

t Kernok, mon Kemok, ouvrez donc,. — répéta la douce voix.

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