SCÈNE VI
M. DE BLEXAC, ÉPAMI\0\DAS.
I,a sft'iip ipprt'SPnte le cabiiifl de Iravai] (l'Kj)aminon(la<!. Sur le bareau Irois bustes en plaire bronzé : au milieu , celui du roi ; de cliaqoe côté, ceux de Mallbieu Mole et de IHospilal. AI. de Blenac se proniène avec impatience. M. de lilenac a cinquante ans, colonel de cavalerie en retraite ; l'air \iolpnl , rude et mâle , véritable vieux soldat de l'empire.
\[. DE Hi-FAAC. — Ah cà! cst-cc quc ce monsieurlà me prend pour un conscrit? Voilà la seconde fois que je lui envoie ma carte, ça commence à m'échauffer diablement les oreilles. Est-ce qu'un grognard de mon âge est taillé pour faire antichambre? Ah! si ce n'était mon pauvre Edouard!... Mais, après tout, j'ai tort, je ne suis pas le seul, ce monsieur a peut-être d'autres solliciteurs.
Kpaminondas entre, velu de noir, l'air «jrave et i'in|)esi'. [| fait sii^nr à M de Mleiinr de s'asseoir.
AI. DE RLEX'AC. — C'est à M. de Glerville, procureur du roi, que j'ai l'honneur de parler?
KPAMixo.VDAS. — Oui, monsieur.
:\r. DE BLE.VAC, lui remettant une lettre. — l'oici , monsieur, une lettre de mon ami M. de \ ertpuis, qui a bien voulu me recommander à vous, et s'intéresse particulièrement au jeune et infortuné Edouard de Saint-Pierre, mon pupille, monsieur.
Epaminondas saloe , prend la lettre , et , toat eu lisant , jette an coup d'oeil en dessous sar M. de Blenac , qui l'examius aussi avec attention.
ÉPAMiNOXDAS, à part. — Cette grande figure brutale-là ne me revient pas du tout.
M. DE BLENAC, à part. — Il a l'air faux comme un jeton.
ÉPAMixoxDAS, ayant lu. — Dans toute autre occasion , je serai toujours heureux de pouvoir être agréable à AI. de \'ertpuis (souriant d'un air forcé); .salva justitia, bien entendu, car vous le savez, monsieur, la justice doit avoir son cours; d'ailleurs l'affaire du prévenu Saint-Pierre est grave, fort grave ; il s'agit de coups et de blessures ayant occasionné une incapacité de travail de plus de vingt jours. La mallieureuse femme qui a été ainsi maltraitée par le prévenu Saint-Pierre a failli mourir.
M. DE BLEXAC, à part. — Le prévenu Saint-Pierre! entendre dire cela de mon pauvre Edouard, sans pouvoir répondre !
ÉPAMIXOXDAS. — En un mot , cette infortunée est à peine rétablie, monsieur.
M. DE BLE.VAC. — Ah! mordieii ! c'est bien dommage! une pareille drolesse !
KP.AMixo.vDAS, avec dignité. — Alonsiem-. . .
:\i. DE BLEXAC. — Tenez, excusez la brusquerie de mon langage, monsieur ; je suis un vieux soldat, et le souvenir de cette misérable m'exaspère. Le pauvre Edouard de Saint-Pierre est le fils d'un de mes anciens camarades, qui est mort dans mes bras ; je suis son tuteur, monsieur, et, quoiqu'il soit emprisonné comme un criminel, je le maintiens, moi, envers et contre tous, pour le plus noble, pour le plus brave, pour le plus loyal garçon!
KPA.AiixoxDAS. — La justicc en jugera, monsieur. {.\ part.) Décidément je n'aime pas du tout cet homme-là. Il devrait pourtant bien savoir à son âge que les grognards sont passés de mode.
:\i. DK HLEXAC. — Alais c'est tout vu pour les gens d'honneur, monsieur; jugez-en. A dix-huit ans Edouard sort de l'Ecole militaire, possédant quarante bonnes mille livres de rente. Le service lui paraît trop rude, et, après avoir resté deux ans dans un régiment de cavalerie, il donne sa démission, et vit en bourgeois. Comme tout joli garçon de son âge, il commenèe par s'amuser de coté et d'au(re , et finit par s'amouracher d'une donzelle, fort jolie d'ailleurs, et détestable acirice, dans je ne sais quel taudis de petit théâtre. Saint-Pierre est aussi bon que généreux ; il met cette fille sur un excellent pied, mange à peu près deux ou trois mille louis avec elle ; mais au boul d'un an, voyant que tout cela n'allait ni à son
cœur ni à son esprit, qui sont des meilleurs, il se conduit en gentilhomme, donne six mois de gatres à cette créature, et lui enjoint de ne jamais remettre les pieds chez lui.
