‹ Comédies sociales et scènes dialoguées (volume 2)Chapitre 126 sur 129 · LES DEUX AMIS · texte numérisé non relu

LES DEUX AMIS

Ici Graiu-de-Sei allongea beaucoup la lèvre înfé'* Heure en clignotant des yeux , regarda maître Du rand de Tair le plus fin , le plus malicieux, le plus narquois quil lui fut possible d'improviser, en secouant la tête d* un air négatif.

« Sacrebleu ! je le sais bien, — répéta maître Durand , presque offensé de la pantomime de Fancien mousse.

— Allons , allons , soy^s calme , maître Durand , reprit celui-ci ; ce n'est pA au curé qu'il a fait cette donation. »

Ici une pause , ici l'étonnement de maître Durand se manifesta par l'écarquillement excessif de ses paupières et par l'absorption d'un glorieux .verre de vin.

ft Cest, dit Grain-de-sel, c'est à la nièce du curé. Ëh!

— 'Ah ! le vieux farceur, le vieux farceur, murmura maître Durand en pous^nt un éclat de rire tout homérique ; je ne m'étonne plus s'il était margoillier et s'il rendait le pain bénit. «

Et il se laissa aller avec Grain-de-sel à des élans de gaieté si bruyants , que des chiens qui passaient en aboyèrent.

c Ce qu'il y a de vexant , reprit Grain-de-Sel , c'est que toute la fortune de M. Kernok retourne au gouvernement, et cela, parce qu'il n'a pas fait de testament.

— Fallait y penser. Et qu'est-ce qui pouvait prévoir cet accident-là?

258 PLIK ET PLOK.

— Vous t'avez vu ^ vous , après la chose. . . n'estce pas y monsieur Durand ? car moi , j*étais allé à Saint-Pol.

— Sûr que je l'ai vu. l''igure-toî » mon garçon , qn*on vient me dire : Monsieur Durand , ça sent le brûlé chez M. Kemok , mais un drûle de brûlé ! Il était , ma foi , huit heures du matin , et personne n*08ait entrer dans sa chambre ; ils sont si bétes ! J'y entre, moi, mon garçon, et.. Ah! mon Dieu! tiens , donne-moi à boire , car ça me fait mal toutes les fois que j*y pense, i

n se remît un peu par un large trait d*eau-<le-vie, et continua.,

e. J'y entre, et-Cgure-toi que je manque d'être suffoqué en voyant le corps de mon pauvre vieux Kemok tout couvert d'une large flamme Bieùe qui courait de la tête aux pieds , tout juste comme là flamme du punch. Je m'approchai , je jetai de Tean ; bah ! il brûlait plus fort , car il était 4 moitié cuit, s

Oraîn-de-Sel pâlit.

a Ça t*étonne , mon garçon : eh bien ! moi , je m'y attendais , je Tavais prédit.

— ft-édît!...

— Oui. Il buvait trop d'eau-de-vie , et je luî disais toujours : Mon vieux camarade , tu finiras par nùe ccncustion invantanée, •» dit maître Durand avec importance , en appuyant sur chaque mot et en goïlflant ses joues.

Il voulait dire une combustion instantanée , solution exacte et vraie de la mort de tCernok , donnée

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par un médecin de Quimper , foi*t habile homme , qu on avait mandé un peu tard.

c Et ça ne vous fait pas trembler , monsieur Durand ? dit Grain-de-Sel , qui voyait avec peine Texcanonnier-chirurgien-charpentier prendre la même direction que son défunt capitaine.

— Moi, c'est bien différent, mon garçon, je coupe mon eau-de-vie avec du vin, et il la buvait pure , le vieux lascar.

— Ah!... répondit Grain-de-Scl , peu convaincu de la tempérance de M. Durand.

— Tiens, dit celui-ci, en voilà un qui mourra dans la peau d*un voleur, si on ne Técorche pas tout vif» »

Et il montrait un grand homme sec et mince , à uniforme bleu, brodé d'argent, qui traversait la place. K Que je voudrais être à bord avec ce chien de Plik , lui les bras attachés à une échelle de hauban, le dos nu,... et moi une bonne garcette à la main ! Quand je pense que pour avoir passé paf les mains de ce gueux de commissaire , nos parts de prise ont diminué de neuf dixièmes ; qu'au lieu d'avoir les soixante mille francs qui me font vivre depuis vingt atiS , je devrais peut-être avoir un million, et que ce pauvre vieux Kemok n a eu en tout que denx cent mille francs sur les tonnes d'argent qui nous revenaient du trois-mâts espagnol !

— Bah ! reprit Grain-de-Sel, un peu plus, un peu moins. J'aî tout de même été bien content de quitter le métier avec ce qUe j'ai eu , et de pouvoir m'a-

iM PLIK £T PLOK.

ciwter an duosennarée pov faire le cabotage. — Mai» c'est depnis qne je ne Tois plus ce paane M. Kemok qoe qoelque chose me maiiqoe.

— A propos, reprit M. Darand, je crois qoe Toici bientdt rheore do service qoe nous loi disons foire k Saint-Je^m-do-Doigt, i ce paaYre rienx. s

Grain-de'Sel tira nne montre d'argent d'an moins on ponce d'épaissenr.

c Vous avez raison , monsieur Durand , il est dix heures. Puis, allongeant sa montre, attachée a?ec soin à une longue chaîne d'acier renforcée d'un cordonnet noir : — Tenez , la reconnaissez-votis ? ditil au maître.

— Si je la reconnais!... c'est celle que ce pauvre Zéli m'a dit de te remettre le jour du combat de YKperrier contre la corvette. Pauvre Zéli ! je le vois encore , me tendant la main , et me disant : t Tiens.. . c'est pour Grain-de-Sel. Adieu... vieux... ne me manque pas.

— Sacrebleu ! dit le vieillard tout ému , ça me fait plus de peine en y pensant maintenant, que ça ne m'en a fait dans le moment. Pauvre Zéli!* Et la tète de M. Durand retomba dans ses mains calleuses et ridées.

Grain-de-Sel paraissait absorbé par un douloureux souvenir en regardant sa montre.

« Ça nous fait cinq litres et une bouteille d'eaudc-vie , dit l'aubergiste , son bonnet à la main , et inquiet du séjour prolongé des deux marins.

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