KPAMixoxDAS. — - C'est ce qu'il aurait dû faire plus tôt, monsieur ; de semblables habitudes sont sévèrement réprouvées par la morale publique.
m. DE BLEXAC , regardant Epaminondas. — Ah bah ! allons donc !
KiwîiixoxDAS, avec dignité. — Comment, ah bah!
M. DE BLEXAC. — Ah çà, voyons, entre nous : vous me direz qu'un jeune et joli garçon qui a de l'argent à dépenser ne peut pas entretenir une fille tant que ça lui convient, et quand ça ne lui convient plus la fourrer à la porte ?
kpa:\iixoxdas. — Je vous répète, monsieur, que la morale publique es^ blessée de pareilles liaisons.
.AI. DE BLEXAC. — Ail çà ! que diable voulez-vous qu'il fasse alors? Qu'il courtise les femmes des autres? Et ne vaut-il pas encore mieux payer des créatures que de s'avilir au point d'être leur amant ?
ÉPA-Aiixuxi)AS, intérieurement hiessé. — Monsieur, ces appréciations me semblent étrangères à la cause ; je vous répète que la morale publique réprouve de pareils rapports. Si la société est malheureusement obligée de les tolérer, elle ne doit du moins jamais les accepter comme convenables ni même excusables.
"\i. DE BLEXAC. — Ah çà ! voyous , monsieur, parlons franchement : je conçois, par exemple, qu'un ' prêtre, qu'un magistrat, qu'un homme grave enfin.
revêtu comme vous, je suppose, d'un caractère public, ait de ces scrupules-là, rien de plus juste ; c'est le point d'honneur de votre condition, comme de jouer sa vie à pile ou face est le point d'honneur de la nôtre; mais quand on est jeune, riche et indépendant, je vous le demande un peu, que diable cela fait-il? Qui a jamais dit que...
ÉP.AMi.\o\"i)AS, l'interronijjout. — Ma conviction est formée à ce sujet, monsieur, vous ne pourriez la changer.
M. HE nLK\ \c. — A la bonne heure , monsieur. Mais pour en revenir à mon malheureux, pupille, aussitôt que M. de Saint-Pierre eut mis cette fille à la porte, soit cupidité, soit amour, soit ces deux sentiments, car mon pauvre Mdouard est assez joli j![arçon et assez généreux pour les inspirer tous deux , la damnée créature se mit à ses trousses et lui fit des scènes si violentes enfin , dans les rues et dans les endroits publics , qu'il fut obligé de s'adresser à la police pour le délivrer des poursuites de cette drôlesse ; pour couper court plus sûrement ù ces ennuis, Saint-Pierre partit pour l'Italie, et y resta deux ans. A son retour il n'entend plus parler de la donzclle, et, désirant fixer son avenir, il demande en mariage une de ses cousines germaines, mademoiselle de V^erneuil, un ange de candeur et de bonté, qui, à cette heure, est dans un état à fendre l'àme. Enfin tout s'accorde, tout s'arrange , lorsqu'un mois avant son mariage, comme Saint-Pierre, sa fiancée et sa mère se promenaient sur les boulevards, celte
infâme créature, qu'il croyait aux cinq cent mille diables, s'approche de Saint-Pierre, l'injurie, et, prenant sans doute la pauvre mademoiselle l'erncuil pour une rivale, ose l'insulter de la façon la plus ignoble et porter la main sur elle... Mille tonnerres ! monsieur! Edouard est, ainsi que moi, violent comme du salpêtre ; il lève sa canne...
KPAMiNo.vD.AS. — Et Cette malheureuse , tombant baignée dans son sang , resta deux mois entiers malade de cette blessure qui a failli l'emporter.
AI. DE BLE.VAC. — Ah! corbleu î ça aurait été ou beau malheur ! avouez-le.
KPAJiixoxDAS. — C'est du moins un grand bonheur pour AI. de Saint-Pierre , monsieur, car il est déjà bien criminel... mais...
M. DE BLEXAC, F hiterrompaut hnisquement. — Comment, criminel! comment, une pareille drôlessc aura l'audace de venir insulter en plein boulevard une jeune fille, un ange de vertu que j'ai à mon bras, oser lever la main sur elle, et je ne pourrai pas, et ne devrai pas châtier l'infâme qui viendra outrager une femme que je vais épouser! Ah! c'est un peu trop fort , par exemple !
ÉPAMixoxDAS. — Monsieur, la justice eût vengé le prévenu Saint-Pierre ; il devait y avoir recours, et en attendre l'effet , au lieu de se venger si brutalement lui-même.
M. DE BLEXAC. — Comment, morbleu! attendre! Est-ce qu'aussitôt l'injure reçue, on peut dire au sang qui vous bout dans les veines d'attendre? Je vous
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trouve encore bon là, vous!... attendre! je voudrais l)icn vous y voir. . .
i:!'.A:\n\(».\nAS. — Monsieur, votre amitié pour le prévenu Saiot-Picrrc vous emporte et vous excuse. Songez, je vous prie, à qui vous parlez.
M. i>K Bi.K.VAC. — \ ous avcz raison , monsieur : pardon ! mais je plaide pour aiusi dire la cause de mon enfant, et je sais d'ailleurs que je parle à un galant homme, à un jeune homme comme mon pauvre lOdouard. Mais , monsieur, si la gravité de votre état vous met au-dessus de pareilles faiblesses, vous pouvez du moins y compatir, n'est-ce pas? et conjprendre l'exaltation, la violence d'un sentiment si respectable? C'est à votre cœur que je m'adresse, monsieur. \ oyons, entre nous, qu'eussiez-vous fait à la place de mon pauvre Edouard, si vous aviez eu à votre bras celle qui allait être bientôt votre femme, une parente avec laquelle vous avez été élevé, la fdic de la sœur de votre mère enfin?... et puis que vous ayez vu une ignoble créature venir injurier cet ange là, devant vous !... !Mordieu !... vous me direz encore nne fois que vous auriez pu attendre, au lieu de châtier sur l'heure une telle infâme!
Ki'.AMiNOXDAS. — Monsicur, je suis l'organe de la morale publique, je. ne dois compte à personne de mes sentiments personnels. Quant à mon caractère public, il m'impose le devoir de poursuivre le crime là où je le trouve évident.
M. UK Fn,K\\c. — Mais erilln, monsieur, qu'auricz- \ous fait à la place de Saint-Pierre?
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Ki'AMixo.vuAS, rt<ec' imjyat'ience. — Encore une lois, monsieur, il ne s'agit pas de moi; il y a dans le magistrat l'homme privé et l'homme public : l'homme privé pourrait comprendre , excuser même un emportement punissable, que l'homme pubh'c devrait le poursuivre.
M. DE BLEXAC. — Alors OU a doDC une conscience privée et une conscience publique , monsieur? Morbleu 1 je suis trop brute pour comprendre ces diffé* renées ; c'est, à mon avis, comme si vous me disiez qu'un soldat ne doit être brave qu'en uniforme , et qu il peut être lâche en bourgeois.
KP.unvnxDAS, pique. — Je ne discuterai pas cette question , monsieur ; tout ce que je puis vous dire . c'est qu'il faut que la justice ait son cours. Et d'ailleurs la première faute dans cette affaire ne doitelle pas être reprochée au prévenu, qui, au lieu de chercher d'abord dans une union respectable et approuvée par les lois un bonheur solide et durable , va non-seulement prodiguer l'or à ces créatures effrontées qui vivent d'un lucre d'infamie , mais encore encourager leurs pareilles par l'appât du luxe honteux qu'elles voient déployer à leurs complices?
M. DE BLEXAC. — Ah çà ! encore une fois , monsieur, pensez-vous que M. de Saint-Pierre soit assez misérable pour jouer l'ignoble rùle de... ?
KP.îJiixoxD.\s, se levant. — Je vous demande pardon , mais voici l'heure de l'audience... Pour me résumer, quant à l'affaire du prévenu Saint-Pierre, je vous dirai , monsieur, que ma conviction est for-
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mce à ce sujet , puisque dans cette cause je remplis les fonctions de ministère public et que je poursuis Taccusation... Oui, monsieur, tout en déplorant le sort de votre pupille, je ne puis m'empccher de vous dire que , s'il n'avait pas d'abord encouragé le vice en rémunérant la corruption avec une aussi coupable générosité , ce qui lui arrive ne lui serait pas arrivé. Mais il a d'abord flétri, puis endurci son jeune cœur jusqu'à la férocité, dans un précoce et honteux commerce avec ces immondes créatures qui , presque fières de leur turpitude , parce que de jeunes dissipateurs les couvrent d'or, ont secoué toute honte, ne rougissent plus de rien... et le front sans pudeur... viennent...
On eiilcnd en dehors du cal)inet un bniit do voix ; le portier crie : . ^loiisieur u'y esl pas. » Une voix de femme répond : " Je sais bien (ju'il y est. n
Ki'.i.\ii.\oM).AS, iiifcrrowpant sa jJcrîode. — Qu'estce que cela?
M. DE BLKWC. — Ou SB disputc, je crois?
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